Les Mohicans de Paris 2
La confession.
LXII
– Monsieur, dit le valet de chambre, c’est la personne que vous attendez.
Le moribond fit un brusque mouvement comme s’il frissonnait par tout son corps, et laissa échapper un douloureux gémissement. Puis, d’une voix sourde :
– Faites entrer, dit M. Gérard.
Frère Dominique s’avança, et son regard plongea, plein d’intérêt, de respect même, au fond de l’alcôve.
Effectivement, le sentiment qu’il éprouvait pour celui qui le faisait appeler était, d’après tout ce qu’il avait entendu, un sentiment d’admiration mêlé de reconnaissance. Si jeune qu’il fût, l’abbé Dominique avait vu tant d’hommes mauvais,
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qu’il était reconnaissant à un homme d’être bon.
Sur l’oreiller, froissé par la veille fiévreuse du mourant, il aperçut alors la figure amaigrie, décolorée, cadavéreuse de celui que tout le pays appelait unanimement le bon M. Gérard.
Il tressaillit, tant cette figure était différente de celle qu’il s’attendait à voir.
M. Gérard, de son côté, vit Dominique, avec son beau et sévère costume étranger à la France, comme une apparition de Zurbaran ou de Lesueur, et le salua d’un mouvement de tête.
Puis, d’une voix languissante :
– Marianne, dit-il en s’adressant à la garde-malade.
Marianne se leva, sommeillante et alourdie, et, s’approchant de ce pas chancelant particulier aux somnambules :
– Comment vous trouvez-vous, mon cher monsieur ? demanda-t-elle.
– Mal, très mal, Marianne !
– Avez-vous besoin de quelque chose ?
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– Donnez-moi à boire, Marianne, et laissez-moi seul avec monsieur.
La garde-malade présenta à M. Gérard une tasse de tisane maintenue tiède par sa position au-dessus d’une veilleuse. M. Gérard en but une partie, puis retomba sur l’oreiller, épuisé de l’effort qu’il avait fait, en rendant, d’une main tremblante, la tasse à la garde-malade.
Celle-ci reçut le vase, et, voyant qu’il y restait les trois quarts de la liqueur :
– Buvez, cher monsieur, dit-elle en présentant à M. Gérard le reste du breuvage avec un mouvement qui appartient à l’espèce, et qui fait de chacune de ces mercenaires une sorte de bourreau chargé de donner à son malade la torture de l’eau chaude.
– Merci, Marianne, merci, dit M. Gérard en repoussant la main de la garde-malade ; je vous prie seulement de tirer les rideaux et de nous laisser... Le jour me fait mal !
Marianne tira les rideaux, qui – moins la faible lueur répandue par la veilleuse – firent
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immédiatement l’obscurité dans la chambre.
Pendant le court espace de temps qui s’était écoulé depuis son entrée jusqu’au moment où la fermeture des rideaux venait de lui dérober la vue du visage du malade, le jeune prêtre avait tenu ses yeux fixés sur cette figure qui était si loin, comme nous l’avons dit, de lui offrir la physionomie qu’il s’attendait à rencontrer.
Frère Dominique était particulièrement doué de cette puissance d’investigation physionomique que possèdent les prêtres et les médecins.
D’après ce qu’on lui avait raconté de M. Gérard, frère Dominique s’était imaginé d’avance un visage en harmonie avec les hautes qualités qu’il avait entendu vanter.
Il s’attendait, en conséquence, à voir un homme au front large, siège des instincts élevés ; à l’œil franc et à fleur de tête, signe de bienveillance ; au nez droit, signe de fermeté ; aux lèvres un peu épaisses, signe d’amour du prochain.
Quant à l’âge, il ne l’avait point demandé, et
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ne s’en inquiétait pas : il lui semblait que les bons étaient beaux, et que, chaque âge, même la vieillesse, ayant sa beauté, M. Gérard aurait la beauté de son âge.
Or, à la vue de M. Gérard, tout avait été déception pour le prêtre ; de là ce tressaillement dont il n’avait pas été le maître, et cette fixité de regard qui venait de graver dans l’esprit du confesseur jusqu’aux moindres traits de la figure du mourant.
Celui-ci était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, au front bas et étroit, quoique ce crâne, dépouillé sur le devant, eût dû, en apparence du moins, s’élargir de l’absence des cheveux ; les yeux, petits, enfoncés, d’un gris terne, disparaissant de temps en temps sous des paupières clignotantes et rougies, soit par l’insomnie présente, soit par d’anciens excès ; les sourcils, épais et grisonnants, du milieu desquels les poils droits et roides s’élançaient hors de toute proportion avec les autres, se joignaient dans la ligne du nez et formaient, au-dessus de l’œil, une arcade d’un développement exagéré ; le nez était
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recourbé, mince, tranchant ; la bouche grande, avec des lèvres plates et pâles – ce qui faisait ressembler ce visage au front fuyant bien plus à une tête de vautour qu’à une figure humaine.
