Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 18 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Un philanthrope de village.

LXI

 

 

Nous avons vu partir frère Dominique, qui, appelé près du lit de M. Gérard, venait de se mettre à la recherche du digne homme dont l’état désespéré jetait tant de trouble dans le village et ses environs.

C’est que M. Gérard était un philanthrope dans toute la force du terme.

Donnons quelques renseignements sur M. Gérard, à savoir disons ce qu’on en disait.

M. Gérard était le plus riche des habitants de Vanves et des alentours, c’était chose incontestable ; nul ne connaissait le chiffre de son revenu, tant ce revenu était énorme, et, quand on interrogeait un paysan à ce sujet, il répondait invariablement :

 

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– M. Gérard ?...

– Oui, M. Gérard.

– Vous me demandez s’il est riche ?

– Je vous le demande.

– M. Gérard a tant d’argent, qu’il n’en sait pas le compte !

Il habitait, disait-on, du côté de Fontainebleau, une magnifique propriété qu’il laissait tomber en ruine, à cause des malheurs qui l’y avaient frappé. Tuteur de deux enfants charmants, un jour, il les avait vus disparaître tous deux sans qu’on eût pu jamais en avoir aucune nouvelle ; amant d’une femme qu’il adorait, il avait trouvé, en rentrant chez lui, cette femme étranglée par un chien de Terre-Neuve qui, sans doute, était devenu enragé sans qu’on s’en aperçût.

Cette suite d’effroyables malheurs, qui, à tout autre homme que lui, eût fait prendre en horreur l’espèce humaine, avait, au contraire, exalté ses vertus de chrétien, qu’il portait jusqu’au sublime de la charité et du dévouement, et qui le rendaient l’exemple des philanthropes et l’idole de la

 

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population.

C’était vers l’année 1821 ou 1822 qu’il était venu à Vanves avec l’intention de s’y fixer. Il avait visité plusieurs maisons disponibles sans en trouver une qui lui convînt ; enfin, il s’était arrêté à celle qu’il habitait : d’abord, on avait refusé de la lui vendre ; mais M. Gérard en avait offert un prix si avantageux, que le propriétaire, quoiqu’il l’eût fait bâtir pour lui-même, avait consenti à la lui céder.

Depuis ce temps, M. Gérard habitait, disons-nous, cette maison, dans laquelle il vivait à la fois comme un saint et comme un prince : comme un saint, à cause de la conduite régulière qu’il menait ; comme un prince, à cause des aumônes qu’il répandait autour de lui. À partir de son arrivée, en effet, Vanves était entré dans une voie de prospérité qui devait l’amener bientôt à être l’un des hameaux les plus florissants des environs de Paris : de pauvres et besogneux qu’ils étaient, peu à peu les habitants étaient devenus aisés ; quelques-uns même passaient pour riches, et cette richesse – relative, bien entendu, et qui, chez les

 

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mieux partagés, n’atteignait pas la médiocrité

dorée d’Horace1 – était due tout entière à M. Gérard.

Il en résultait qu’il n’y avait pas une chaumière où le nom de ce digne homme ne fût révéré et béni ; jamais on n’eût parlé de lui sans ajouter à son nom quelque épithète caractéristique : c’était le bon, l’excellent, l’honnête, le vertueux, le bienfaisant M. Gérard !

Que la récolte fût mauvaise, que le défaut de soleil eût empêché le blé de mûrir, que l’excès de la chaleur eût desséché le grain dans l’épi, que la grêle eût versé les seigles et les avoines, que les pluies du printemps eussent pourri les semailles ; qu’un paysan désolé, appuyé au manche de sa faux inutile ou de sa bêche oisive, regardât avec désespoir son champ, seule fortune de sa femme et de ses enfants, dévasté par un de ces fléaux contre lesquels toutes les forces de l’homme sont impuissantes, et qu’alors M. Gérard vint à passer sur son cheval ou dans son cabriolet, aussitôt M. Gérard mettait pied à terre, allait au paysan,

 

1 « Aurea mediocritas », Horace, Odes, II, 10, 3.

