Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 12 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

La résolution.

LV

 

 

La scène que nous venons de raconter s’était passée la veille du mardi gras de l’année 1827.

Le lendemain arriva avec cette monotone régularité que mettent les heures, tristes ou joyeuses, à faire deux fois le tour du cadran d’une pendule.

C’était une brumeuse et sombre journée, un temps de jour des Morts plutôt que de mardi gras ; nous en avons vu la fin au premier chapitre de ce livre, quand nous avons rencontré, errant dans les rues de Paris, Jean Robert, Ludovic et Pétrus : voyons-en le commencement. La pluie tombait fine et perçante ; l’air était glacial ; le ciel, gris ; le pavé, noir. C’était un de ces jours d’hiver où l’on est mal partout, devant un piano, devant un livre, le poète en face de son papier

 

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blanc, le peintre près de sa toile inachevée ; un de ces jours où l’on est triste seul, plus triste à deux ; où il semble que l’esprit soit transi comme le corps, dans quelque endroit de son cabinet que l’on se réfugie, dans quelque coin de sa chambre bien-aimée que l’on se cache ; un de ces jours où l’on est sombre et souffreteux, comme si le vent

du cimetière passait à travers les ais 1 de la porte fermée, et les fissures des fenêtres closes ; un de ces jours où l’on grelotte sans savoir pourquoi, malgré le feu de la cheminée, malgré le rempart des portières épaisses ; où l’humidité, ce cauchemar du jour, entre et vous prend à la gorge ; où, incapable de résistance, on se laisse aller, comme dans le sommeil, aux influences malfaisantes de l’atmosphère ; un de ces jours, enfin, où l’on se sent impuissant à secouer un malaise moins dangereux sans rien faire pour y remédier, car on a reconnu l’inefficacité de tout remède.

C’était donc une journée semblable qui, le matin du mardi gras de l’an 1827, réunissait les

 

1 « Planche de bois. » (Littré.)

 

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deux jeunes gens dans le pavillon de Colomban.

Un grand feu de sarment pétillait dans l’âtre ; mais autant le feu a de gaieté pendant les soirées d’hiver, autant il a de mélancolie quand on a vu, le matin, rayonner le soleil, ne fût-ce qu’un instant ; le feu, alors, semble une copie manquée, une contrefaçon ridicule du soleil ; il ne chante plus, il ne brille plus ; c’est à peine s’il réchauffe.

Ils étaient tous deux devant la cheminée, tristes, silencieux, songeurs, échangeant de temps en temps quelques paroles brèves, comme en pourraient échanger deux condamnés qui attendraient le bourreau.

Enfin, Carmélite aborda la question, et dit la première :

– C’est demain qu’il arrive !

– C’est demain, répéta Colomban.

– Et nous n’avons pas encore pris de parti définitif, mon ami, dit Carmélite.

– Si fait, dit Colomban après un instant de silence, j’ai pris le mien.

– En ce cas, moi aussi, répondit la jeune fille

 

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en tendant la main au Breton.

– Je mourrai ! dit Colomban.

– Je mourrai ! dit Carmélite.

Colomban pâlit.

– C’est bien résolu, Carmélite ? dit-il d’une voix tremblante.

– C’est bien résolu, Colomban ! répondit Carmélite d’une voix ferme.

– Vous mourrez sans regret ?

– Avec joie, avec bonheur, avec ravissement !

– Que Dieu nous pardonne, alors, dit Colomban !

– Dieu nous a déjà pardonné, dit la jeune fille en levant au ciel un regard pleine de confiance.

– C’est bien, dit Colomban ; séparons-nous une dernière fois avant de nous réunir à jamais et, avant de mourir, recueillons-nous dans la solitude.

– Vous avez des adieux à faire, mon ami.

– J’ai une lettre à écrire à mon père, une à

 

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Dominique.

– Et moi, dit Carmélite, à mes trois amies de pension, à mes trois sœurs de Saint-Denis.

