Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 40 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Revue de famille.

LXXXIII

 

 

La seconde séance fut en tous points semblable à la première ; elle fut encore défrayée par le babillage de l’enfant, et, comme la première fois, Pétrus sortit enchanté de l’hôtel de Lamothe-Houdan.

Quinze jours s’écoulèrent ainsi ; de deux jours en deux jours, Régina donnait séance au jeune homme : alors l’artiste, la jeune fille et l’enfant passaient des heures que Pétrus eût voulu voir s’éterniser.

Les jours où quelque leçon retenait la petite Abeille, Régina, fidèle à la recommandation que Pétrus lui avait faite, d’animer son visage par la causerie, amenait la conversation sur le premier sujet venu ; et le premier sujet venu, indifférent d’abord, prenait bientôt un intérêt croissant ; car

 

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Régina déroulait à tout propos, aux yeux de Pétrus, des trésors de science, de bonté et d’esprit.

La conversation s’engageait d’habitude sur la peinture ou la statuaire : on passait en revue les peintres de tous les temps et de tous les pays – Pétrus était savant, en antiquité, comme

Winckelmann et Cicognara1 ; Régina, qui avait voyagé en Flandre, en Italie et en Espagne, connaissait tout ce qui s’était fait de grand dans les trois écoles. – Puis, de la peinture, on passait à la musique ; là aussi, la jeune fille connaissait tout, depuis Porpora jusqu’à Auber, depuis Haydn jusqu’à Rossini. De la musique, on passait à l’astronomie ; de l’astronomie à la botanique : il y a plus de connexité qu’on ne croit entre les étoiles et les fleurs ; les étoiles sont les fleurs du ciel, les fleurs sont les étoiles de la terre.

Puis, tous ces sujets épuisés, on arrivait à parler de sympathie, d’attraction, de communion

1 Johann Joachim Winckelmann (1717-1768), archéologue et critique d’art allemand, annonciateur du néo-classicisme et Leopoldo Cicognara (1767-1834), critique d’art italien, ami de Canova.

 

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d’âmes.

Les jeunes gens firent ainsi, sur le chemin lumineux de la pensée, mille voyages dans les contrées lointaines ; ils se promenèrent sur toutes les plages désertes ; ils écoutèrent, du haut des récifs, la grande voix de la tempête ; ils entendirent les bruits mystérieux de la nuit dans les cabanes des forêts vierges ; ils s’enveloppèrent enfin tout entiers dans la robe de

lin des jeunes illusions1.

Avant qu’il se doutât de la violence de son amour, Pétrus était amoureux comme un fou ! Il lui prenait des tentations insensées d’écarter toiles et pinceaux, de se jeter aux pieds de Régina, et de lui dire qu’il l’adorait. Malgré l’admirable puissance que Régina avait sur elle-même, il semblait à Pétrus que, parfois, l’œil de la jeune fille s’arrêtait sur lui avec une expression qu’il interprétait en faveur de son amour ; mais, à côté de cela, une si suprême dignité éclatait dans les moindres gestes de Régina, que les paroles

 

1 La robe prétexte portée par les jeunes Romains, de la puberté à 16 ans.

 

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mouraient avant d’être nées sur les lèvres tremblantes du jeune homme ; de sorte qu’après avoir erré avec Régina dans les plaines du ciel, il retombait, comme un titan orgueilleux, foudroyé sur la terre.

Mais ce qui, outre le respect que lui inspirait Régina, augmentait sa timidité, c’était l’entourage de la jeune fille.

Son père d’abord, le maréchal de Lamothe-Houdon, vieux soldat de l’Empire, tout gentilhomme d’ancienne race qu’il était, mais revenu, depuis 1815, à ses principes de royalisme, et fait maréchal, à propos de la campagne d’Espagne, en 1823 ; ayant, au milieu de tout cela, conservé les traditions plutôt encore, peut-être, du XVIIe que du XVIII e siècle ; plein à la fois de bonté, de fierté et de morgue, surtout à l’endroit des artistes. De temps en temps, il venait au pavillon qui servait d’atelier, surveillant le portrait de sa fille, et donnant à Pétrus les mêmes conseils, exactement, qu’il eût donnés à un maçon réparant une aile de son hôtel.

