Les Mohicans de Paris 2
Retour à Justin.
LXII
Laissons frère Dominique, désormais rassuré sur la vie et l’honneur de son père, franchir rapidement, le cœur plein d’espérance et de joie, la courte distance qui sépare Vanves du Bas-Meudon, où il trouvera, attelée et prête à partir, la voiture funèbre qui renferme le corps de Colomban, et revenons à Justin, que nous avons vu s’élancer à franc étrier sur la route de Versailles, muni, par l’intermédiaire de Savaltor, des instructions de M. Jackal à l’endroit de madame Desmarets.
Pour ceux de nos lecteurs auxquels le caractère du maître d’école, empreint d’une apparente faiblesse, a semblé ne pas mériter tout l’intérêt qu’il inspire à Salvator, à Jean Robert et à nous-même, nous dirons que cette résignation
446
qui, au premier abord, a pu être prise pour un manque d’énergie, nous paraît, à nous, au contraire, une des belles formes de la force.
En effet, il ne faut pas confondre le mouvement matériel, l’activité du corps, avec l’activité et le mouvement de l’esprit.
Tel homme qui se croit très actif, qui, tous les jours, se meut, marche, court, fait deux lieues à pied ou en voiture, se remue beaucoup plus, mais agit beaucoup moins que l’homme qui, du fond de son cabinet de travail, fait éclore, au bout de dix ans d’apparent repos, la pensée qui va bouleverser le monde.
Mettez le maître d’école, cet homme si apathique à sa surface, aux prises avec la nécessité, et vous le verrez sortir de son apathie, armé de pied en cap, prêt à combattre, préparé à mourir. Ce qui l’affaiblit aux yeux de ceux qui ne voient pas chez lui plus loin que l’épiderme – nous ne saurions trop le répéter, car nous nous proposons de le démontrer dans ce livre –, c’est la vie de famille, sous laquelle il est courbé ; la piété filiale qui, parfois faisant les grandes
447
actions, parfois aussi fait les grands et obscurs dévouements.
Supprimez pour Justin ce mot sacré, cette chose sainte qui pèse sur lui, la famille, et vous le verrez immédiatement apporter sa pierre à ce monument social, antipode de la tour de Babel, que nous sommes tous nés pour élever d’une assise, et que l’on appelle l’harmonie universelle... Supposez-le seul au monde, avec des passions dont il n’ait à répondre à personne que lui-même, et, comme cette lumière de
l’Évangile cachée sous le boisseau 1, vous le verrez, une fois le boisseau enlevé, répandre à l’instant tous ses rayons autour de lui.
Ainsi, quiconque eût vu Justin, faisant appel à ses souvenirs de jeunesse, s’élancer, en écuyer consommé, sur le cheval de Jean Robert, brûler le pavé, dévorer l’espace, franchir la distance, eût pu affirmer à coup sûr que c’était le bras d’un homme fort et le jarret d’un homme résolu qui dirigeaient, dans sa course furieuse, ce cheval échevelé, bien plus semblable à un oiseau
1 Matthieu, 3, 13. Marc, 4, 21-22. Luc 8, 16-17, 11, 33.
448
emportant sa proie qu’à un coursier arabe entraînant son cavalier.
Après une heure de ce galop furibond, pendant lequel les pensées de Justin, empruntant quelque chose au train de sa monture, se pressaient rapidement dans son cerveau, il s’arrêta haletant devant la porte du pensionnat.
Il avait mis un peu plus d’une heure, comme nous venons de le dire, à faire ses cinq lieues, et il était juste huit heures et demie quand, s’élançant à bas de son cheval, il sonna chez madame Desmarets.
On était levé depuis longtemps dans la maison ; madame Desmarets était seule dans sa chambre, et n’avait pas encore achevé sa toilette.
Justin lui envoya dire qu’il désirait lui parler à l’instant même.
Tout étourdie d’une visite si matinale, madame Desmarets fit prier M. Justin de l’attendre, lui demandant un quart d’heure pour se mettre en mesure de paraître devant lui.
Mais Justin répondit que, la cause qui
449
l’amenait n’admettant, vu son urgence, aucun retard, il suppliait la maîtresse de pension de le recevoir à l’instant même.
Madame Desmarets, toute troublée de cette insistance, passa une robe de chambre et ouvrit sa porte pour descendre au salon ; mais Justin était debout devant la porte.
Il prit la main de madame Desmarets étonnée et la fit rentrer dans sa chambre, dont il referma la porte derrière lui.
Alors seulement, la maîtresse de pension leva les yeux sur Justin, éclairé par la lumière des fenêtres, et jeta un cri. Elle était épouvantée tout à la fois, et de la pâleur mortelle imprimée sur le front du jeune homme, et de la sombre énergie qui faisait le caractère principal de sa physionomie, d’habitude si douce et si inoffensive.
– Oh ! mon Dieu ! qu’est-il donc arrivé ? demanda-t-elle.
