Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 49 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Où il est prouvé que, chez les artistes, toutes choses tournent au profit de l’art.

XCII

 

Où il est prouvé que, chez les artistes, toutes

choses tournent au profit de l’art.

 

Lorsque Pétrus arriva à la porte du maréchal de Lamothe-Houdan, sa montre marquait une heure moins un quart. Il pouvait donc, à la rigueur, se présenter : cette avance d’un quart d’heure serait regardée comme de l’empressement, et non comme de l’indiscrétion. Mais, à peine eut-il fait quelques pas dans la cour, que le suisse l’arrêta en lui disant que mademoiselle de Lamothe-Houdan était sortie dès le matin, et qu’on ignorait à quelle heure elle reviendrait.

Il demanda au brave homme s’il avait reçu quelques instructions à son endroit : le suisse n’en avait reçu aucune.

Il n’y avait rien à faire : pousser plus loin les

 

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questions, c’eût été un manque de savoir-vivre dont Pétrus était incapable ; il se retira donc.

Comme il était dans le quartier de Jean Robert, à l’extrémité de la rue de l’Université, il résolut d’aller faire une visite à son ami, et enfila l’immense rue.

Jean Robert, vers sept heures du matin, était rentré, avait sellé lui-même son cheval, était parti au galop en disant que l’on ne fût pas inquiet de lui si son absence se prolongeait, et n’avait point reparu.

Il fallait tuer le temps : Pétrus songea à Ludovic, et reprit le chemin des hauts quartiers du Luxembourg.

Ludovic n’était pas encore rentré.

Quant au général de Courtenay, il devait être à la Chambre : inutile de se présenter à son hôtel.

Pétrus rentra chez lui, et se mit à esquisser de souvenir un portrait de la petite Rose-de-Noël, sous le costume de la Mignon de Goethe. Il avait choisi le moment où la petite bohémienne, pour distraire Wilhelm Meister, exécute la danse des

 

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œufs.

Vers cinq heures du soir, un domestique à la livrée du maréchal apporta un billet de la part de la princesse Régina.

Pétrus eut toutes les peines du monde à se contenir et à prendre le billet d’un air indifférent ; il l’ouvrit tout tremblant, quoiqu’il doutât que ce billet fût de Régina elle-même ; mais, à la signature, il reconnut que c’était bien elle qui l’avait écrit.

Voici ce qu’il lut :

 

« Excusez-moi, monsieur, de ne point m’être trouvée chez moi, ce matin, lorsque vous avez bien voulu vous y présenter. Un accident funeste, arrivé à l’une de mes meilleures amies de pension, m’a retenue toute la matinée hors de Paris. J’arrive seulement à quatre heures, et j’apprends que vous êtes venu ; j’eusse dû vous écrire ce matin, pour vous épargner cette peine ; mais vous m’excuserez, je l’espère, en songeant au trouble où j’étais.

 

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« Ne pouvant réparer ma faute, je l’atténue.

« Serez-vous libre demain, à midi, monsieur ? Ma famille a hâte de posséder achevé votre magnifique portait.

« RÉGINA. »

 

– Dites à la princesse, répondit Pétrus, que je serai demain chez elle à l’heure indiquée.

Le domestique se retira ; Pétrus resta seul.

Trois jours auparavant, un pareil billet l’eût comblé de bonheur ; la seule vue de l’écriture de Régina l’eût ravi en extase, et il eût baisé cent fois la signature ; mais, depuis la révélation du général Herbel à l’endroit du mariage de la jeune fille avec le comte Rappt, il s’était fait un tel bouleversement dans l’âme du jeune homme, que la vue de ce billet lui était plus douloureuse qu’agréable.

Il lui semblait qu’en ne lui disant rien de la situation où elle se trouvait, Régina l’avait trahi ; qu’en se laissant aimer, elle lui avait tendu un piège.

 

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Et, cependant, il lut et relut la lettre ; ses yeux ne pouvaient se détacher de cette charmante petite écriture fine, régulière, aristocratique.

Il fut interrompu au milieu de cette occupation par le bruit de sa porte, qui s’ouvrit de nouveau ; il se retourna machinalement et aperçut Jean Robert.

Le poète, après la journée orageuse qu’il avait passée, arrivait du Bas-Meudon ; il était venu droit chez Pétrus, comme Pétrus avait été droit chez lui.

