Les Mohicans de Paris 2
La nuit du 19 août 1820.
LXX
Le moine, à ce cri de détresse, se leva rapidement, revint au lit, passa son bras droit sous la tête du mourant, et lui fit respirer des sels.
Il eût été difficile de dire lequel était le plus pâle, du prêtre ou du moribond.
La faiblesse fut longue et alla presque jusqu’à l’évanouissement. Puis, enfin, M. Gérard fit signe qu’il croyait pouvoir continuer, et le dominicain reprit place au chevet du lit.
– Je sautai du bateau sur la pelouse, dit l’assassin, et je courus vers la maison. – Cris de l’enfant, aboiements du chien, tout avait cessé !
« Il m’avait semblé que les cris sortaient d’une des salles basses. J’appelai Orsola d’une voix timide d’abord, puis avec un accent plus élevé,
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puis avec toute la force de ma voix : personne ne répondit. J’eus alors l’idée d’appeler Léonie ; mais je n’osai, de peur d’évoquer une ombre !
« Je n’avais point de lumière, et je descendis à tâtons.
« Un reste de feu brûlait dans la cuisine, et, si faible que fût la lueur qu’il jetait, il était facile de voir que tout était en ordre et que rien ne s’était passé là. De la cuisine, je pénétrai dans l’office, continuant à appeler Orsola : personne ne répondit. Il me semblait pourtant que c’était bien de là que venaient les cris.
« Je songeai à un petit cellier qui se trouvait derrière l’office, et qui me restait à visiter ; j’essayai de pousser la porte ; mais j’eus à lutter contre un obstacle. J’appelai encore Orsola : point de réponse.
« Cependant, une chose me frappa : à la clarté de la lune, je vis le vitrage du cellier – vitrage donnant sur le jardin – tout brisé. En même temps, je heurtai quelque chose du pied. Je me baissai : je sentis un corps couché à terre ; à l’humidité tiède de la dalle, il me sembla que ce
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corps baignait dans le sang... Je tâtai avec la main : ce n’était pas le corps d’un enfant. Qu’était-ce donc ?... J’allai à reculons jusqu’à la porte, puis je traversai l’office, puis je rentrai dans la cuisine ; j’allumai une bougie, et, épouvanté d’avance de ce que j’allais voir, je revins vers le cadavre.
« Qu’était-il donc arrivé ? Ce cadavre était celui d’Orsola ! ce sang dans lequel il était couché, c’était son sang ! Il sortait d’une effroyable morsure qui avait ouvert la carotide et qui, par l’hémorragie, avait produit la mort presque instantanément. Un long couteau de cuisine gisait, près de la morte, et paraissait échappé de sa main.
« Mon premier mouvement fut de croire que j’étais devenu fou, que j’étais en proie à quelque hallucination terrible !... Mais non, tout était bien réel : il y avait là un cadavre et du sang, et ce sang et ce cadavre étaient le sang et le cadavre d’Orsola !
« Je me rappelai alors les cris de l’enfant, les aboiements du chien, et un jour terrible se fit dans
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mon esprit. J’allai au vitrage brisé et je n’eus plus de doute. Voici ce qui s’était passé – du moins, cela me parut clair comme la lumière du jour.
« Orsola, en rentrant, s’était emparée d’un couteau, et, de gré ou de force, avait conduit l’enfant dans le cellier. Là, elle avait voulu la tuer ; la petite fille, épouvantée, avait crié, appelé au secours : c’étaient ces cris que j’avais entendus et auxquels répondaient les hurlements de Brésil. – Le chien adorait l’enfant, je vous l’ai déjà dit. – L’animal comprit que sa petite amie était en danger de mort ; sans doute fit-il un effort terrible et parvint-il à rompre sa chaîne ; la chaîne rompue, il ne fit qu’un bond de sa niche au vitrage, et, d’un élan furieux, il passa à travers la fenêtre, tomba dans le cellier, et sauta au cou d’Orsola. Sa mâchoire de fer avait ouvert la gorge de celle-ci et forcé sa main de lâcher à la fois l’enfant et le couteau.