Quelque changement, quelque décomposition même que la maladie eût apporté dans le visage du mourant, il était facile de le recomposer ; et, en le recomposant et lui donnant l’expression de la santé, un physionomiste tel que l’abbé Dominique devait être frappé tout d’abord de la bassesse d’âme et la lâcheté de cœur que dévoilait l’ensemble de cette physionomie.
Ce qui surtout y dominait, c’était – derrière une certaine férocité vulgaire comme celle de l’animal auquel nous avons dit que ressemblait M. Gérard – une misérable docilité, une bizarre condescendance aux volontés d’un être, quel qu’il fût, pourvu qu’au moral et au physique cet être fût supérieur ; c’était une sorte de disposition naturelle à subir l’esclavage, sous quelque forme qu’il se présentât. On sentait qu’il suffisait – à moins que ses instincts animaux et égoïstes ne fussent visiblement en jeu – d’étendre la main au-
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dessus du front de cet homme pour lui faire courber la tête.
Il n’était certainement pas plus laid qu’un autre ; mais sa laideur lui était particulière, entièrement propre, sui generis, si l’on peut dire. Elle exprimait en ce moment la terreur de la façon la plus repoussante.
La vue d’un mourant est d’ordinaire touchante à plus d’un titre, et, par le fil d’or de la pensée, elle mène droit à Dieu ! Eh bien, la vue de cet homme, quoiqu’on le sentît proche de l’agonie, voisin de la tombe, la vue de cet homme, au lieu d’exciter l’intérêt, n’éveillait qu’un indicible dégoût. Si c’était là un homme de bien, comme le proclamait la voix publique, c’était à désespérer de tout ; car, si Dieu permettait que les honnêtes gens portassent un pareil masque, à quel signe pourrait-on reconnaître les méchants ?
Aussi, nous l’avons dit, le beau prêtre s’était-il arrêté, stupéfait, devant cette visible image de la bassesse, devant ce type odieux de la lâcheté.
À cette vue, ses sourcils se froncèrent, à lui, l’homme de bien qui croyait porter sur son front
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le reflet des nobles et mâles vertus de son cœur, et ce fut plein de découragement que, s’asseyant au chevet de cet homme, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
En cette posture, bien loin qu’il semblât venir tendre la main à une âme aux ailes blanches, il paraissait demander au Seigneur la force d’écouter la confession d’un méchant et de disputer à Satan une âme damnée d’avance.
Au reste, comme, au lieu de lui parler, le mourant se contentait de gémir et de pleurer, ce fut frère Dominique qui le premier prit la parole.
– Vous m’avez fait demander ? dit-il à M. Gérard.
– Oui, répondit celui-ci.
– Je vous écoute, alors.
Le mourant regarda le prêtre avec une inquiétude qui fit jaillir une double flamme de ses yeux, qu’on eût crus éteints.
– Vous êtes bien jeune, mon frère ! observa-t-il.
Le prêtre se leva, cédant à un premier
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mouvement de répugnance.
– Ce n’est pas moi qui ai demandé à venir, dit-il.
Mais le mourant, sortant vivement hors du lit une main décharnée, l’arrêta par la robe.
– Non, reprit-il, restez !... je voulais dire qu’à votre âge, vous n’aviez peut-être point assez médité sur le côté sombre de la vie pour répondre aux questions que j’ai à vous faire.
– Que puis-je vous dire ? répondit le prêtre. Si vous interrogez la foi, je répondrai avec la foi ; si vous interrogez l’esprit, je tâcherai de répondre avec l’esprit.
Il se fit un silence d’un instant, pendant lequel le prêtre resta debout.
– Asseyez-vous, mon père, dit le moribond du ton de la prière.
Dominique se laissa retomber sur sa chaise.
– Maintenant, mon père, reprit M. Gérard, au nom du ciel, ne vous scandalisez pas des demandes que je vais vous faire, et surtout promettez-moi de ne pas m’abandonner avant
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d’avoir reçu toute ma confession... Ce sera bien assez qu’un seul cœur soit dépositaire d’un pareil secret !
– Parlez, dit le prêtre.
– Vous connaissez mieux que moi les dogmes de l’Église, à laquelle vous appartenez, mon père...
M. Gérard s’arrêta. Puis, après un moment d’hésitation :
– Mon père, reprit-il, croyez-vous à une autre vie ?
Le prêtre regarda le mourant avec une expression qui tenait du mépris.
– Si je ne croyais pas à une autre vie, dit-il, aurais-je dans celle-ci revêtu la robe que je porte ?
M. Gérard poussa un soupir ; le dominicain venait, en effet, de lui donner la preuve de l’étendue de sa foi.
– Oui, je comprends, dit-il ; mais croyez-vous, mon père, que, dans cette autre vie, l’homme trouve la récompense de ses vertus, et le
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châtiment de ses crimes ?
– À quoi servirait-elle sans cela ?
– Et croyez-vous, mon père, continua le moribond, que la confession soit absolument nécessaire à la rémission de nos péchés, et que le pardon de Dieu ne puisse descendre sur une tête coupable que par l’intermédiaire de son ministre ?