Puis cette vieille et impertinente personne qui

 

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accompagnait Régina, le jour où la jeune fille était venue trouver le peintre pour qu’il lui fît son portrait. Cette dame, tante de Régina, et qui avait nom la marquise de la Tournelle, était alliée, par feu son mari, à toute la noblesse bigote de l’époque ; depuis l’archevêque jusqu’au dernier marguillier de la paroisse, elle connaissait tous les hommes d’Église, comme, depuis le président de la chambre des pairs jusqu’aux huissiers de M. de Talleyrand, elle connaissait tous les hommes politiques.

Puis le comte Rappt, son protégé, membre de la chambre des députés, chef d’une des fractions les plus puissantes de la droite, ancien aide de camp du maréchal ; c’était un homme de trente-neuf à quarante ans, froid, brave, ambitieux, cachant, sous un masque de glace, toutes les ruineuses passions du jeu, qui partent de la bourse et aboutissent au tapis vert. Pendant ces quinze jours, il était venu trois fois, et, quoiqu’il eût daigné accorder une attention particulière au portrait de Régina, il avait souverainement déplu à Pétrus.

 

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La seule personne dont la présence fût agréable au jeune peintre était madame Lydie de Marande, amie de pension de Régina, et qui, depuis environ deux ans, avait épousé l’un des plus riches et des plus populaires banquiers de l’époque, membre de la chambre des députés, où il faisait une opposition obstinée au parti royaliste.

Il y avait encore, dans la maison, une personne dont Pétrus avait entendu parler souvent par Régina et par Abeille : c’était la maréchale de Lamothe-Houdon, mère des deux jeunes filles ; elle était d’origine russe et fille de prince – de là venait le titre de princesse que, par courtoisie, on donnait quelquefois à Régina.

Nous retrouverons ces différents personnages au fur et à mesure que nous aurons besoin d’eux pour le développement de notre action. Abandonnons-les donc un instant, afin de jeter un regard sur un parent de Pétrus, appelé, de son côté, à prendre quelque importance dans le cours de notre récit.

Dans un hôtel de la rue de Varennes – rue

 

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triste et aristocratique s’il en fut –, demeurait le général comte Herbel de Courtenay, oncle de Pétrus et frère aîné de son père.

Le comte Herbel, né à Saint-Malo, était venu offrir, en 1789, à Louis XVI son dévouement actif et le concours de ses compatriotes, officiers de génie ou de marine comme lui.

Deux ans après, l’Assemblée législative ayant décrété la suppression des fonctions royales, et ayant demandé aux troupes un serment où le nom du roi n’était pas prononcé, plusieurs officiers, considérant ce serment comme contraire à leur loyauté, emmenèrent des régiments entiers et émigrèrent avec armes et bagages, se rendant à Coblence, où le prince de Condé, chef de l’émigration armée, avait établi son quartier général.

Le comte Herbel n’avait point suivi ce chemin : comme Chateaubriand, il avait traversé l’Atlantique, et il était à la Nouvelle-Orléans lorsqu’il apprit les événements du 10 août et l’emprisonnement du roi. Alors il lui sembla que la voix de la royauté mourante lui criait que la

 

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place d’un gentilhomme était, à pareille heure, non point en Amérique, mais sur les bords du Rhin ; il partit donc par le premier bâtiment faisant voile pour l’Angleterre, débarqua en Hollande, et, de la Hollande, gagna Coblence.

Là se trouvait le noyau de l’armée royaliste, formé par les gardes du corps qui, licenciés après les 5 et 6 octobre, n’étaient point restés en France ; armée que l’on compléta en y incorporant des émigrés venus de tous les points de la France. On rétablit – et ce ne fut pas un des moindres reproches que l’on fit aux émigrés –, on rétablit, sur le pied où elle était du temps de Louis XV, l’ancienne maison militaire et civile du roi ; on vit reparaître les compagnies de mousquetaires, de chevau-légers, de gendarmes de la garde, et, enfin, de gardes-françaises, sous le nom d’hommes d’armes à pied.

Le vicomte de Mirabeau – celui qu’on appelait Mirabeau-Tonneau – leva une légion dont fit partie le régiment de Berwick irlandais, soldats dont les pères s’étaient déjà exilés, plutôt que d’abandonner Jacques Stuart, leur roi légitime.

 

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De son côté, le comte de la Châtre, ayant obtenu de l’archiduchesse Christine la permission d’établir dans la ville d’Ath un cantonnement de gentilshommes, mille officiers de toutes armes vinrent se ranger autour de lui.