Si Pétrus eût trouvé Jean Robert rue de l’Université, il lui eût probablement, dans ce premier moment de dépit où le cœur déborde, parlé de cette séance manquée et de l’original du portrait qu’il était en train de faire ; mais trois ou quatre heures de travail, couronnées par la lettre de Régina, avaient rendu au jeune homme, sinon le calme, du moins une certaine puissance sur lui-même.

C’était Jean Robert qui venait chez Pétrus ; ce fut Jean Robert qui parla.

 

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Pétrus, lui, n’avait que le cœur plein ; Jean Robert avait le cœur et l’esprit également préoccupés, mais à la manière égoïste des poètes, c’est-à-dire, au point de vue de ce qu’il pourrait tirer, en roman ou en drame, des événements de la journée.

Malgré l’emphatique exorde de son ami, Pétrus, tout au souvenir des événements de sa propre journée, ne prêtait qu’une médiocre attention au récit des amours de Justin et de Mina, quand, tout à coup, les regards du narrateur tombant sur l’esquisse de la danse des œufs, il s’écria :

– Tiens, Rose-de-Noël.

– Rose-de-Noël ? demanda Pétrus ? tu connais cette jeune fille ?

– Mais oui.

– Comment cela ?

– C’est sa vieille bohémienne de mère qui a trouvé la lettre que Mina avait jetée par la portière de la voiture. J’ai été chez elle avec Salvator.

 

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– En effet, elle m’a dit connaître notre ami de la nuit dernière.

– C’est son protecteur ; il veille sur elle, s’occupe de sa santé, lui envoie des médecins, la fait changer de logement. Il paraît que cette affreuse Brocante est une vieille avare qui laisse l’enfant mourir de froid l’hiver, de chaud l’été. Est-ce que tu ne trouves pas cette petite fille ravissante, Pétrus ?

– Tu vois bien que si, puisque j’ai fait son portrait.

– En Mignon ; c’est une bonne idée ! moi aussi, j’ai pensé tout de suite : « Oh ! si j’avais une actrice comme celle-ci, je ferais un drame du roman de Goethe ! »

– Attends ! dit Pétrus, je vais te montrer autre chose alors.

Il tira de son carton le grand dessin qu’il avait fait, quelques jours auparavant, dans le salon des fleurs de Régina ; puis, comme Jean Robert s’approchait pour regarder :

– Une minute ! dit-il ; j’ai encore quelques

 

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coups de crayon à donner.

En effet, on se rappelle que, dans ce dessin, représentant Rose-de-Noël trouvée grelottante, avec ses chiens, dans un fossé du boulevard Mont-Parnasse, il avait fait d’imagination la tête de la petite bohémienne. – En cinq minutes, la tête rêvée fut effacée, et la tête réelle mise à la place.

– Regarde maintenant ! dit Pétrus.

– Ah ! mais, fit Jean Robert, sais-tu que c’est très beau, cela ?

Puis, tout à coup :

– Tiens, dit-il, le portrait de mademoiselle de Lamothe-Houdan !

Pétrus tressaillit.

– Comment ? demanda-t-il ; que veux-tu dire ?

– N’est-ce donc point là le portrait de la fille du maréchal ?... Là, là, en amazone...

– Oui... Tu la connais donc ?

– Je l’avais vue une ou deux fois chez le duc de Fitz-James, et je l’ai revue aujourd’hui ; voilà

 

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pourquoi la ressemblance de cette amazone avec elle m’a sauté aux yeux.

– Tu l’as revue ? Et où cela ?

– Oh ! dans une circonstance terrible ! agenouillée, avec deux de ses amies de pension, élèves de Saint-Denis comme elle, devant le lit d’une pauvre enfant qui avait voulu s’asphyxier.

– Mais qui n’a pas réussi ?

– Oui, dit Jean Robert avec tristesse, elle a eu ce malheur !

– Ce malheur ?

– Sans doute, puisqu’elle s’asphyxiait avec son amant, et que son amant est mort. – C’est tout cela que j’allais te raconter, cher ami, lorsque, en même temps que je remarquais ta préoccupation, qui te faisait prêter une oreille médiocrement attentive à mon récit, j’ai reconnu le portrait de Rose-de-Noël.

– Pardon, Robert, dit Pétrus en souriant au jeune poète et en lui tendant la main ; j’étais préoccupé, c’est vrai ; mais ma préoccupation est passée : raconte, mon ami ! raconte.

