Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 39 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

La fée Carita

LXXXII

 

 

– Il était une fois une princesse douée d’une vertu extraordinaire et d’une incomparable beauté. Elle était née à Bagdad, et vivait sous le

règne du calife Haroun-al-Raschid1. Son père, un des plus illustres généraux de l’armée du calife, voyant sa fille grandir, et le nombre des guerres diminuer, offrit sa démission au calife, afin de consacrer tout son temps à l’éducation de Zuleyma.

« Zuleyma est un mot persan qui signifie reine.

« Loin de refuser la démission du général, le calife l’accepta, et, malgré la chagrin qu’il avait

1 « L’émir des croyants », héros de nombreux contes des Mille et une nuits, avait succédé à son frère en 786 et régné jusqu’à sa mort en 809.

 

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de se séparer d’un si brave militaire, il approuva son dessein, et lui offrit pour l’éducation de Régina...

– Pardon, petite sœur : je veux dire de Zuleyma –, et lui offrit, pour l’éducation de Zuleyma, les mêmes maîtres qui avaient formé l’éducation de sa propre fille.

« Le général se retira de la cour, où il avait eu son logis jusque-là, et alla habiter, dans un des faubourgs de la ville, un beau palais qu’il possédait, et qui était entouré, comme la rue Plumet, par une ceinture de jardins en fleurs.

« C’est là qu’au milieu d’une serre pareille à celle-ci, venaient les maîtres de danse, les maîtres de dessin, les maîtres de chant, les maîtres de botanique, les maîtres d’astronomie, de philosophie même ; car le général voulait que l’esprit de la princesse fût orné de toutes les sciences connues à cette époque ; et l’on peut dire, sans la flatter, qu’elle avait si bien profité des leçons de ses maîtres, qu’à dix-huit ans, elle était d’une vertu et d’un talent accomplis comme sa beauté. »

 

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– Abeille, interrompit Régina, ton histoire n’est pas amusante le moins du monde ; conte-nous-en une autre.

– Il est possible que mon histoire ne soit pas amusante, dit Abeille ; mais elle a le mérite d’être vraie, et la vérité est le principal mérite d’une histoire – n’est-ce pas, monsieur le peintre ? continua la petite fille en s’adressant à Pétrus.

– Je suis de cet avis, mademoiselle, dit l’artiste, voyant qu’Abeille allait faire allusion à quelques détails de la vie de Régina ; aussi, oserai-je supplier bien humblement mademoiselle votre sœur de vous permettre de continuer.

Les joues de Régina devinrent du rouge des camélias qui s’épanouissaient au-dessus de sa tête.

– Et, si je continue, demanda Abeille, que me donnerez-vous ?

– Je vous donnerai votre portrait, mademoiselle.

– Vraiment ? s’écria Abeille toute joyeuse, et en frappant ses petites mains l’une contre l’autre.

 

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– Parole d’honneur !

Abeille se retourna vers sa sœur en étendant ses deux bras d’une façon qui signifiait : « Tu vois, Régina, qu’il n’y a pas moyen de faire autrement ! »

Régina ne répondit point ; mais elle recula lentement son fauteuil à trois pas en arrière, comme pour cacher sa rougeur sous l’ombrage des arbres de cette forêt de salon.

Abeille, voyant que, si Régina ne donnait point son consentement, elle ne le refusait pas non plus d’une façon bien déterminée, reprit son récit en disant pour toute transition :

– J’en étais à la beauté accomplie de la princesse... Mais passons là-dessus, puisque papa prétend que la beauté périt, et qu’il n’y a que le bonté qui reste... C’est que la bonté de la princesse Zuleyma était vraiment étonnante ! Toutes les mères de Bagdad, quand elle traversait les rues de la ville, la montraient du doigt à leurs enfants en disant : “Voilà la plus belle et la plus charitable princesse qui ait jamais été, et qui jamais sera !”

 

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« Il en résulta que, peu à peu, elle acquit dans le faubourg une si grande célébrité, qu’on ne la prit plus simplement pour une femme comme les autres, mais pour une véritable fée qui opérait des miracles partout où elle passait, consolant celui-ci, et guérissant celui-là, rendant les méchants bons, les bons meilleurs.