« Maintenant, qu’étaient devenus l’enfant et le chien ? Ils n’étaient plus là, ni l’un ni l’autre. À quelque prix que ce fût, il fallait les retrouver.
« La vue du cadavre d’Orsola m’avait rempli
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de terreur et de colère ; je franchis la porte extérieure du cellier, restée ouverte. C’était, sans doute, par cette porte que s’était sauvée Léonie. Je me mis à sa poursuite ; si je la rencontrais, ma propre sûreté voulait que je la tuasse, comme j’avais tué son frère... »
Le moine frissonna.
– Que voulez-vous, mon père ! dit le mourant ; c’est le fatal engrenage du crime ! le meurtrier est dans une main de fer, et il faut qu’il tue par cela seul qu’il a tué...
« Je m’élançai d’abord dans la principale allée du parc, mon fusil à la main, fouillant les ténèbres de mes regards, courant là où j’entendais du bruit, prenant chaque rayon de lune filtrant à travers le feuillage pour la robe blanche de l’enfant. En ce moment, j’étais fou furieux, ivre de rage, ivre de sang ! À chaque bruit que je croyais entendre, je m’arrêtais, portant mon fusil à mon épaule, en appelant Brésil, en criant :
« – Est-ce toi, Léonie ?
« Mais rien ne répondait ; tout restait
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tranquille et morne ; le parc était silencieux comme une tombe, vide et inanimé comme le néant !
« Tout à coup, je me trouvai au bord de la pièce d’eau. Je m’arrêtai, épouvanté ; mes cheveux se dressèrent sur ma tête, je jetai un cri qui n’avait rien d’humain, et je repris ma course dans la direction opposée.
« En effet, c’était bien plutôt une course qu’une marche ; course rapide, fiévreuse, désordonnée, dans laquelle j’eusse renversé, si j’avais aperçu le but, tout ce qui se fût trouvé sur mon passage.
« Rien !... Pendant près d’une heure, j’errai ainsi d’allée en allée, de buisson en buisson, d’arbre en arbre ; aucune piste, aucun indice ; tout était silencieux, désert. J’eus un instant l’idée de décharger mon fusil pour entendre un bruit quelconque, tant ce silence me semblait le frère de la mort !
« Enfin, harassé, mourant, baigné de sueur, je perdis tout espoir de découvrir la trace du chien et de l’enfant ; je me retrouvai en face du
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château, au pied du perron, à cent pas de l’étang... Cette eau morne, froide, immobile, m’épouvanta : je détournai les yeux ; mais, malgré moi, mes yeux revenaient toujours du même côté. Je voyais, au bord, dans les roseaux, la chaloupe pareille à un gros poisson échoué, et, sur le gazon, la rame... Je ne pus supporter cette vue et je rentrai.
« Je n’osais descendre près du corps d’Orsola. Je remontai à ma chambre ; les fenêtres en étaient toutes grandes ouvertes : elles donnaient sur l’étang... Tout donnait donc sur ce misérable étang ! Je m’approchai des fenêtres pour en fermer les volets ; mais, au moment où je me penchais en dehors pour les attirer à moi, je restai pétrifié : un animal rôdait autour de l’étang, le nez à terre, comme s’il suivait une piste ; c’était Brésil ! Que cherchait-il donc ?
« Il accomplit, toujours courant, un cercle parfait ; puis, s’arrêtant à l’endroit où nous étions montés dans le canot, Victor et moi, il releva la tête, aspira l’air, regarda de tous les côtés, poussa un hurlement lamentable, et se mit à l’eau...
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Chose terrible ! il suivait, en nageant, la même route qu’avait suivie la barque : on eût dit que le sillage en était resté visible et qu’il suivait ce sillage ! Arrivé à l’endroit où j’avais précipité l’enfant à l’eau, il tourna un instant sur lui-même ; puis il plongea.
« J’avais observé toutes les évolutions du chien, l’œil fixe, la respiration suspendue ; j’avais momentanément cessé de vivre.
