Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 53 sur 58

Pages du PDF

Les Mohicans de Paris 2

Ce que racontait le nazzer du général indien.

XCVI

 

 

La cérémonie faite – comme il est dit naïvement dans la légende de Malbrough –, chacun s’en fut coucher, les uns avec leurs femmes, et les autres tout seuls.

Nous ne suivrons ni les uns ni les autres ; mais, profitant toujours de nos droits et privilèges d’auteur dramatique, nous allons pénétrer hardiment dans les coulisses et tenter de voir, à travers les carreaux dépolis de sa loge, ce qui se passe chez la signora Rosenha Engel.

D’abord, à la porte, attendaient une foule de princes, d’électeurs, de margraves, de banquiers, pareils à des courtisans faisant antichambre au petit coucher d’une reine.

Il fallait le temps à la signora Rosenha de

 

895

quitter son costume d’almée, d’ôter son rouge et son blanc, et de passer sa robe de chambre ; seulement, ce soir-là, l’attente se prolongeait bien au-delà du temps ordinaire ; il en résultait que cette foule aristocratique, entassée à la porte d’un couloir étroit, étouffait et commençait à murmurer, plus poliment en apparence, c’est vrai, mais presque aussi impatiemment au fond, que murmure la foule populaire.

On entendit un pas qui s’approchait de la porte, et la porte s’entrouvrit à la satisfaction générale. – Mais, par cette porte entrouverte, passa le museau futé d’une camériste française, laquelle dit, avec cette facilité d’élocution qui caractérise l’honorable classe des femmes de chambre françaises en général, et des femmes de chambre d’actrice en particulier :

– Messieurs, la signora Rosenha est désespérée de vous faire attendre ; mais elle est un peu souffrante et vous demande encore, si vous tenez absolument à rester, dix minutes de repos.

Ce fut, à cette nouvelle, un véritable hourra !

 

896

Dix minutes d’attente dans cet étroit espace privé d’air extérieur, c’était, bien certainement, une ou deux asphyxies pour les poumons délicats des diplomates, et autant de congestions cérébrales pour les cerveaux épais des banquiers !

On murmura fort.

– Ah ! dit la Marton1, je crois que l’on murmure là-bas ?... Messieurs, c’est à prendre ou à laisser : chacun est libre de rester, mais encore bien plus libre de partir.

– Charmante ! charmante ! dirent plusieurs voix affectant l’accent français.

– Nous accordons les dix minutes, mais pas une seconde de plus ! dit un gros banquier habitué à ne pas donner de délai à ses débiteurs.

– C’est bien, c’est bien, dit mademoiselle Mirza en refermant la porte, et la signora est prévenue, et, si elle a besoin d’une minute, de deux minutes, de dix minutes de plus, elle ne vous les demandera pas : elle les prendra. Il faut bien qu’on respire, que diable !

1 Nom de soubrette fréquemment utilisé dans la comédie du XVIIIe siècle.

 

897

Et le pêne de la serrure grinça dans la gâche.

Or, ce n’était ni le désir de repos ni le besoin de respiration qui retardait l’entrée de la cour de Rosenha, la réception officielle de ses adorateurs : la jeune fille était habillée depuis longtemps ; mais, en regardant le bracelet de diamants qui entourait le sac de musc de l’Indien, en entrouvrant le sac lui-même, elle avait aperçu la lettre ; et la valeur du sac précieux, jointe à l’originalité de l’envoi, avait donné à la danseuse une vive curiosité de savoir ce que contenait la lettre.

Alors elle avait déplié le billet, l’avait lu, était restée un moment pensive, l’avait relu, et avait paru s’enfoncer dans une seconde rêverie plus profonde encore que la première. Enfin, après avoir jeté un dernier regard sur la signature, elle replia la lettre, la remit dans son enveloppe musquée, et attacha le nazzer indien à sa ceinture.

Puis, comme si elle voulait jouir à son aise d’une douce émotion dont l’eût distraite la présence de tous ces importuns, elle fit dire à ses adorateurs, par l’organe de mademoiselle Mirza,

 

898

qu’elle demandait encore dix minutes pour se reposer et respirer.