« Or, il arriva qu’un jour, un petit Savoyard de ce pays-là, qui gagnait sa vie en faisant danser une marmotte, pleurait à la porte de son palais, parce que, n’ayant pas gagné un sou dans la journée, il n’osait point rentrer chez lui, de peur d’être battu par son maître.

« La princesse vit, en se penchant à la fenêtre, les larmes du petit garçon ; elle descendit vivement et lui demanda ce qu’il avait. Aussitôt que le petit Savoyard l’aperçut, il comprit que sa recette était faite, et il sauta de bonheur en disant :

« – La fée ! ah ! voilà la fée.

« Puis, lui demandant l’aumône dans le langage de son pays, il lui répéta plusieurs fois :

 

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« – Carita, Carita, principessa ! Carita1!

« De sorte que cinq ou six personnes qui avaient entendu le petit garçon, ne sachant de la princesse que son nom mortel de Zuleyma, qui signifie reine, l’appelèrent d’un nom bien autrement beau, c’est-à-dire la fée Carita, ce qui signifie la fée Charité... »

Régina interrompit pour la seconde fois Abeille.

– Mais comprenez-vous, monsieur, dit-elle, où cette enfant va prendre toutes ces histoires ?

– Oui, princesse, dit Pétrus avec un sourire, oui, je le comprends parfaitement, et je suis moins étonné que vous de son imagination, attendu que je crois tout simplement que son imagination n’est que de la mémoire.

Le lecteur comprend à son tour que les joues de Régina s’empourprèrent de plus en plus sous le regard et la réponse de Pétrus. Mais la petite Schéhérazade, sans faire attention ni aux regards de l’un ni à la rougeur de l’autre, continua :

1 « Charité, charité, princesse ! charité. » La Savoie était alors rattachée au royaume de Sardaigne.

 

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– Enfin, monsieur le peintre, je n’entreprendrai pas de raconter toutes les belles et bonnes actions qui prouvent que la fée Carita était bien digne de son nom ; je n’en veux plus rapporter qu’une seule, et ma sœur Carita... – Non, Zuleyma... non, Régina, je me trompe toujours ! –, et ma sœur Régina, qui sait mieux que moi les contes de fées, attendu qu’elle est plus grande, et qu’elle a bien plus d’esprit, pourra vous attester si j’y ai changé un seul mot.

« Je vous ai dit que le palais de la princesse était entouré de jardins en fleurs, et de promenades qui faisaient tout le tour de la ville de Bagdad, comme les boulevards font le tour de Paris. Tous les jours d’été, la princesse allait, avec son père, galoper à cheval dans les allées de ces belles promenades ; et quiconque les voyait passer tous deux ne pouvait s’empêcher de les remarquer.

– C’est vrai, dit Pétrus en regardant la petite fille et en la remerciant d’un coup d’œil.

– Ah ! tu vois, ma sœur, monsieur dit que c’est vrai !... Eh bien, un jour, dans une de ses

 

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promenades, la fée Carita aperçut, au rebord d’un fossé, une petite fille de douze à treize ans, qui, pâle, maigre, les cheveux déroulés et épars sur les épaules, tremblait de tous ses membres, bien qu’il fit, ce jour-là, une grande chaleur, et qu’elle fût en plein soleil. Cette petite fille avait autour d’elle quatre ou cinq jeunes chiens qui la léchaient, qui la caressaient, et, sur son épaule nue, une corneille qui battait des ailes ; mais ni la corneille ni les chiens ne parvenaient à distraire la petite fille, et elle ne paraissait pas, tant elle souffrait, faire plus d’attention à eux qu’aux oiseaux qui chantaient au-dessus de sa tête ou aux cigales qui bruissaient autour d’elle ; non, elle grelottait depuis les épaules jusqu’à la pointe des pieds, et ses dents claquaient les unes contre les autres comme si l’on eût été en plein hiver ; et remarquez bien qu’on était seulement au mois d’août de l’année dernière... – Ah ! qu’est-ce que je dis donc là ! s’écria l’enfant. »

Pétrus sourit.