– L’Église nous l’affirme, monsieur.
– Il me semblait, hasarda le mourant, qu’en cas de contrition parfaite...
– Oui, sans doute, répondit le dominicain avec une répugnance marquée à poursuivre cette discussion théologique, sans doute, en l’absence d’un ministre du Seigneur, la contrition parfaite peut remplacer l’absolution.
– De sorte que l’homme qui a la contrition parfaite ?...
Le prêtre regarda le moribond.
– Qui a... ou qui croit avoir ?
M. Gérard se tut.
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– Quel pécheur peut se vanter d’avoir la contrition parfaite ? demanda le dominicain ; quel coupable peut affirmer que son repentir est exempt de crainte, son remords pur de terreur ? quel mourant peut dire : « Si, demain, Dieu me rendait les jours qu’il me compte, les heures qu’il me reprend, ces heures, ces jours seraient employés à réparer le mal que j’ai fait ? »
– Moi ! moi ! s’écria le mourant ; moi, je puis dire cela !
– Alors, reprit le prêtre, vous n’avez pas besoin de moi, monsieur.
Et il se leva une seconde fois.
Mais, par un mouvement rapide comme la pensée, la main décharnée de M. Gérard s’attachait à la robe du moine, tandis que sa voix murmurait :
– Non, non, restez, mon père !... Je me mens à moi-même : ce n’est pas le repentir, ce n’est pas le remords qui me fait parler ; c’est la terreur ! et j’ai besoin du pardon des hommes avant d’affronter la présence de Dieu !... Restez donc,
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mon père, je vous en supplie !
Dominique se rassit ; puis, avec une sorte de résignation :
– Je suis ici pour faire à votre volonté, et non à la mienne, répondit-il ; sans quoi, Dieu m’est témoin qu’à l’instant même je me retirerais. Vous parlez de terreur ; eh bien, je ne sais pourquoi, mais la terreur que j’éprouve à vous entendre est presque égale à celle qui vous fait hésiter à me parler.
– Mon père, demanda le malade, pensez-vous que je sois aussi près de la mort qu’on le dit ?
– C’est au médecin, et non à moi, qu’il faut demander cela, mon frère, répondit le prêtre.
– Il me semble que j’ai encore des forces et que je puis attendre, mon père... reprit le malade en hésitant. Ne pourriez-vous revenir demain... ou ce soir ?
– Peut-être pouvez-vous attendre ; mais moi, je ne puis revenir : j’ai un triste et pieux devoir à accomplir, et, dans deux heures, je partirai pour la Bretagne.
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– Ah ! vous partez... vous quittez Paris... dans deux heures ?
– Oui.
– Pour longtemps ?
– Pour le temps qu’il plaira à Dieu ! je vais consoler un père de la mort de son fils.
– Alors, murmura le malade, mieux vaut que cela soit ainsi... Oui, c’est Dieu lui-même qui vous envoie... Vous partez, n’est-ce pas ? vous partez bien certainement ?
– À moins que Dieu ne permette que le mort que j’accompagne, que le cadavre que je reconduis ne revienne à la vie, oui, je pars bien certainement.
– Et vous êtes sûr que ce miracle est impossible ?
Le cœur de Dominique se serra affreusement ; les terreurs et les hésitations de cet homme, se manifestant ainsi, lui causaient une indicible répulsion.
– Hélas ! oui, dit-il, j’en suis sûr !
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Et le bon prêtre passa son mouchoir sur ses yeux afin d’essuyer les larmes qui s’en échappaient, heureux de se réfugier en quelque sorte dans sa propre douleur pour fuir l’égoïste effroi de cet homme qui, sans s’apercevoir de ces larmes, murmurait :
– Oui, oui, cela vaut mieux... Il part dans deux heures, il quitte le pays, il n’y reviendra peut-être jamais... tandis que le curé de Meudon reste, lui !
Alors, faisant un effort suprême :
– Écoutez-moi, mon père, dit-il ; je vais tout vous raconter...
Et, laissant avec un soupir tomber sa tête entre ses mains, le moribond parut se recueillir. Le moine s’accouda au bras du fauteuil sur lequel il était assis.
La chambre, plongée d’abord, par la fermeture des rideaux, dans une obscurité relative, s’était éclairée peu à peu, ou plutôt les yeux du prêtre s’étaient habitués à cette obscurité, à laquelle les lueurs blafardes de la veilleuse d’albâtre donnaient un caractère mystérieux et fantastique.
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Vu dans ces ténèbres, le crâne du mourant paraissait plus osseux, plus pâle, plus dépouillé de sa chevelure ; vue ainsi, sa figure semblait plus livide, plus décharnée, plus cadavérique ; sa physionomie plus basse, plus abjecte.
Il commença d’une voix faible, tenant toujours sa tête entre ses mains ; et, aux premiers mots de l’étrange confession, qu’il écoutait sans savoir encore ce qu’il allait entendre, le moine écarta son fauteuil du lit, comme s’il craignait le contact de cette voix, comme s’il voulait en éviter la souillure !
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