Enfin, on leva des corps sous le nom de chaque province, et le ban de la noblesse fut formé.

Disons, en passant, que cette noblesse qui, à son point de vue individuel, et, par conséquent, égoïste, pouvait être excusable de servir contre son pays, affichait un luxe qui ne contribua pas peu à faire naître l’indifférence et le discrédit dans lequel elle était tombée auprès des princes des bords du Rhin et des souverains étrangers – c’est que ni le luxe ni la mollesse ne conviennent à des proscrits, et que le lieu qui leur sert d’asile doit ressembler à un camp où veillent des soldats, bien plus qu’à un boudoir où dorment, jouent ou plaisantent des courtisans.

Le comte Herbel, né au bord de l’Océan, sur les âpres grèves de Saint-Malo, était habitué dès l’enfance aux sombres spectacles de la mer, et

 

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cette vie efféminée que l’on menait à Coblence lui inspirait un profond dégoût. Il attendait donc avec impatience l’occasion de combattre, et, après avoir traîné pendant sept ou huit mois, selon les caprices des cabinets de Prusse et d’Autriche, cette vie étrange de l’émigration, de champs de bataille en champs de bataille, en compagnie des ducs de la Vauguyon, de Crussol et de la Trémouille, du marquis de Duras et du comte de Bouillé – qui étaient, comme lui, de l’état-major du prince de Condé –, il fut fait prisonnier le 19 juillet 1793, le jour de

l’enlèvement à la baïonnette de la redoute 1 de Belheim par M. le maréchal de camp, vicomte de Salgues.

Blessé grièvement, le comte Herbel allait être achevé par le sabre d’un cavalier républicain, quand celui-ci lui cria de demander quartier.

– Nous l’accordons toujours, répondit le comte ; mais nous ne le demandons jamais.

 

1 « Ouvrage de fortification complètement fermé et ne présentant pas d’angles rentrants (si l’ouvrage présente des angles rentrants, c’est un fort) » (Littré.)

 

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– Tu es digne d’être républicain ! s’écria le cavalier.

– Oui ; mais, malheureusement, je ne le suis pas.

– Tu sais le sort réservé aux émigrés pris les armes à la main ?

– Fusillés à l’instant même.

– Justement.

Le comte Herbel haussa les épaules.

– Eh bien, alors, reprit-il, à quoi bon me dire de demander quartier, imbécile ?

Le soldat républicain le regarda avec un certain étonnement, quoique les soldats de la République ne s’étonnassent point facilement.

Dans ce moment, on amena trois autres gentilshommes, prisonniers comme le comte Herbel ; ils étaient liés et garrottés dans une charrette. Ceux qui les amenaient tinrent un instant conseil avec celui qui avait pris le comte Herbel ; puis on fit monter le comte Herbel auprès de ses compagnons et l’on prit le chemin d’un petit bois qui avoisinait la ville : il était

 

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évident que c’était pour les fusiller.

En arrivant dans le bois, et comme on venait de faire descendre les prisonniers, le républicain qui avait pris le comte Herbel s’approcha de lui.

– Tu est Breton ! lui dit-il.

– Et toi aussi, répondit le comte.

– Si tu t’en es aperçu, pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ?

– N’as-tu pas entendu que nous ne demandons jamais quartier ? Te dire que j’étais ton compatriote, c’était te demander quartier.

Le cavalier se retourna vers ses camarades.

– C’est un pays, dit-il.

– Eh bien ? firent les autres.

– Eh bien, reprit le cavalier, il ne sera pas dit que j’aurai fusillé un pays, voilà tout.

– Alors, ne le fusille pas, ton pays.

– Merci, compagnons !

Puis, s’approchant du comte Herbel, il lui ôta les cordes qui lui liaient les mains.

 

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– Parbleu ! dit le comte Herbel, tu me rends bien service, je mourais d’envie de prendre une prise de tabac !

Et, tirant de sa veste une tabatière d’or, il l’ouvrit, la présenta courtoisement au républicain, qui fit un signe de tête négatif ; puis il aspira une large pincée de tabac d’Espagne.

Les républicains regardaient en riant cet homme qui, au moment où il croyait qu’on allait le fusiller, savourait avec tant de sensualité une prise de tabac.