– En effet, dit Régina, tu vois bien que tu bats la campagne, petite fille : tu parles du calife

 

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Haroun-al-Raschid, et de l’année dernière ! tu annonces que les événements se passent à Bagdad, et tu mets en scène un petit Savoyard ! Tu n’es pas en verve aujourd’hui, Abeille ; laisse donc là ta fée Carita : une autre fois, tu seras plus heureuse.

– Faut-il que je m’arrête, monsieur le peintre, demanda Abeille à Pétrus, et êtes-vous de l’avis de ma sœur ?

– Oh ! nullement, mademoiselle ! répondit Pétrus ; et je tiens l’histoire pour très intéressante ; si intéressante, que je la dessine à mesure que vous la racontez : j’ai déjà fini, moins la tête, la petite fille qui grelotte, et je commence à esquisser la princesse Carita.

– Oh ! montrez-moi cela ! dit Abeille se levant vivement des pieds de Régina, où elle était assise, et s’approchant de Pétrus.

– Non, non, fit Pétrus en cachant son papier ; les dessins sont comme les contes : ils ont besoin d’être achevés pour être compris. Achevez votre conte, mademoiselle ; je vais achever mon dessin.

 

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– Où en étais-je ? demanda Abeille.

– Vous en étiez au mois d’août de l’année dernière, mademoiselle, dit Pétrus.

– Oh ! que vous êtes méchant de me reprocher cela, monsieur le peintre ! fit la petite Abeille avec sa plus gentille moue ; je me suis trompée en disant l’année dernière, voilà tout. Ce ne pouvait pas être l’année dernière, puisque la chose se passe sous le calife Haroun-al-Raschid, et que tout le monde sait qu’Haroun-al-Raschid, cinquième calife de la race des Abassides, est mort en l’année 809, cinq ans avant Charlemagne, là !

Et, après cette orgueilleuse citation, la jeune fille reprit :

– J’ai voulu dire qu’il faisait, vers ce temps-là, à Bagdad, une chaleur pareille à celle qu’il fait ici, au mois d’août, sur les boulevards extérieurs, près de la barrière de Fontainebleau, par exemple ; c’est une simple comparaison. Or, il était étonnant que cette petite fille grelottât, tandis qu’on ne pouvait pas tenir au soleil, tant il était chaud ; c’est ce que remarqua très bien la fée

 

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Carita. En conséquence, elle pria son père de la laisser descendre de cheval, afin qu’elle pût demander à la petite fille si elle n’était point malade.

« À peine la fée Carita eut-elle adressé la parole à la pauvre enfant, que celle-ci abaissa sur elle ses grands yeux, qui étaient tournés vers le ciel.

« – Pourquoi, lui demanda la princesse de sa voix la plus douce, pourquoi trembles-tu ainsi, mon enfant ? Est-ce que tu es malade ?

« – Oui, madame la fée, répondit la petite, qui devina tout d’abord que la princesse était fée.

« – Et qu’as-tu ?

« – La fièvre, à ce qu’on dit.

« – Et comment, ayant la fièvre, n’es-tu pas dans ton lit ? reprit la fée.

« – Parce que les chiens étaient encore plus malades que moi, à ce qu’il paraît, et que l’on m’a envoyée les promener.

« – Ce n’est point ta mère qui t’a envoyée promener des chiens, dit la fée : ta mère ne t’eût

 

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point permis de sortir frissonnante comme tu es.

« – Ce n’est point ma mère, en effet, madame la fée.

« – Où est ta mère ?

« – Je n’en ai plus !

« – Et qui t’en tient lieu ?

« – La Brocante.

« – Qu’est-ce que la Brocante ?

« La petite fille hésita un instant ; la fée répéta la question.

« – Une chiffonnière qui m’a élevée, répondit la petite fille.

« – Tu n’as donc aucun parent ?

« – Je suis seule au monde.

« – Comment ! pas de mère, pas de père, pas de frère ?

« La petite fille se mit, non plus à grelotter, mais à trembler.

« – Non, non, non, dit-elle, pas de frère ! pas de frère !

 

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« – Pauvre petite ! dit tristement la princesse ; et comment t’appelles-tu ?