« L’eau tourbillonnait au-dessus de l’endroit où le chien avait plongé ; deux fois, sa tête reparut à la surface de l’eau, et je l’entendis respirer bruyamment ; la troisième fois, il tenait à sa gueule un objet informe qu’en nageant il tirait du côté du bord. Il atteignit le gazon, remonta sur la berge, toujours tirant l’objet à lui. Chose effroyable ! cet objet qu’il tirait ainsi, et qu’il parvint, après des efforts inouïs, à traîner sur le bord, c’était le cadavre du petit garçon ! »
– Horreur ! murmura le prêtre.
– Oui, dites, dites, s’écria le moribond, comprenez-vous ce qui se passa en moi à cette vue ? Comme au jour du jugement, l’abîme
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rendait ses morts !... Je jetai un cri de rage ; je repris mon fusil ; je descendis l’escalier, franchissant quatre ou cinq marches à chaque enjambée. Comment ne roulai-je point par les degrés ? comment ne me brisai-je pas le front sur les dalles du vestibule ? Je n’en sais rien ! J’atteignis le perron. Un massif d’arbres me dérobait la vue du chien et de l’enfant ; je marchai dans la direction du massif, afin d’approcher le plus près possible de l’animal sans être vu de lui. Arrivé au massif, je n’étais plus qu’à trente pas du chien : il entraînait le cadavre du côté opposé au château...
« Je pensai à la brèche. Ah ! c’était, sans doute, par cette brèche que s’était sauvée Léonie : c’était par cette brèche que le chien voulait entraîner le cadavre ! Si le hasard n’avait point fait que j’eusse vu ce qui venait de se passer, ce misérable chien dénonçait tout !
« Au moment où je reparaissais de l’autre côté du massif, il m’éventa ; alors il lâcha l’enfant, et tourna contre moi sa gueule sanglante et ses prunelles de flamme, qui étincelaient dans la nuit
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comme deux charbons. J’entendis claquer ses mâchoires l’une contre l’autre.
« Je saisis le moment où il hésitait, pour savoir s’il continuerait d’emporter l’enfant du côté de la brèche ou s’il s’élancerait sur moi ; je l’ajustai avec le soin d’un homme qui joue sa vie, et je fis feu... Le chien plia sur ses quatre jambes et s’enfonça dans le bois en poussant un long et lugubre hurlement. Je courus après lui, espérant le rejoindre et l’achever de mon second coup. Il était cruellement frappé, car, à la lueur de la lune, je voyais une trace de sang sur le gazon. Je suivis cette trace tant que je fus sur un sol découvert ; mais, en entrant dans le bois, je la perdis.
« Je n’en courus pas moins jusqu’à la brèche. C’était par cette brèche qu’il avait dû sortir ; c’était par cette brèche, en tout cas, qu’était sortie Léonie : un lambeau de sa collerette pendait à un églantier. Qu’était-elle devenue ? Il y avait plus d’une heure déjà qu’elle avait franchi la muraille : la route de Fontainebleau à Paris passait à un quart de lieue à peine. Qui me dirait de quel côté elle avait tourné, si elle avait
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rencontré quelqu’un, où elle avait été emmenée ? Puis, si, pendant que je la cherchais hors des murs, on allait entrer au château, et trouver sur la pelouse le cadavre de Victor ! Ce qu’il y avait d’important, avant tout, c’était de faire disparaître ce cadavre.
« C’est en ce moment que rentrèrent en moi les premières idées de conservation. Comment avais-je été assez fou de laisser le cadavre dans l’étang ? ne savais-je pas qu’au bout d’un certain temps les cadavres des noyés reviennent sur l’eau ? C’était bien heureux, à tout prendre, que Brésil l’eût tiré de l’étang et traîné sur la pelouse : j’allais l’enterrer dans un endroit isolé du jardin, et toute trace du crime disparaîtrait.
« Je rentrai dans le parc, après avoir arraché de la ronce le lambeau de collerette qu’elle avait retenu au passage de Léonie, et je repris en courant le chemin de l’étang. Tout en courant, j’avais une horrible pensée, une pensée qui me donnait le vertige : « Si j’allais ne plus retrouver le cadavre au bord de l’eau, me disais-je, où le chercher ? » Par bonheur, il y était... Par
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bonheur ! comprenez-vous ? c’est effroyable, ce que je vous dis là ! »
– Oh ! oui, oui, effroyable ! murmura le prêtre, qui sentait, à ce récit, ses cheveux se dresser sur sa tête.