 

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causait familièrement avec lui, le plaignait, le consolait, l’encourageait, et joignait à ses plaintes, à ses encouragements, à ses consolations quelque prêt d’argent plus ou moins considérable, toujours proportionné, non pas aux garanties que le paysan pouvait offrir, mais aux pertes qu’il avait subies, mais aux besoins qu’il éprouvait, et cela, sans intérêt d’aucune sorte. À quelques-uns même dont la réputation était bonne, il avait prêté, disait-on, sans demander de reçu.

On citait de lui des traits comme ceux-ci, par exemple :

Un charpentier qui travaillait à la toiture de sa maison était tombé du haut en bas d’un échafaudage et s’était cassé la jambe. Au lieu de le faire porter à l’hôpital – comme, l’année précédente, avait, dans un pareil cas, fait le maire de Vanves, qui, cependant, passait pour un homme des plus charitables –, M. Gérard avait recueilli chez lui, non seulement le charpentier blessé, mais encore sa femme et ses enfants ; puis, appelant le chirurgien de Meudon, M. Pilloy, il lui avait recommandé le pauvre diable,

 

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en lui disant de le soigner de son mieux et lui promettant qu’il serait payé comme un prince. La convalescence avait duré trois mois, et, pendant ces trois mois, le charpentier, entouré d’autant de soins que s’il eût été un frère, et sa femme et ses enfants, nourris aussi bien que s’ils eussent été de la famille, étaient restés chez M. Gérard, de la maison duquel encore n’étaient-ils sortis qu’en emportant de nombreuses marques de bienfaisance.

Plus tard, un pauvre cabaretier, père de cinq enfants, ayant perdu sa femme et sa fille aînée, était tombé dans une affreuse prostration, et, malgré les conseils et les encouragements de ses voisins, il avait abandonné le soin de son commerce, négligé ses affaires les plus importantes, et laissé sa maison perdre toute clientèle et tout crédit ; un créancier qui était loin d’avoir pour son prochain la même tendresse que M. Gérard avait fait saisir les meubles du pauvre homme, et leur vente allait jeter dehors et réduire à la mendicité les quatre enfants restants. Alors seulement, le cabaretier, comprenant toute l’étendue de son malheur, était sorti de son

 

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anéantissement, et, le jour de la vente, en voyant l’huissier qui faisait mettre à l’enchère ses premiers meubles, il s’était jeté au cou de ses enfants, leur demandant pardon de sa lâcheté, offrant sa vie à qui voudrait lui donner le moyen de reprendre son commerce et de faire honneur à ses affaires. En ce moment, M. Gérard passait par là. Il se joignit au groupe, qui se composait moitié d’acheteurs, moitié de spectateurs attirés par cette scène de désespoir : il appela le commissaire-priseur, lui demanda pour quelle somme ce pauvre mobilier allait être vendu ; et, le commissaire-priseur lui ayant répondu que c’était pour la somme de dix-huit cents francs, M. Gérard avait aussitôt tiré de sa poche trois billets de mille francs sur lesquels dix-huit-cents francs étaient destinés, déclara-t-il, à payer la dette du cabaretier, et douze cents à lui permettre de reprendre son commerce. Alors le malheureux père s’était jeté aux pieds de son bienfaiteur et avait couvert ses mains de larmes de reconnaissance, aux acclamations de tous les assistants.

Un autre jour, une paysanne, en faisant du bois

 

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dans les taillis de Meudon, avait trouvé un petit garçon de six mois qui criait et pleurait, couché dans les feuilles mortes ; la bûcheronne avait pris l’enfant dans ses bras, l’avait apporté à Vanves, et l’avait montré aux habitants indignés – car l’élan de la foule, à la vue d’un enfant abandonné, est toujours sublime – ; ce fut une malédiction générale qui dut retomber, comme une pluie de feu, sur la tête de la mère ! On porta à la mairie le pauvre abandonné. La mairie devrait être le domicile naturel, la maison paternelle de tout orphelin ; mais le maire répondit que la commune avait déjà trop d’enfants à sa charge, et que, quant à lui personnellement, ce n’était pas lorsqu’il se refusait la satisfaction d’en procréer à son image qu’il s’amuserait à endosser un enfant fait à l’image d’un inconnu. À cette réponse, il n’y eut dans la foule qu’un cri, spontané et unanime : « Chez le bon M. Gérard ! chez l’honnête M. Gérard ! chez le vertueux M. Gérard ! » Et la foule se précipita vers la maison du philanthrope, précédée par le cri : « Un enfant ! un enfant ! » M. Gérard se promenait dans son jardin lorsque