« – Je m’appelle Rose-de-Noël.

« – En effet, mon enfant, tu as bien les couleurs maladives de la fleur dont tu portes le nom !

« La petite fille fit un mouvement d’épaules qui signifiait : “Que voulez-vous !...”

« – Où demeures-tu ? demanda la princesse.

« – Oh ! madame la fée, dans une des plus sales et des plus vilaines rues de Bagdad !

« – Est-ce loin d’ici ?

« – Non, madame la fée ; à dix minutes de chemin, à peu près.

« – Eh bien, je vais te ramener chez toi et dire que l’on te mette au lit ; veux-tu ?

« – Je veux tout ce que vous voudrez, madame la fée.

« La petite fille essaya de se lever ; mais elle retomba dans le fossé, tant elle était faible !

« – Attends, dit la fée, je vais te prendre dans

 

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mes bras.

« Et la princesse enleva la petite fille, qui était si chétive, qu’elle n’était pas plus lourde que ma grande poupée ; elle l’apporta à son père ; celui-ci la prit, la posa sur l’arçon de sa selle, et l’on se mit en route, Rose-de-Noël sur l’arçon de papa... – Bon ! voilà que je me trompe encore ! – Rose-de-Noël sur l’arçon du papa de la fée, et la fée à cheval, tenant, elle, deux des petits chiens qui n’eussent pas pu suivre ; les trois autres chiens étaient grands et trottaient derrière les chevaux ; la corneille volait au-dessus de la tête de Rose-de-Noël, qui, pour que l’oiseau ne s’éloignât point, n’avait qu’à dire de temps en temps :

« – Pharès ! Pharès ! Pharès !

« On arriva bientôt dans une rue noire en plein jour comme si l’on eût été en pleine nuit ; et, quoique mon papa dise que le soleil luit pour tout le monde, il n’a, certainement, jamais lui pour les malheureux qui végètent dans cette rue.

« – Là ! dit la petite en arrêtant la bride du cheval, c’est ici la porte.

 

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« La porte du chenil où sont les chiens de mon papa est, à coup sûr, plus propre que la porte de cette maison-là. Il fallait se baisser pour entrer, comme lorsqu’on descend dans une cave ; il fallait marcher à tâtons pour trouver l’escalier.

« Un petit garçon qui était assis sur la borne, et que Rose-de-Noël appelait Babolin, offrit de garder les chevaux, et la princesse et son père arrivèrent enfin au haut de l’escalier où demeurait la Brocante.

« Autant la princesse était jeune et jolie, autant la Brocante était vieille et laide ; il n’eût pas été difficile à un étranger de deviner laquelle des deux était le bon génie : la princesse avait à la première vue l’air d’une fée ; la Brocante faisait tout de suite l’effet d’une sorcière. – Et elle était bien sorcière réellement, à en juger par une immense marmite de fer posée sur un trépied, et dans laquelle bouillaient des herbes magiques ; par la longue baguette de coudrier qui était fixée dans le plancher, au milieu d’un jeu de cartes traversé par des grandes épingles noires ; et, enfin, par le balai qu’elle tenait à la main, et sur

 

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lequel elle s’appuya étonnée, en voyant entrer le général portant Rose-de-Noël et la fée Carita portant les deux petits chiens. – Je ne parle pas des trois autres chiens et de la corneille, qui faisaient cortège.

« La fée Carita commença par poser à terre les deux petits chiens ; puis, s’adressant à la sorcière :

« – Madame, dit-elle, nous vous ramenons cette enfant, qui tremblait la fièvre sur le boulevard ; elle est malade : il faudrait la coucher et la couvrir bien chaudement.

« La Brocante voulait répondre ; mais les chiens aboyaient si fort, qu’elle fut obligée de les faire taire en les menaçant de son balai.

« – C’est elle qui a voulu aller se promener, dit la Brocante à la princesse en la regardant de travers – sans doute parce qu’elle reconnaissait en elle une bonne fée – ; elle n’en fait jamais d’autres, et par ainsi elle se rend malade.

« – C’est une enfant, dit la fée : il ne fallait pas l’écouter. Mais n’allez-vous pas la coucher ? Je

 

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cherche son lit, et ne le vois point.

