Les Mohicans de Paris 2
Derniers jours d’automne
XLIX
Une des fenêtres de l’appartement donnait sur la rue du Petit-Hameau.
C’est à cette fenêtre que Carmélite était accoudée sur la barre d’appui, la tête plongée entre ses mains.
De là, elle écoutait les rares bruits lointains qui, au milieu de l’obscurité, venaient de la plaine, et vingt fois les branches mortes qui craquaient et les feuilles jaunies qui commençaient à tomber l’avaient fait tressaillir comme si elle eût entendu le pas de Camille.
Mais, à cette heure, Camille ne pouvait pas revenir à pied de Paris ; c’était, non point au bruit des pas qu’il fallait s’attendre, mais à un bruit de voiture.
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Le silence de la nuit, le murmure mélancolique du vent dans les arbres, les feuilles qui tombaient en frissonnant, la chouette qui faisait entendre son cri lugubre et intermittent sur le peuplier voisin, tout contribuait à augmenter la tristesse de Carmélite, et un moment vint où cette tristesse fut si profonde que deux ruisseaux de larmes silencieuses s’échappèrent de ses yeux, et coulèrent à travers ses doigts.
Quelle différence de cette nuit d’automne, sombre et pleine de frissons, passée seule à attendre Camille à une fenêtre, avec cette nuit de printemps passée près de Colomban, sous les lilas, au milieu des roses !
Et, cependant, cinq mois à peine s’étaient écoulés entre ces deux nuits.
Il est vrai qu’il ne faut pas cinq mois pour changer toute une existence : il faut une minute ! il faut un instant ! il faut une nuit d’orage !
Enfin, vers une heure du matin, le bruit d’une voiture retentit sur le pavé de la route.
Carmélite s’essuya les yeux, tendit l’oreille, et
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vit, avec un sentiment de bonheur mêlé de tristesse dont elle ne se rendait pas compte, une voiture prendre le revers de la route, et s’arrêter à la porte.
D’où venait donc l’ébranlement de cette fibre du cœur qui donnait une douleur aiguë, tandis que toutes les autres tressaillaient de joie ?
Elle voulut descendre l’escalier pour être plus tôt dans les bras de Camille.
Elle ne put aller que jusqu’au premier degré.
Camille, au contraire, après être descendu de voiture, après avoir refermé la porte, bondissait au-devant d’elle.
Il trouva Carmélite à moitié chemin, chancelante, appuyée contre la muraille.
Elle qui avait tant désiré son retour, d’où lui venait cette douloureuse faiblesse à son arrivée ?
Quant à Camille, il serra Carmélite entre ses bras avec l’effusion qui lui était naturelle.
Il avait, le matin, serré de la même manière la princesse de Vanves – un peu moins fortement peut-être, un peu moins ardemment même : il
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avait à se faire pardonner son absence par Carmélite.
Celle-ci rendit à Camille ses caresses plus froidement qu’elle ne l’eût cru elle-même. Il y a dans la femme un instinct qui la trompe rarement : l’homme emporte toujours avec lui assez de la femme qu’il quitte pour inspirer un soupçon à la femme vers laquelle il revient.
Ce soupçon, Carmélite ignorait complètement sa nature ; il lui semblait qu’outre l’absence, elle avait quelque chose à reprocher à Camille.
Quoi ? Elle n’en savait rien, mais cette fibre douloureuse qui avait vibré au fond de son cœur, c’était celle du reproche.
– Pardonne-moi, ma chérie, de t’avoir inquiétée ! dit Camille ; mais je te jure qu’un plus prompt retour n’a pas dépendu de moi.
– Ne jure pas, dit Carmélite ; est-ce que je doute de toi ? Pourquoi me tromperais-tu ? Si tu m’aimes toujours, c’est une volonté plus forte que la tienne qui t’a arrêté ; si tu ne m’aimes plus, que m’importe la cause ?
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– Oh ! Carmélite ! s’écria Camille, moi, ne plus t’aimer ! Mais comment ferais-je ? comment me serait-il possible de vivre sans toi ?
Carmélite sourit tristement.
Il lui semblait qu’une ombre voilée, l’ombre d’une femme, passait entre elle et son amant.
Camille la ramena dans sa chambre, et alla fermer la fenêtre ; les nuits commençaient à être froides.
Carmélite était restée cinq heures à cette fenêtre, et ne s’était point aperçue de la fraîcheur de l’air.