Les deux jeunes gens se serrèrent étroitement les mains et se retirèrent, Carmélite dans sa chambre, Colomban dans son pavillon.

Voici la lettre que Colomban écrivit à son père, le vieux comte Edmond de Penhoël :

 

« Mon cher et honoré père,

« Pardonnez-moi la douleur que je vais vous causer.

« Quoique ma résolution soit bien prise, quoique rien au monde ne puisse m’y faire renoncer, pas même votre amour pour moi, pas même ma reconnaissance pour vous, j’hésite, je m’arrête, et je reprends des forces pour écrire les lignes suivantes...

« Mon père bien-aimé ! mon père respecté, chéri, honoré, pardonnez-moi, pardonnez-moi !

« Je renonce à la vie que vous m’aviez

 

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donnée.

« Vous m’avez instruit, dès mon enfance, ô mon vénéré père ! à me soucier avant tout du mépris des hommes : je me réfugie dans la mort, de crainte de ce mépris.

« Quand vous recevrez cette lettre, mon cher père, votre pauvre Colomban aura cessé d’exister, préférant, selon vos conseils, renoncer à la vie, plutôt que de manquer à l’accomplissement de son devoir.

« Non que j’aie failli, mon noble père ! n’en ayez pas un seul instant la crainte ; si j’avais failli, au lieu de fuir lâchement le monde, j’eusse publiquement expié ma faute en l’exposant à la face de tous.

« J’ai résisté, lutté, combattu ; car j’avais votre désespoir devant les yeux.

« J’allais être vaincu : j’ai préféré mourir.

« Vous souvenez-vous, mon père bien-aimé, de nos promenades sur les grèves, au bord de la mer sauvage ? Un jour, une marée furieuse avait fendu en deux un rocher gigantesque, debout et

 

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inébranlable depuis le jour où la terre était sortie des mains de Dieu ; en face de ce rocher brisé, déraciné, vaincu, vous me racontiez l’histoire des cataclysmes et des révolutions terrestres en me montrant le bloc de granit qui, détaché de sa base, roulait sous l’effort du flot, comme si le granit fût devenu du liège : vous m’expliquiez ce grand combat des êtres et des choses ; vous me faisiez comprendre que les titans d’Hésiode, les furies et

les géants de la 1 Théogonie, n’étaient rien autre chose que des volcans éteints, et vous me disiez de m’incliner devant cette lutte incessante des forces de la nature.

« Je m’incline, mon père : l’ouragan des passions a brisé mes forces ; la marée des douleurs humaines a recouvert mon âme et l’a éteinte !

« Je courbe la tête, et je meurs.

« Vous souvenez-vous encore, ô mon père bien-aimé ! de ces paroles de l’Imitation, que nous lisions ensemble dans nos veillées d’hiver ? – Ô douces veillées de ma jeunesse, heures de

1 Poème mythologique d’Hésiode.

 

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mon enfance écoulées dans notre vieille tour, où êtes-vous ?

« “Comportez-vous, sur la terre, comme un voyageur et un étranger qui n’a point d’intérêt aux affaires de ce monde.”

« Ainsi disait l’Imitation sainte.

« Eh bien, mon vénéré père, comme un voyageur, j’ai, pendant trente ans, erré parmi les étrangers, et, plutôt que de prendre part aux affaires de ce monde, j’abandonne sans regret le pays terrestre et je vais vous attendre au ciel.

« Je meurs la conscience tranquille, et je dirais presque le cœur joyeux, mon père, si ma joie égoïste n’était une insulte à votre affection.

« Je vous supplie donc à deux genoux, les mains jointes, le cœur brisé, je vous supplie donc, mon bien adoré père ! je vous supplie de me pardonner le chagrin que je vous cause, en songeant, vous qui m’aimiez tant, que pour moi c’était un si grand malheur de vivre, que c’est un grand bonheur de mourir.