« – Bon ! son lit ? dit la sorcière.

« – Sans doute. N’avez-vous pas une autre chambre ? demanda la fée.

« – Croyez-vous donc que ce grenier soit un palais ? répondit en grommelant la sorcière.

« – Eh ! là-bas, bonne femme, dit le général, répondez sur un autre ton, je vous prie, ou je vais envoyer chercher un commissaire qui vous demandera où vous avez volé cette enfant !

« – Oh ! non ! oh non ! s’écria la petite, je veux rester avec la Brocante.

« – Je ne l’ai point volée, reprit la vieille.

« – Allons, dit le général, ne vas-tu pas essayer de nous faire accroire que cette petite fille est à toi ?

« – Je ne dis pas cela, répondit la Brocante.

« – Alors, si elle n’est pas à toi, tu vois bien que tu l’as volée.

« – Je ne l’ai pas volée, monsieur ; je l’ai trouvée, et je l’ai recueillie comme mon propre

 

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enfant, sans faire aucune différence entre elle et Babolin.

« – Eh bien, alors, demanda la fée, pourquoi n’est-ce point Babolin que vous avez envoyé promener les chiens, et pourquoi n’est-ce pas elle qui est restée ici ?

« – Parce que Babolin ne veut rien faire de ce qu’on lui commande, tandis que Rose-de-Noël obéit avant qu’on ait fini de commander.

« – Soit, dit le général ; mais, quand on recueille les enfants, ce n’est pas pour les faire mourir de la fièvre. Où couchez-vous la petite ?

« – Ici, dit la sorcière en montrant un enfoncement du toit dans lequel Rose-de-Noël avait établi son domicile.

« La fée souleva le rideau qui masquait ce coin du grenier, et elle vit un petit réduit assez propre ; seulement le lit n’avait qu’un matelas : la fée toucha ce matelas et trouva la couche un peu dure.

« – En vérité, dit-elle, j’ai honte d’être si douillettement couchée, en songeant que cette

 

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pauvre petite n’a qu’un matelas !

« – Elle aura un lit de plume, des couvertures et de jolis draps fins, dit le général ; je vais vous envoyer tout cela, bonne femme, et, de plus, un médecin. En attendant, tenez l’enfant le plus chaudement possible et faites venir une garde-malade : voici de l’argent pour la payer et pour acheter des médicaments ; si demain le médecin me dit que la petite n’est pas bien soignée, je vous la ferai reprendre par le commissaire.

« La sorcière se précipita sur l’enfant, et la serra contre sa poitrine.

« – Oh ! non, dit-elle, soyez tranquille ! si Rose-de-Noël n’est pas soignée comme une princesse, c’est l’argent qui manque, voilà tout.

« – Adieu, Rosette ! dit la fée en allant à Rose-de-Noël et en l’embrassant ; je reviendrai te voir, mon enfant.

« – Bien sûr, madame la fée ? demanda la petite.

« – Bien sûr, répondit la princesse.

« Les joues de l’enfant devinrent roses de

 

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plaisir, ce qui fit dire par Carita à son père :

« – Voyez donc comme elle est jolie !

« Elle était bien jolie, en effet, allez, monsieur le peintre ; et c’est d’elle qu’on fera un beau portrait ! »

– Vous l’avez donc vue, mademoiselle ? demanda Pétrus en riant.

– Certainement, dit Abeille.

Mais, se reprenant :

– C’est-à-dire que j’ai vu son costume dans mon livre de contes : elle avait le costume du petit Chaperon Rouge.

– Vous me le montrerez, n’est-ce pas, mademoiselle ?

– Je n’y manquerai pas, répondit gravement la petite fille. Puis elle continua.

– La fée et son papa remontèrent à cheval, et, une demi-heure après, ils envoyaient à la pauvre Rose-de-Noël tout ce qu’ils avaient promis. Puis ils firent mettre les chevaux à la voiture et coururent jusque chez le médecin, qui demeurait

 

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au cœur de la ville. Le médecin partit devant eux, et la fée et son père rentrèrent dans leur palais, la fée enchantée d’avoir un si bon papa, le papa enchanté d’avoir une si bonne fille.