Ces dix minutes écoulées, elle appela sa camériste et lui ordonna d’ouvrir la porte.

Elle sourit et leva les épaules de pitié en entendant rougir ses flatteurs à l’approche de la femme de chambre, comme, à l’approche du

belluaire1, rugissaient les animaux du cirque.

Ils se précipitèrent à travers la porte de la loge entrouverte avec l’impétuosité du flot à travers une écluse.

Après quoi, la procession commença ; chacun défila devant la danseuse, nonchalamment couchée sur son canapé, et lui baisa la main.

Nous tiendrons nos lecteurs, et surtout nos lectrices, quittes des fades compliments qui vinrent échouer aux pieds de la belle Rosenha ; à la forme près, le fond de chacun était le même : « Vous êtes belle comme les amours, et vous avez dansé comme un ange ! »

La danseuse les écoutait à peu près comme les

1 Celui qui combattait les bêtes féroces (bellua).

 

899

divinités auxquelles nous nous adressons écoutent nos prières ; comme elles, laissant planer son esprit dans les hautes régions, elle n’entendait le bourdonnement de toutes ces voix que vaguement, sans le comprendre et sans y répondre, absolument comme la rose entend le bourdonnement des abeilles.

Il nous paraît cependant bon de dire, en conteur consciencieux, que sous les douces fleurs de rhétorique de ces discours qu’on lui adressait, et qu’elle n’écoutait pas, se cachait le serpent de la jalousie, lequel, de temps en temps, dressait, du milieu des fleurs effeuillées aux pieds de la danseuse, sa tête plate et sifflante.

Chose étrange ! ce n’était pas ce précieux nazzer échappé, aux yeux de tous, des mains de l’Indien ; ce n’était pas ce bracelet de diamants enroulé au poignet de la jeune fille, et qui semblait s’épuiser en jets de flammes ; ce n’était pas ce sac parfumé sous la broderie d’or, pendu à la ceinture de la belle Rosenha comme une escarcelle ; ce n’était pas toute cette richesse visible qui mordait au cœur les adorateurs de la

 

900

danseuse.

Non ; c’était ce bouquet de violettes que l’on cherchait inutilement parmi les autres bouquets étalés sur le canapé, sur les fauteuils et les consoles ; ce bouquet de violettes dont le parfum suave combattait l’odeur pénétrante du musc, et qui était tombé d’une main invisible ; c’était le regard que Rose-des-Anges (si nous nous permettons de donner en français l’équivalent du nom allemand de la danseuse), c’était le regard que Rose-des-Anges avait jeté vers la loge d’où il était parti ; c’était la façon preste, mignonne et joyeuse dont elle l’avait ramassé, pour l’élever ensuite à la hauteur de ses lèvres ; c’étaient ces détails, futiles en apparence qui, cependant, avaient été vus, observés, commentés de mille façons différentes, et de l’ensemble desquels il résultait que cette réputation de vertu, qui était le plus beau fleuron de la couronne de la jeune fille, venait de recevoir, dans cette soirée, un premier mais vigoureux échec.

Aussi, après avoir demandé la permission d’admirer le bracelet de diamants enroulé autour

 

901

du bras de la danseuse, après s’être récrié sur la richesse de cette peau de rat musqué, qui, de son vivant était loin de se douter qu’une fois morte, elle serait brodée de perles et d’or, le marquis de Himmel, un des plus assidus sigisbées de la belle Rosenha, se hasarda-t-il à lui demander si elle n’avait aucune idée du personnage mystérieux qui lui avait jeté le bouquet de violettes.

Alors, tout bas, presque à part :

– Marquis, avait dit Rosenha, c’est mon confesseur.

– Comment ! votre confesseur ?

– Pas l’ancien ; le nouveau.

– Je ne comprends pas.

– C’est pourtant bien simple, et plus simple même pour vous que pour aucun autre. C’est vous qui avez divulgué ma résolution de me retirer dans un couvent ; or, mon engagement étant fini ce soir, mon noviciat commençant demain, vous ne pouvez pas trouver mauvais que mon nouveau directeur ait été curieux de faire le plus tôt possible connaissance avec sa novice.