– Eh bien, pays, dit le cavalier, maintenant que tu as dégusté ta prise, sauve-toi !

– Comment, que je me sauve ?

– Oui : au nom de la République, je te fais grâce, comme à un brave.

– Et fait-on grâce aussi à mes compagnons ? demanda le comte.

– Oh ! quant à cela, non, dit le cavalier ; ils paieront pour toi !

– Alors, dit l’officier breton en remettant sa tabatière dans sa poche, je reste.

 

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– Tu restes ?

– Oui.

– Pour être fusillé ?

– Sans doute.

– Ah çà ! tu es fou !

– Non, mais je suis Breton, et je ne fais pas une lâcheté.

– Allons, voyons, sauve-toi ! dans dix minutes, il sera trop tard.

– J’ai émigré avec eux, répondit le comte Herbel en fourrant ses mains dans ses poches, j’ai combattu avec eux, j’ai été pris avec eux, je me sauverai avec eux ou je mourrai avec eux. Est-ce clair, cela ?

– Eh bien, tu es un brave, pays ! dit le cavalier républicain, et, à cause de toi et pour l’amour de moi, mes camarades vont vous relâcher tous.

– Oui ; mais qu’ils crient : « Vive la République ! » dit un des cavaliers.

– Entendez-vous, camarades ? demanda le comte Herbel ; ces braves gens-là disent que, si

 

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vous voulez crier : « Vive la République ! » ils nous feront grâce à tous.

– Vive le roi ! crièrent les trois gentilshommes en secouant la tête pour faire tomber leur chapeau, afin de pousser leur cri la tête découverte.

– Vive la France ! se hâta de crier le cavalier breton de sa voix la plus forte, espérant couvrir leur voix.

– Oh ! cela, tant que vous voudrez, dirent les quatre gentilshommes.

Et tous les quatre, d’une seule voix, crièrent :

– Vive la France !

– Allons, fit le compatriote du comte en les déliant les uns après les autres, sauvez-vous depuis le premier jusqu’au dernier, et que tout soit dit !

Et, remontant à cheval, la petite troupe républicaine s’éloigna au galop, en criant aux royalistes :

– Bonne chance ! et souvenez-vous, à l’occasion, de ce que nous venons de faire pour

 

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vous !

– Messieurs, observa le comte Herbel, ils ont raison de nous dire de ne pas oublier ce qu’ils viennent de faire, ces braves sans-culottes ; car je ne sais pas si, à leur place, nous nous fussions conduits aussi noblement qu’eux.

Le 13 octobre de la même année, après la prise

de Lauterbourg et de Wissembourg1, où, à la tête de son bataillon, le comte Herbel avait enlevé successivement trois redoutes, pris douze pièces de canon et cinq étendards, le général comte de Wurmser, commandant en chef de l’armée autrichienne, vint le féliciter ; et le prince de Condé, l’embrassant devant ses compagnons d’armes, lui fit don de sa propre épée.

Mais, autant mourir pour la monarchie paraissait un noble devoir au gentilhomme breton, autant la guerre civile qu’il était obligé de faire avec les armées ennemies répugnait à sa conscience. Où allaient-ils, d’ailleurs, tous ces émigrés français, remorqués à la suite de ces

 

1 Places fortes situées au nord de Strasbourg, que l’armée autrichienne menace dès cette date.

 

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soldats étrangers dont l’esprit d’envahissement et de conquête se révélait à tout propos ? Ne faisaient-ils pas fausse route, et le prince de Condé, qui tentait avec le sang de ses compatriotes et le sien cet effort désespéré, n’était-il pas dupe de la politique des souverains alliés ?

En effet, les habitants de nos frontières, qui commençaient à suspecter le dévouement de la Prusse et de l’Autriche pour la monarchie française, ne se levaient plus à l’appel des armées royalistes ; ils reconnaissant des conquérants là où ils avaient cru trouver des libérateurs, et se voilaient le visage à la vue des uniformes étrangers.

L’expérience – qui vient aux princes comme aux autres hommes après que les fautes sont commises, mais qui, seulement, leur arrive plus tard –, l’expérience était déjà venue pour le comte Herbel ; et ce fut bien plus par devoir que par conviction qu’il suivit l’armée de Condé, jusqu’au 1er mai 1801, jour où fut opéré le licenciement de cette armée.

 

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