« Le médecin avait promis de venir le soir donner des nouvelles de la petite Rose-de-Noël ; il tint parole, et vint le soir même, en effet. La nouvelle qu’il avait à annoncer était triste : la pauvre petite était menacée d’une grosse maladie ; ce qui mit la princesse au désespoir. Aussi, le lendemain matin, partit-elle en voiture avec son père ; de sorte qu’avant neuf heures, ils étaient tous deux chez la Brocante. Le médecin y était déjà, lui, depuis plus d’une heure ; il avait l’air fort inquiet, et il y avait bien de quoi, vous en conviendrez, quand vous saurez que Rose-de-Noël avait une fièvre cérébrale. La pauvre petite avait le délire, et ne reconnaissait plus personne, ni la Brocante, qui l’avait recueillie, ni Babolin, son petit camarade, qui pleurait de chagrin au pied du lit, ni la corneille, qui se tenait sans bouger au chevet, et qui avait l’air de comprendre que sa petite maîtresse était malade, ni les chiens, qui n’avaient pas aboyé comme la veille, quand

 

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le général et la princesse étaient entrés. C’était un spectacle des plus tristes, et la fée détourna les yeux de la petite malade pour les essuyer.

« Ce n’était cependant pas la maladie de Rose-de-Noël qui effrayait le médecin : il répondait de la sauver si elle consentait à boire les tisanes qu’on lui présentait ; mais, de sa petite main chétive et brûlante, elle repoussait tout ce qu’on voulait lui faire prendre. On avait beau lui dire :

« – Bois, petite ; cela te guérira !

« C’était inutile : elle ne comprenait pas ce qu’on lui disait.

« Puis, de temps en temps, elle se levait sur son lit, comme pour fuir, et elle s’écriait :

« – Oh ! ma bonne madame Gérard ! oh ! ma bonne madame Gérard, ne me tuez pas !... À moi, Brésil ! à moi, Brésil !

« Et elle retombait comme morte avec un gros soupir.

« Le médecin disait que c’était sa fièvre qui lui faisait voir des fantômes ; mais la figure de Rosette exprimait une telle épouvante, que l’on

 

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eût juré que, ces fantômes, elle les voyait.

« La potion que lui présentait le médecin devait calmer la fièvre, et, en calmant la fièvre, faire disparaître ce vilain cauchemar ; aussi, tout le monde essaya-t-il de lui faire prendre cette potion : le médecin, la garde-malade, la Brocante, Babolin et même un commissionnaire qui était là, et qu’elle aimait beaucoup quand elle avait sa raison. La Brocante voulut la faire boire de force ; mais la petite fille, avec ses bras grêles, était plus vigoureuse que la sorcière.

« – Si elle ne boit pas cette potion par cuillerées, dit tristement le médecin, elle sera morte avant demain soir !

« – Que faire, docteur ? demanda alors la princesse.

« – Je ne sais, en vérité, répondit le médecin.

« – Docteur, docteur, dit la princesse en pleurant, employez toute votre science, je vous en supplie, pour sauver la pauvre enfant ! Il me semble que, si j’étais aussi savante que vous, je trouverais bien un moyen de la sauver, moi.

 

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« – Hélas ! princesse, dit le docteur en secouant la tête, la science est impuissante en pareil cas ! Que votre bon cœur vous inspire donc ; quant à moi, je ne puis que m’humilier devant la résistance invincible de cette enfant.

« En ce moment, le commissionnaire s’avança, les larmes aux yeux, et promit à la petite malade poupées, joujoux, bergeries, belles robes, perles à faire des colliers ; mais tout fut inutile. On eût dit que Rose-de-Noël était sourde : elle ne bougeait pas ; de sorte que le pauvre jeune homme, après avoir essayé de lui faire reconnaître sa voix par tous les moyens possibles, se retira, le cœur serré, dans un coin de la chambre ; un père n’eût pas paru plus désolé devant le cadavre de sa fille.