 

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Ainsi est faite l’âme humaine dans ses rapports avec les objets extérieurs, égoïste presque toujours ! Pétrus, insouciant au récit des amours de Justin et de Mina tant qu’il avait ignoré l’intervention de Rose-de-Noël dans ces amours ; Pétrus, distrait au récit des malheurs de Colomban et de Carmélite tant qu’il n’y avait pas vu apparaître mademoiselle de Lamothe-Houdon ; Pétrus était avide, maintenant, d’entendre cette double narration à laquelle Régina se trouvait mêlée : d’un côté, indirectement, par Rose-de-Noël ; de l’autre, directement, par elle-même.

Pétrus n’avait pas douté un instant que Régina n’eût été attirée hors de chez elle par un accident arrivé à l’une de ses amies ; mais il était enchanté que Jean Robert vint confirmer la réalité de l’accident. D’ailleurs, Jean Robert avait parlé en poète de la beauté de mademoiselle de Lamothe-Houdon, et, malgré le sentiment de jalousie qui brûlait son cœur quand il songeait que cette beauté appartenait d’avance à un autre, Pétrus était heureux et fier de cette beauté.

 

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Puis il apprenait une chose : c’est que madame Lydie de Marande, chez laquelle il s’était fait présenter, et que son oncle lui avait reproché de n’avoir point revue, était non seulement une connaissance de Régina, mais encore une amie intime de la jeune princesse, une de ses compagnes de Saint-Denis.

Il en était ainsi de cette jeune fille dont Jean Robert ne savait rien autre chose que le nom, qui vivait avec Salvator, et que l’on appelait Fragola.

Dès lors, le récit de Jean Robert prenait, aux yeux et aux oreilles de Pétrus, un intérêt prodigieux.

Nous disons aux yeux, parce que, en même temps que les oreilles entendaient, les yeux voyaient.

De son côté, Jean Robert, sentant qu’il était écouté – et qu’en termes d’artiste, il faisait son effet –, de son côté, Jean Robert racontait en poète.

Mais, au fur et à mesure qu’elle avançait, la narration prenait une telle influence sur Pétrus,

 

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qu’il ne se contenta bientôt plus des détails vagues et diffus du récit : il mit un crayon à la main de Jean Robert, et le pria de lui donner une idée du spectacle funèbre que présentait la chambre de Carmélite.

Jean Robert était loin d’être peintre ; mais c’était un habile metteur en scène : c’était lui, d’habitude, lorsqu’il montait une pièce, qui allait à la Bibliothèque, dessinait ou calquait les costumes, faisait le plan et jusqu’aux maquettes des décorations. Il avait, en outre, cette mémoire particulière aux romanciers, qui leur permet de décrire fidèlement la localité qu’ils n’ont vue qu’une fois, ou même qu’ils n’ont fait qu’entrevoir.

Jean Robert prit un papier, et traça d’abord le plan géométral de la chambre de Carmélite ; puis, sur un autre papier, il indiqua l’aspect de cette chambre, avec les trois jeunes filles groupées autour de la quatrième, étendue sur le lit, et, dans le fond, sous son magnifique costume de dominicain, Sarranti, le beau prêtre, calme, sévère, immobile comme la statue de la

 

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Contemplation.

Pétrus le suivait avidement des yeux.

Avant même qu’il eût fini, il lui tira le papier des mains.

– Merci, dit-il, j’ai tout ce qu’il me faut : mon tableau est fait ! Donne-moi seulement quelques détails sur le costume des élèves de Saint-Denis.

Jean Robert prit la boîte à l’aquarelle et indiqua les couleurs sur une des jeunes filles agenouillées.

– C’est cela ! dit Pétrus.

Et, à son tour, il prit un papier-bristol, et, devant Jean Robert, commença d’esquisser cette scène douloureuse dont le poète lui avait fait un croquis informe, mais un récit plein de couleur et de vérité.

Les jeunes gens se quittèrent assez avant dans la nuit.

Le lendemain, à midi juste, Pétrus se présentait à l’hôtel du maréchal de Lamothe-Houdon.

 

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Qu’y venait-il faire ? qu’allait-il dire ? Il n’en savait rien ; il s’était, pendant ces deux jours d’attente, préparé, pour ainsi dire, le cœur à d’immenses tristesses, à de profondes douleurs !

 

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