– Un grave malheur, madame ! répondit Justin
– À vous ou à Mina ?
450
– À tous deux, madame.
– Ah ! mon Dieu !... Faut-il que je fasse appeler particulièrement Mina, ou désirez-vous la voir vous-même ?
– Mina n’est plus ici, madame.
– Comment, Mina n’est plus ici ? Où est-elle donc ?
– Je n’en sais rien.
Madame Desmarets regardait Justin Corby comme elle eût regardé un fou.
– Elle n’est plus ici ! vous ne savez pas où elle est ! que veut dire cela ?
– Cela veut dire, madame, qu’elle a été enlevée cette nuit !
– Mais, hier au soir, je l’ai conduite moi-même dans sa chambre, où je l’ai laissée avec mademoiselle Suzanne de Valgeneuse.
– Eh bien, ce matin, madame, elle n’y est plus.
– Oh ! mon Dieu ! s’écria madame Desmarets en levant les yeux au ciel, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites, monsieur ?
451
Justin tira de sa poche le papier écrit au crayon que lui avait remis Babolin.
– Tenez, dit-il, lisez plutôt.
Madame Desmarets lut rapidement le billet.
Elle reconnut l’écriture de la jeune fille, et, se sentant près de défaillir, elle jeta un cri en étendant les bras pour chercher un appui. Justin s’élança, la soutint, et lui avança un fauteuil.
– Oh ! dit-elle, si cela est vrai, c’est à genoux que je devrais vous demander pardon de la douleur que je vous cause !
– C’est vrai ! dit Justin. Mais ne nous laissons pas abattre ni l’un ni l’autre, madame, à moins que nous ne soyons sûrs qu’il n’y a pas de remède à cette douleur, et encore, quand il ne me restera plus d’espoir dans les hommes, il me restera l’espoir en Dieu.
– Mais que faire, monsieur ? demanda la maîtresse de pension.
– Attendre, et, en attendant, veiller à ce que personne ne pénètre dans la chambre de Mina, ni n’entre dans le jardin.
452
– Attendre qui, monsieur ?
– L’agent de l’autorité qui doit se rendre ici dans une heure.
– Eh quoi ! s’écria madame Desmarets, plus effrayée qu’émue, la justice va venir ici ?
– Sans doute, répondit Justin.
– Mais, si cela arrive, ma maison est perdue ! reprit la maîtresse de pension.
Cet égoïsme blessa profondément Justin.
– Que voulez-vous que j’y fasse, madame ? dit-il froidement.
– Monsieur, s’il y a un moyen d’éviter le scandale, je vous supplie de l’employer !
– Je ne sais pas ce que vous appelez un scandale, dit Justin avec un froncement de sourcils.
– Comment, vous ne savez pas ce que j’appelle un scandale ? dit la maîtresse de pension en joignant les mains.
– Le scandale, pour moi, madame, reprit Justin, est qu’une femme à qui ma mère a confié
453
sa fille, à qui, moi, j’ai confié ma femme, ose me dire de me taire quand je la lui redemande !
– Mais, monsieur, fit-elle éplorée, toutes les mères vont me reprendre leurs filles !
– Et moi, madame, dit Justin, révolté de l’égoïsme de cette femme qui, devant une douleur comme la sienne, ne s’occupait que du tort que l’enlèvement de Mina pouvait faire à sa maison ; et moi, madame, si j’étais votre juge, je ferais placer au fronton de votre pensionnat quelque écriteau infamant qui détournerait de cette maison toutes les mères !
– Mais, monsieur, votre malheur, à vous, ne s’adoucira point du tort que vous me ferez.
– Non ; mais le tort que je vous ferai, madame, empêchera qu’il n’arrive à d’autres un malheur pareil au mien.
– Au nom de l’affection que j’avais pour Mina, monsieur, ne me perdez pas !
– Au nom de la confiance que j’avais en vous, madame, ne me demandez rien !
Il régnait sur le visage de Justin une résolution
454
si désespérée, que madame Desmarets comprit qu’elle n’avait rien à attendre de lui. Elle parut donc prendre son parti, et, d’un air résigné :
– Il sera fait comme vous le voulez, monsieur, dit-elle, et je subirai silencieusement ma peine.
Justin indiqua, par un signe de tête, que c’était, à son avis, ce que madame Desmarets avait de mieux à faire.
Puis, après quelques minutes d’un silence qui pesait comme du plomb sur le jeune homme et sur la maîtresse de pension :
– Monsieur, dit celle-ci, voulez-vous, à votre tour, me permettre de vous adresser quelques questions ?
– Faites, madame.
– À quelle cause attribuez-vous la disparition de Mina ?
– C’est ce que j’ignore encore, mais ce que la justice m’apprendra, j’espère.
– Vous êtes bien sûr qu’elle n’a pas disparu volontairement ?