« Le petit Babolin était bien chagrin aussi, et il contait à Rose-de-Noël toutes les histoires pour rire qu’il avait l’habitude de lui conter ; mais elle ne lui répondait pas, aussi insensible à ses paroles, à ses baisers, à ses prières, que la sensitive qui est là-bas, quand l’heure de son sommeil est arrivée et qu’elle a croisé ses bras.

 

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« Cependant, le temps passait, et la petite fille ne buvait pas la potion.

« Que faire ? Tout le monde avait essayé et tout le monde avait échoué.

« Alors, ce fut au tour de la princesse à venir s’installer au chevet du lit, à prendre la tête de la petite malade et à l’embrasser tendrement – et, quand je dis la princesse, je me trompe encore : c’est la fée qu’il faut dire ; car ce fut véritablement par une puissance au-dessus de toutes les puissances de la terre que la petite fille, qui avait les yeux fermés depuis le matin, les ouvrit tout à coup et s’écria avec un accent joyeux :

« – Oh ! je vous reconnais, vous ! vous êtes la fée Carita !

« Les yeux de tous ceux qui étaient là se mouillèrent de larmes, mais de larmes de bonheur, bien entendu : la jeune fille venait de prononcer les seuls mots de raison qu’elle eût dits depuis la veille.

« Chacun voulait se précipiter et embrasser

 

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Rose-de-Noël ; mais le médecin étendit les bras sans prononcer un seul mot, de peur que la voix humaine n’éteignit tout à coup cette étincelle de raison que la voix divine venait d’allumer en elle.

« – Oui, ma chère petite, dit bien doucement et bien lentement la princesse, oui, c’est moi !

« – Carita ! Carita ! répéta la petite avec un tel accent, que ce joli nom, qui, dans toutes les bouches, n’était qu’un nom plus charmant que les autres, était, dans la sienne, quelque chose comme un saint cantique, comme une suave chanson.

« – M’aimes-tu bien, Rosette ? demanda la princesse.

« – Oh ! oui, madame la fée ! répondit l’enfant.

« – Alors, tu écouteras bien tout ce que je vais te dire ?

« – Je vous écoute.

« – Eh bien, alors, bois ceci, dit la fée en présentant à la petite fille une cuillerée de la potion que le médecin venait de lui passer par-

 

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derrière.

« La petite malade, sans répondre, ouvrit la bouche, et Carita lui fit avaler une cuillerée de la potion salutaire.

« – Si elle boit ainsi pendant vingt-quatre heures, elle est sauvée ! dit le médecin. – Malheureusement, mademoiselle, ajouta-t-il, je crains qu’elle ne continue à repousser tout ce qui lui sera offert par une autre main que la vôtre.

« – Mais, dit la bonne fée, je compte bien, avec la permission de mon père, veiller Rose-de-Noël jusqu’à ce qu’elle soit hors de danger.

« – Ma fille, dit le général, il y a des permissions qu’on ne demande pas à son père ; car lui demander ces permissions, c’est admettre qu’il puisse les refuser.

« – Merci, cher père ! dit la fée en embrassant le général.

« – Mademoiselle, dit le médecin, vous êtes l’ange de la bonté !

« – Je suis la fille de mon père, monsieur, répondit simplement la fée.

 

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« Tout le monde, excepté la Brocante, la garde-malade et la fée Carita, se retira sur l’ordre du médecin, et le général emmena avec lui Babolin, qui rapporta à la princesse tout ce qui lui était nécessaire pour passer la nuit près de Rose-de-Noël.

« Carita resta quatre jours et quatre nuits dans cette vilaine chambre, ne prenant de repos que d’heure en heure, quand la petite avait avalé sa cuillerée de potion. Bien mieux : à partir du moment où elle fut là, elle ne permit plus à la garde-malade, dont la figure répugnait à Rosette, de s’approcher du lit ; en conséquence, ce fut elle-même qui mit à la petite les cataplasmes, les

sinapismes 1, les compresses d’eau glacée au front ; ce fut elle qui la changea de linge, qui la nettoya, qui la peigna, qui la tint éveillée par ses baisers, qui l’endormit par ses chansons.