 

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ce cri vint frapper ses oreilles ; au rapprochement du bruit, il devina que cette foule dont il entendait les clameurs accourait chez lui ; mais sans doute ces mots : « Un enfant ! un enfant ! » produisirent-ils sur ses nerfs une sensation douloureuse, car la foule le trouva assis sur un banc, dans son jardin, et tout pâle, tout tremblant. Cependant, lorsqu’il sut que c’était d’un enfant de six mois qu’il était question, sa bonté ordinaire, qui, un instant avait fait place à un indicible sentiment de terreur, reparut aussitôt : il envoya chercher une nourrice, fit prix avec elle pour la nourriture de l’orphelin, et déclara qu’on n’avait plus à s’occuper du soin de ce pauvre petit être, attendu que c’était lui-même que ce soin regardait à l’avenir ; seulement, il désirait que l’enfant fût élevé loin de lui, la perte qu’il avait faite de deux pupilles chéris lui ayant laissé au cœur une plaie que la vue d’un enfant ferait incessamment saigner. Et la nourrice avait emporté l’orphelin, à l’existence duquel M. Gérard pourvoyait grandement.

Enfin, avec le simple récit des journées de M. Gérard cousues les unes aux autres, on eût pu

 

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faire une suite au livre intitulé la Morale en action.

Le pays entier eût dû lui élever une statue, car le pays entier lui devait quelque chose : la commune lui devait une fontaine sur la place publique ; les maraîchers lui devaient une route de traverse qu’ils réclamaient depuis vingt ans ; l’église lui devait des vases sacrés et un tableau de maître ; les villageois lui devaient trois ou quatre maisons rebâties à ses frais, à la suite d’un incendie, plus la grande rue du village pavée à neuf.

Et tout cela, sans compter ce que les paysans lui devaient comme particuliers ; témoin le charpentier, le cabaretier et vingt autres auxquels il avait rendu des services analogues, mais dont l’énumération monotone, tout édifiante qu’elle serait à coup sûr, deviendrait fatigante pour nos lecteurs, si nous n’avions pas la conscience de la leur épargner.

En un mot, M. Gérard était à la fois l’homme de bien selon l’Évangile et selon la société ; il observait les commandements de Dieu et de

 

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l’Église avec une fidélité digne d’admiration ; le village l’adorait, et la reconnaissance qu’il témoignait pour son bienfaiteur avait quelque chose du dévouement du chien pour son maître ; il en résultait qu’on faisait la garde autour de lui comme autour d’un membre de la famille royale, et qu’un membre de la famille royale lui-même eût été mal venu à ne point partager la vénération de ces fanatiques villageois.

Aussi, l’abbé Dominique, que deux ou trois d’entre eux avaient rencontré sur la route et accompagnaient vers Vanves, comprit-il, d’après ce qu’ils venaient de lui dire des vertus de M. Gérard, la consternation qui était peinte sur le visage des paysans, inquiets, debout sur le seuil de leur porte, ou stationnant dans la rue, comme on fait dans les calamités publiques, pour être plus à portée des nouvelles.

En voyant cette désolation universelle, frère Dominique demanda à l’un de ses guides quelle était la maladie qui conduisait M. Gérard au tombeau.

– C’est une fluxion de poitrine, répondit celui

 

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auquel il s’adressait.

– Oui, dit un autre, et c’est encore une bonne action qui va causer la mort du pauvre cher homme !