« Votre fils ingrat,

 

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« Colomban de Penhoël. »

 

Quelques larmes, larges comme des gouttes de pluie d’orage, tachaient la dernière page de cette lettre, écrite d’une main faible, et de cette grande écriture qui est presque toujours celle des races chevaleresques.

Puis, aussitôt, sans cacheter cette lettre, en l’écartant seulement de la main, Colomban en écrivit une seconde à Dominique Sarranti.

Elle était ainsi conçue :

 

« Mon frère !

« Je vais mourir ! C’est à vous que je m’adresse comme ami, c’est à vous que je m’adresse comme prêtre.

« J’ai besoin tout à la fois du prêtre et de l’ami.

« Au prêtre, voici ce que je dirai :

« Mon frère, ne proférez pas sur mon corps ce cruel blasphème, que celui qui veut mourir

 

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n’aime personne ; je meurs, moi, au contraire, parce que j’ai trop aimé !

« J’ai sous les yeux un livre où le suicide est anathématisé ; il y est dit que, parmi les animaux, il n’en est point qui déchire ses propres entrailles et qui se prive volontairement de la vie.

« Oui, sans doute, oui, les animaux obéissent aveuglément au Créateur ; l’homme seul se révolte contre lui ; mais Dieu n’a donné à l’animal que l’instinct, et il a donné à l’homme les passions : là est tout le secret de la désobéissance de l’homme et de l’obéissance des animaux.

« Et même, dites-moi, mon frère, est-ce se révolter contre Dieu, que de s’avancer volontairement vers lui ? La véritable révolte, de ma part, ne serait-elle pas de vivre pour maudire la vie et peut-être celui que me l’a donnée ? Non, en renonçant à la lumière du jour, je ne fais que prévenir les arrêts de la nature ; l’existence et la mort sont deux de ses lois ; un seul chemin conduit à la vie ; mille sont ouverts sur la tombe et nous sollicitent vers l’éternité. Je ne puis, ô

 

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mon Dieu ! t’accuser de mes malheurs, je le sais ; mais j’en accuse mes passions, qui dérivent de toi, puisque je les ai reçues avec la vie, le jour où mon âme s’est échappée de tes mains pour descendre animer, sur la terre, l’enfant qui venait de naître ; elles n’auraient pu m’abattre, si tu ne leur en avais pas donné la force ; donc, en me courbant sous leurs mains, c’est sous ta droite que je plie ! Tu n’as point, d’ailleurs, fixé la durée de l’âge des hommes, tous doivent naître, vivre et mourir : voilà tes lois ; que t’importent le temps et la matière ?

« Ma mort, ô nature ! mère éternellement dévorante et féconde ! ne te dérobera rien de ce que tu m’as donné ; mon corps, cette infiniment petite partie du grand tout, se réunira toujours à toi sous une autre forme ; mon âme, ou mourra avec moi, et se modifiera dans la masse immense des choses, ou sera immortelle, et son essence divine, en ce cas, restera intacte. Ma raison, longtemps soumise à la foi, ne se laisse plus séduire par des sophismes ; j’entends la voix même de Dieu, qui me dit : “Homme, je t’ai créé afin que, par ton bonheur, tu concoure au bonheur

 

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universel ; et, pour que tu puisses y parvenir plus sûrement, je t’ai donné l’amour de la vie et l’horreur de la mort ; mais, si la somme des peines surpasse en toi celle de la félicité, si les chemins des peines surpasse en toi celle de la félicité, si les chemins que je t’ai ouverts pour fuir les maux ne doivent, au contraire, te conduire qu’à de nouvelles douleurs, qui t’oblige à la reconnaissance, puisque la vie, que je t’avais donnée comme un bienfait, sera devenue pour toi une source d’infortunes ?”