« Enfin, au bout de quatre jours, la fièvre diminua et le médecin déclara que Rosette était sauvée ; il invita donc la princesse à retourner chez elle, sous peine de tomber malade elle-

 

1 Cataplasme à base de farine de moutarde.

 

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même ; ce qu’entendant Rose-de-Noël, elle s’écria :

« – Ô princesse Carita ! retourne vite chez ton père, car, si tu tombais malade pour m’avoir sauvée, je mourrais de chagrin de te savoir malade !

« Et la princesse, après l’avoir embrassée mille fois, s’en alla, lui laissant sur son lit un grand carton tout plein de lingeries et d’étoffes éclatantes, comme les aimait Rose-de-Noël.

« À partir de ce moment, la petite alla de mieux en mieux ; et, si quelqu’un doutait de la vérité de ce conte, celui-là n’aurait qu’à s’en aller, rue Triperet, no 11, demander à la Brocante et à Rose-de-Noël l’histoire de la fée Carita ! »

Le conte était fini.

Abeille chercha des yeux les yeux de Pétrus ; mais le jeune homme avait élevé, comme un rempart entre lui et la petite conteuse, une grande feuille de papier gris.

La petite fille se retourna vers sa sœur ; mais Régina avait, pour cacher son embarras, abaissé

 

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devant son visage une grande feuille de bananier.

Étonnée de l’effet qu’elle avait produit, et ne se rendant pas compte du pudique secret qui faisait, à chacun de ses auditeurs, chercher un voile pour son visage, Abeille demanda :

– Eh bien, qu’y a-t-il donc ? jouons-nous à cache-cache ?... Quant à moi, mon conte est fini ; votre dessin l’est-il, monsieur le peintre ?

– Oui, mademoiselle, répondit Pétrus en tendant à Abeille la feuille de papier gris.

La petite se précipita sur le dessin, et, y ayant jeté un rapide coup d’œil, elle poussa un cri de joie en reconnaissant son portrait ; puis, courant à Régina :

– Oh ! regarde le beau dessin, ma sœur ! dit-elle.

Et, en effet, c’était un beau, un merveilleux dessin aux trois crayons, improvisé pendant le récit de la petite fille, et qui était venu aussi vite que la parole.

Au fond, on voyait le boulevard, près de la barrière de Fontainebleau, qu’on reconnaissait à

 

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l’horizon.

Au premier plan, au milieu de ses chiens, qui la léchaient, sa corneille posée sur son épaule nue, était assise, maigre, pâle, échevelée et grelottant, Rose-de-Noël ou plutôt une petite fille qui avait quelque ressemblance avec elle – car la misère et la maladie ont cela de triste, qu’elles impriment la même marque sur tous les visages.

Devant la jeune fille était Régina, habillée en amazone, comme le premier jour où Pétrus l’avait vue passer. Au second plan était, à cheval, le maréchal de Lamothe-Houdon, tenant par la bride le beau cheval noir que Régina gouvernait si magistralement. Enfin, au même plan que sa sœur, derrière un orme, et dressée sur la pointe des pieds, Abeille, curieuse et craintive à la fois, cherchait à voir, sans être vue, ce qui se passait entre Régina et Rose-de-Noël.

Ce dessin, enlevé et fait de chic, selon l’expression pittoresque des rapins, était une admirable traduction du conte de fée d’Abeille ; Régina le regarda longtemps, et, tandis qu’elle le regardait, l’expression de sa figure indiquait

 

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l’étonnement le plus profond.

En effet, quel était donc ce jeune homme qui devinait à la fois et l’expression mélancolique et maladive du visage de Rose-de-Noël, et le costume d’amazone dont, ce jour-là, elle était vêtue, elle, Régina ?

Elle fit mille conjectures, mais sans arriver jamais à la vérité. Puis, enfin, ce fut sur le ton de l’admiration la plus complète qu’elle dit à la petite fille :

– Abeille, tu me demandais, l’autre jour, au Louvre, de te montrer un dessin d’un grand maître, eh bien, regarde celui-là, mon enfant, car véritablement c’en est un !

L’artiste rougit d’orgueil et de plaisir.

Cette première séance fut charmante, et Pétrus, après avoir pris séance pour le surlendemain, sortit de l’hôtel, enivré de la beauté et de la bonté de la princesse Carita.

 

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