Le mourant continua :
– Pour enterrer l’enfant, il me fallait une bêche ; mais j’avais trop souffert, pendant ces quelques instants où je m’étais éloigné du cadavre, pour m’en éloigner de nouveau. Je repassai mon fusil en bandoulière, je chargeai l’enfant sur un de mes bras, et j’allai jusqu’à la remise où le père Vincent enfermait ses ustensiles de jardinage, afin d’y prendre une bêche. Je trouvai l’instrument que je cherchais. Le petit bâtiment était dans le potager : c’était le plus loin possible du potager, dans l’endroit le plus désert du parc, que je devais enterrer l’enfant. Je traversai donc de nouveau la pelouse, voyant s’allonger, au clair de lune, la silhouette hideuse d’un homme emportant sous son bras le cadavre d’un enfant : ses jambes se balançaient en avant, sa tête pendait par derrière...
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« Je hâtai ma course et je m’enfonçai dans le bois. Le voyage que je ferai à travers l’éternité, à partir du jour de ma mort jusqu’à celui du jugement dernier, ne sera pas plus terrible pour moi que cette course nocturne à travers les ténèbres projetées par les grands arbres ; mes jambes tremblaient ; j’étais haletant, forcé parfois de suspendre ma marche pour reprendre ma respiration.
« Tout à coup, je me sentis arrêté. Je voulus continuer ma course : j’étais retenu en arrière... Je fus pris d’un frisson, mes jambes plièrent sous moi ; le vertige, avec son cortège de spectres, passa devant mes yeux ; je me sentis près de rendre l’âme !
« Enfin, je fis un effort et j’eus le courage de regarder en arrière : les boucles blondes de la chevelure de l’enfant s’étaient enroulées dans une branche brisée ; c’était là l’obstacle. Tout cela n’avait duré qu’une seconde ; mais, pendant cette seconde, j’avais vu étinceler au-dessus de ma tête le couperet de la guillotine ! Je me mis à rire d’un rire terrible ; je donnai une secousse au cadavre :
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une partie des cheveux resta à la branche ; mais je continuai mon chemin.
« Je crus, enfin, avoir trouvé l’endroit qui me convenait : c’était sous un épais massif, à quelques pas d’un banc de gazon où je n’étais peut-être pas venu m’asseoir deux fois, depuis quatre ans que j’habitais le château. Il y avait là, entre les tiges de lilas, un espace de trois pieds de diamètre, à peu près ; en creusant verticalement la terre, je pouvais avoir fini en une heure ou une heure et demie. Je me mis à l’œuvre.
« Quelle heure, mon père, que l’heure que je passai à creuser cette fosse !... Il était environ deux heures du matin quand je commençai ; c’est le moment où, au mois d’août, s’élèvent les premiers tressaillements de la nature, les oiseaux sur les branches, les bêtes fauves dans les buissons. Au moindre bruit, je me retournais, croyant entendre des pas ; l’eau ruisselait sur mon visage ; mon haleine s’échappait, en sifflant, de ma poitrine. Je sentais venir le jour !
« Enfin, l’œuvre funèbre fut terminée. Je mis le corps de l’enfant dans ce trou vertical, qui
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n’avait pas moins de quatre pieds de profondeur ; puis je fis rouler sur lui la terre que j’avais amassée au bord de la fosse, la foulant aux pieds, afin que le terrain ne présentât point d’élévation ; et, comme toute la terre ne put tenir, à cause de la place qu’avait prise le cadavre, j’éparpillai le reste aux environs. Après quoi, j’allai chercher, à cent pas de là, une grande couche de mousse que je revins plaquer sur l’endroit où la terre avait été fraîchement remuée. Grâce à cette précaution, il ne resta aucune trace du pénible travail.
« Il était temps ! comme je venais de l’achever, le soleil entrouvrait les nuages, et, au sommet d’un chêne dont les branches s’étendaient au-dessus de ma tête, un rossignol chantait...
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