Et alors, à l’envi l’un de l’autre, les deux paysans racontèrent à Dominique que, quinze jours auparavant, M. Gérard, en traversant le parc, avait entendu des cris de détresse qui partaient du grand bassin. Il s’était dirigé en toute hâte de ce côté. Deux ou trois enfants étaient sur le bord du bassin, appelant au secours, et n’osant aller à l’aide d’un de leurs camarades tombé à l’eau : l’enfant s’était penché pour tirer à lui un bateau en papier trop éloigné du bord ; l’équilibre lui avait manqué, et l’on voyait, au bouillonnement de l’eau, l’endroit où il se débattait. M. Gérard venait de faire une course rapide et avait le front tout en sueur ; mais, malgré cela, il n’avait pas hésité un instant, et il s’était jeté à l’eau pour en retirer l’enfant ; il l’avait, en effet, ramené sain et sauf sur le bord ; mais lui, pauvre M. Gérard ! pâle, ruisselant d’eau, grelottant de la tête aux pieds, il était

 

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rentré chez lui dans un état pitoyable, et, quoiqu’il eût changé de vêtements, quoiqu’il eût fait allumer un grand feu, quoiqu’il se fût couché immédiatement dans un lit bien bassiné, la fièvre l’avait pris le jour même et ne l’avait point quitté depuis.

Enfin, le matin, M. Pilloy avait dit qu’il ne répondait pas de son malade et avait averti, avec toutes sortes de ménagements, le pauvre M. Gérard que, s’il avait des dispositions à prendre, il ne lui restait, pour cela, que le temps bien juste.

M. Gérard, qui, probablement, ne se croyait pas si malade, s’était évanoui à cette terrible nouvelle – laquelle, cependant, pour un saint homme comme lui, devait être moins effrayante que pour tout autre – et, en reprenant ses sens, il avait instamment réclamé un prêtre.

On avait couru chez le curé de Meudon ; mais, comme nos lecteurs le savent, le curé de Meudon était allé porter le viatique dans un village voisin.

C’est alors qu’on avait dit au mourant qu’à défaut du curé de Meudon, il pouvait s’adresser à un prêtre que l’on croyait étranger, et qui était

 

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venu dans le village, appelé par la mort d’un de ses amis qui s’était asphyxié. M. Gérard avait aussitôt envoyé son valet de chambre chercher l’abbé Dominique, avec ordre d’insister jusqu’à ce que le prêtre consentît à venir.

On a vu comment le dominicain avait quitté le chevet du mort pour se rendre au chevet du mourant.

Au reste, le prêtre, cœur noble s’il en fut, apte à comprendre tous les dévouements, avait été touché du récit de toutes ces belles et bonnes actions qu’on venait de raconter ; il avait pressé le pas et il arrivait, la bouche remplie de paroles consolantes, les mains pleines de bénédictions.

On lui avait dit la vérité en lui disant qu’il n’aurait pas besoin de chercher la maison : quand les habitants de Vanves l’aperçurent, toutes les mains s’étendirent dans la direction de la maison de M. Gérard.

– Oh ! monsieur l’abbé, murmurèrent les vieilles femmes, vous allez entendre une sainte confession, et vous pouvez bien lui donner l’absolution d’avance, à ce bon M. Gérard !

 

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L’abbé Dominique salua toute cette foule, chez laquelle il trouvait cette vertu si rare qu’on appelle la reconnaissance, entra dans la maison indiquée – dont la porte, comme celle d’une église, restait ouverte le jour, et était tellement respectée, qu’elle eût pu rester ouverte même la nuit – ; et, montant vivement l’escalier qui conduisait à l’appartement de M. Gérard, il trouva, sur la dernière marche, le valet de chambre qui avait été le chercher au Bas-Meudon et qui, tout courant, était venu annoncer à son maître la prochaine arrivée du suprême consolateur.

Mais cette annonce, qui eût calmé tout autre, avait, au contraire, paru redoubler l’agitation du saint homme, et, dans l’attente de l’abbé Dominique, il poussait des soupirs qui avaient tellement effrayé le domestique, qu’au lieu de rester dans la chambre de son maître avec la garde-malade, assise, impassible, dans un grand et moelleux fauteuil, il était allé attendre le dominicain sur l’escalier.

Le prêtre entra dans la chambre.

 

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