 

902

Le vieux comte d’Aspern, qui n’avait pas entendu la réponse de Rosenha, lui adressa la même question, et celle-ci lui dit à demi-voix :

– Comte, je puis vous avouer la vérité, à vous, puisque c’est vous qui répandez le bruit que je vais me marier – et, soit dit en passant, je ne sais pourquoi vous me desservez à ce point, quand j’ai plus de faiblesse pour vous que pour aucun de ces messieurs ici présents –. Eh bien, comte, c’est le bouquet de mon fiancé ; la rose blanche est le symbole de ma vertu et la violette celui de ma discrétion. Respirez les violettes, comte, et tâchez d’en garder le parfum.

Enfin, un attaché d’ambassade russe, le jeune comte de Gersthof, ayant demandé à son tour le secret du bouquet, Rosenha l’avait regardé en face en lui disant tout haut :

– Ah çà ! comte, est-ce bien sérieusement que vous me faites cette question ?

– Mais sans doute, avait répondu le comte.

– C’est me dire que vous voulez mettre ces messieurs dans la confidence de nos petits

 

903

arrangements particuliers.

– Je ne vous comprends pas, avait repris le dandy moscovite.

– Messieurs, voici le fait. Vous savez qu’on m’a proposé un engagement pour le théâtre impérial de Saint-Pétersbourg ?

Les uns répondirent que oui, les autres répondirent que non.

– Eh bien, c’est M. le comte de Gersthof qui a été chargé de me transmettre cette proposition et qui, pour me déterminer à accepter l’engagement, au reste des plus avantageux, y a ajouté l’offre de son cœur, en me disant, comme je n’étais encore décidée à accepter ni l’un ni l’autre : « Si vous acceptez, belle Rosenha Engel, le plus modeste des bouquets qui vous seront jetés ce soir, vous ferez de moi le plus heureux des hommes ; car ce sera la preuve que vous venez à Pétersbourg et que vous me permettez de vous y accompagner... » Or, décidée à profiter, sinon des deux offres, au moins d’une – je laisse à la modestie de M. le comte à deviner laquelle –, j’ai ramassé le bouquet de violettes, le tenant pour le

 

904

plus modeste des bouquets qui m’avaient été jetés.

– Ainsi, vous partez pour Pétersbourg ? s’écrièrent plusieurs voix.

– Si je ne pars pas pour l’Inde, où me demande Rundjet-Sing, pour son théâtre royal de Lahore, comme vous pouvez le voir, messieurs, par les arrhes magnifiques que m’a envoyés ce soir son ambassadeur.

– De sorte que votre engagement ?... demanda le marquis de Himmel.

– Est là, dit la danseuse, dans cette peau de rat musqué. Je ne vous le montre point, parce qu’il est en indou ; mais, demain, je le ferai traduire, et, s’il est tel que j’ai lieu de l’espérer, je donne rendez-vous à ceux de mes adorateurs qui ne craindraient pas de se déplacer pour moi sur les bords du Sind ou du Pendjab. Or, continua la belle Rosenha en se levant, comme il y a cent lieues d’ici à Saint-Pétersbourg, quatre mille d’ici à Lahore, et que, de quelque côté que se tourne mon choix, je n’ai pas de temps à perdre, permettez, messieurs, que je prenne congé de

 

905

vous, en vous faisant cette promesse, bien sincère, de ne jamais oublier les bontés dont vous m’avez comblée.

Et la danseuse, avec un sourire charmant, avec une révérence d’une irréprochable exactitude chorégraphique, salua l’illustre et galante assemblée, qui, voulant ne la quitter qu’au dernier instant, l’accompagna jusque sur la place du théâtre, c’est-à-dire jusqu’au marchepied de sa voiture, où elle sauta, légère comme une mésange qui rentre dans sa cage.

Au moment où le cocher rendait les rênes aux chevaux impatients, tous les chapeaux, en signe d’adieu, s’enlevèrent d’un coup et en même temps, comme si une trombe eût passé par là.

Laissons la voiture de la jeune fille s’enfoncer dans Augustinergaase, Krugerstrasse et s’arrêter dans Seilerstatte, où était situé son hôtel.

 

906