« Insensé ! quelle présomption ! je me crois nécessaire au monde ! mes années sont un atome imperceptible dans l’espace infini des temps ; je ne sais ni pourquoi ni comment je suis venu au monde, ni ce que je suis moi-même ; et, si je cours au hasard vers l’un des quatre points de l’horizon pour le savoir, je reviens confus d’une ignorance toujours plus effrayante ! Je ne sais ce qu’est mon corps, ce que sont mes sens, ce qu’est mon âme ; je ne sais quelle partie de moi pense ce que j’écris, et médite sur tout et sur soi-même, sans pouvoir arriver jamais à se connaître ; enfin, je tente de mesurer avec la pensée les immenses

 

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étendues de l’univers qui m’environne ; je me trouve comme attaché à l’angle d’un espace incompréhensible, sans savoir pourquoi je suis attaché là plutôt qu’ailleurs, et pourquoi le court moment de mon existence, éclair rapide entre deux nuits, appartient plutôt à cette heure de l’éternité qu’à celle qui l’a précédée ou qui doit la suivre. De tous côtés, je ne vois que l’infini, qui m’absorbe comme un atome !

« Et quand, pendant les huit dernières années du siècle dernier ; quand, pendant les quinze premières années de ce siècle, quatre millions d’hommes sont morts, sacrifiés à quelques

perches 1 de terrain qu’on appelle des frontières, et à la renommée d’un homme qu’on appelle un conquérant, je craindrais de consacrer à moi-même, et à la femme pour qui et avec qui je meurs, le peu de jours qui me restent ? Cela, convenez-en, mon frère, serait insensé, stupide, illogique, dans l’ordre physique comme dans l’ordre moral.

 

1 Ancienne mesure agraire, variant selon les régions ; à Paris elle valait 484 pieds carrés.

 

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« Voilà pour le prêtre, penseur et philosophe ; pour le prêtre, qui sachant ce que j’ai souffert, lèvera pour moi vers Dieu ses mains pures et son esprit exempt de toute passion ; pour le prêtre, qui ne permettra pas que, si peu chrétienne que soit notre mort, nos deux corps descendent dans la tombe sans une prière, ou tout au moins sans un adieu.

« Maintenant, voici pour l’ami :

« Bon Dominique ! cher ami de mon cœur ! demain matin, aussitôt cette lettre reçue, tu partiras pour le Bas-Meudon ; tu connais la maison que j’habite : tu y entreras, et, couchés sur le même lit, tu trouveras les cadavres d’un jeune homme et d’une jeune fille morts pour n’avoir pas à rougir d’eux-mêmes ni devant les hommes ni devant Dieu.

« Cher ami, c’est à toi, à toi seul que je confie les derniers soins de notre ensevelissement et de notre inhumation.

« Nous n’avons pu vivre ensemble dans ce monde ; nous n’avons pu ni vivre de la même vie ni dormir sur la même couche ; nous désirons, au

 

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moins, reposer dans le même cercueil pendant l’éternité.

« Tu feras donc faire un cercueil assez grand, cher Dominique, pour qu’on puisse nous y coucher l’un à côté de l’autre ; tu cueilleras les dernières fleurs du rosier que tu trouveras dans notre chambre, et tu les effeuilleras sur nous ; puis tout sera dit, nous n’aurons plus besoin que de tes prières.

« Mais il restera un homme qui aura grand besoin de toi, cher ami de mon cœur : c’est mon père.

« Aussitôt les derniers devoirs rendus à son fils, tu partiras pour la Bretagne ; rien ne t’arrêtera à Paris, n’est-ce pas ? Tu le trouveras en larmes : tu n’essaieras point de le consoler ; tu pleureras avec lui.

« Adieu, cher ami ! demain, à pareille heure, les hommes, à l’opinion desquels je me sacrifie, ne pourront plus rien pour ni contre moi : nous serons couchés, Carmélite et moi, aux pieds du Seigneur.

 

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« Ton ami... plus que ton ami, ton frère,

« Colomban de Penhoël. »

 

Alors il cacheta les deux lettres, écrivit les deux adresses ; seulement, sur celle de son père, il ajouta :

« À mettre à la poste. »

Sur celle de Dominique Saranti :

« À faire porter demain, avant sept heures du matin. »

 

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