455
Le cœur de Justin se gonfla à cet outrage fait à sa blanche fiancée.
– Comment, vous qui l’avez depuis six mois devant les yeux, pouvez-vous m’adresser une semblable question ?
– Je vous demandais si vous étiez certain de son amour.
– Vous avez lu sa lettre : qui appelle-t-elle à son aide ?
– Alors, elle aurait donc été enlevée par force ?
– Sans nul doute.
– Mais, monsieur, c’est impossible : les murs sont hauts, les fenêtres solidement fermées ; Mina aurait crié.
– Madame, il y a des échelles pour tous les murs, des pinces pour toutes les fenêtres, des bâillons pour toutes les bouches.
– Êtes-vous entré dans la chambre de Mina ?
– Non, madame.
– Mais c’était la première chose à faire !
456
Allons-y de ce pas, si vous le voulez bien.
– Au contraire, madame, n’y allons point, je vous en supplie.
– C’est cependant le seul moyen de nous assurer qu’elle n’est plus là.
– Mais cette lettre ?
– Si, par un calcul que je ne m’explique pas ; si, pour accomplir quelque dessein ténébreux, on vous avait envoyé une fausse lettre ; si Mina n’était point enlevée ; si elle était dans sa chambre...
Quelque chose de pareil à un éblouissement passa devant les yeux de Justin.
Il comprenait lui-même si peu de chose à ce qui arrivait, que cette espérance, quoique insensée qu’elle fût, commença d’entrer dans son cœur. En conséquence, malgré les recommandations de Salvator, il se décida à descendre et à aller, avec madame Desmarets, jusqu’à la porte de la chambre particulière qu’habitait la jeune fille.
Arrivée devant cette porte, madame Desmarets
457
– tandis que Justin, la main sur sa poitrine, comprimait les battements de son cœur – madame Desmarets frappa doucement, puis plus fort, puis plus fort encore ; ce fut inutile : personne ne répondit. Elle essaya d’ébranler la porte ; inutile aussi : la porte était fermée en dedans.
Madame Desmarets proposa alors d’envoyer chercher le serrurier ; mais Justin, que ce silence funèbre avait rendu à son premier désespoir, se ressouvint des recommandations de Salvator, et s’opposa formellement à ce que le serrurier vint ouvrir la porte.
– Voyons du moins, par le jardin, si l’on apercevra quelque chose à travers la fenêtre, dit la maîtresse de pension.
– Pardon, madame, dit Justin, mais l’entrée du jardin est provisoirement interdite à tout le monde.
– Même à moi ?
– À vous comme aux autres, madame.
– Mais, enfin, monsieur, je suis chez moi !
458
– Vous vous trompez, madame : partout où est la loi, la loi est chez elle, et, au nom de la loi, je vous défends d’entrer dans le jardin !
Et, pour plus grande sûreté, il en ferma la porte à double tour, puis il tira la clef, qu’il mit dans sa poche.
Madame Desmarets avait grande envie d’appeler, de crier, d’envoyer même, au besoin, chercher le commissaire, pour mettre Justin hors de chez elle ; mais elle comprit que ce jeune homme, qu’elle avait toujours vu si humble et si doux, n’agirait point ainsi, s’il n’était sûr d’être soutenu.
Quant à Justin, il s’appuya tranquillement contre la porte du jardin.
– Comptez-vous rester longtemps en sentinelle contre cette porte, monsieur ? demanda la maîtresse de pension.
– Jusqu’à ce que les gens que j’attends soient arrivés.
– Et quand arriveront-ils ?
– Jamais aussi vite que je le désire, madame.
459
– Et d’où viennent-ils ?
– De Paris.
– Alors, dit madame Desmarets, vous permettez que je vous quitte un instant, monsieur ?
– Faites, madame. Et Justin s’inclina, comme pour donner congé à madame Desmarets.
Celle-ci remonta dans sa chambre, s’habilla rapidement ; puis, une fois habillée, ouvrit sa fenêtre, et, à travers la persienne, plongea son regard sur la route de Paris.
Au bout d’une demi-heure, à peu près, elle vit poindre une voiture qui s’avançait rapidement, et qui s’arrêta devant la porte. Deux hommes en descendirent : c’étaient M. Jackal et Salvator.
M. Jackal allait sonner, quand la porte du pensionnat s’ouvrit d’elle-même – ou plutôt fut ouverte par Justin, qui, ayant entendu le bruit d’une voiture, et se doutant que cette voiture amenait M. Jackal et Salvator, accourait, dans son impatience, au-devant d’eux.
Salvator, voyant l’agitation et la pâleur du
460
jeune homme, lui prit la main, et, la serrant cordialement :
– Allons, dit-il, courage, mon pauvre monsieur Corby ! Il y a, croyez-moi, des malheurs encore plus grands que le vôtre !
Et il pensait au malheur de Carmélite, revenant à elle, retrouvant sa raison, et apprenant que Colomban était mort.
461