Elle fut près de dire : « Laisse la fenêtre ouverte, Camille : j’étouffe ! »
Elle ouvrit la bouche ; mais ses lèvres n’articulèrent aucun son : elle tomba assise sur le canapé.
Camille se retourna, la vit et vint se jeter à ses pieds.
– Voici, lui dit-il, ce qui est arrivé. Imagine-toi que j’ai rencontré à Paris deux créoles de la Martinique, deux amis à moi que je n’avais pas
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vus depuis... je ne saurais te dire depuis combien de temps. Nous avons parlé de notre beau pays que tu habiteras un jour, nous avons parlé de toi...
– De moi ? fit Carmélite en tressaillant.
– Sans doute, de toi... Est-ce que je puis parler d’autre chose ?... Je ne t’ai pas nommée, bien entendu. Ils sont venus avec moi faire nos emplettes – une partie du moins –, mais à la condition que je dînerais avec eux, et que j’irais avec eux à l’Opéra... c’était la représentation de retraite de Laïs. – Tu sais, toi et la musique, vous êtes mes seuls passions ? Que n’étais-tu là ? comme tu te serais amusée.
Carmélite fit un indéfinissable mouvement de sourcils.
– Je n’y étais pas, dit-elle.
– Non, tu étais ici, ma pauvre chérie ; mais c’est ta faute : tu n’as pas voulu venir.
– Oui, c’est ma faute, dit Carmélite ; aussi, je ne me plains pas.
– Et, au lieu de t’amuser, cependant, tu t’es ennuyée !
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– Non, je t’ai attendu.
– Tiens, tu es un ange !
Et Camille embrassa de nouveau Carmélite avec passion.
Elle le laissa faire, presque distraite.
Par-dessus la tête du jeune homme, à genoux devant elle, elle regardait son rosier, qui n’avait plus que quelques fleurs pâles et maladives – les dernières.
L’une d’elles commençait même à s’effeuiller, et Carmélite regardait tomber ses pétales les uns après les autres avec une profonde mélancolie.
Camille sentait bien que ses paroles glissaient sans pénétrer ; il insistait, il revenait sur des détails qui devaient donner de la vraisemblance à sa narration.
Carmélite avait fini par perdre le sens des paroles, et n’en entendait plus que le bruit.
Elle souriait, elle faisait des signes de tête, elle répondait par monosyllabes ; mais elle ne savait pas plus ce qu’elle répondait que ce que Camille lui disait.
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Deux heures sonnèrent ; Carmélite tressaillit.
– Deux heures ! dit-elle. Vous êtes fatigué ; je le suis aussi, mon ami : retirez-vous chez vous, et laissez-moi ; demain, vous me direz tout ce que vous avez encore à me dire : je sais qu’il ne vous est rien arrivé de fâcheux ; je suis heureuse !
Camille était mal à son aise depuis quelques minutes : il ne savait plus comment sortir, ni comment rester.
Cependant, il parut tout attristé des paroles de Carmélite.
– Tu me renvoies, méchante ? dit-il.
– Hein ! fit la jeune fille.
– Bien ! bien ! dit Camille, je vois que tu me boudes.
– Moi ? dit Carmélite ; et pourquoi te bouderais-je ?
– Dame, que sais-je ? Un caprice !
– En effet, dit Carmélite avec un triste sourire, peut-être suis-je capricieuse, Camille ; je tâcherai de me corriger de ce défaut... À demain !
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Camille embrassa une dernière fois Carmélite, qui reçut le baiser comme eût fait une statue de marbre, et sortit.
À peine eut-elle vu la porte se refermer sur Camille que le mot qui n’avait pu sortir de sa bouche en la présence du jeune homme, lui absent, s’en échappa.
– J’étouffe ! dit-elle.
Et elle alla rouvrir la fenêtre, où elle s’accouda ainsi qu’elle avait fait en attendant Camille.
Elle resta là, immobile, jusqu’au jour.
Aux premiers rayons grisâtres qui tombaient du ciel, elle frissonna, et, comme si, seulement alors, elle se fût aperçue de l’heure, elle leva ses beaux yeux au ciel, soupira et se mit au lit.
Ce fut le premier nuage qui passa dans le ciel des deux jeunes gens.
Camille l’avait dit à Carmélite, il n’avait pu faire que la moitié des emplettes.
Il ne les avait même pas faites du tout, si l’on veut bien se rappeler l’emploi de son temps.
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Il était donc urgent de retourner à Paris.
Camille y retourna.
Cette fois, les emplettes furent complétées : rien ne détourna Camille de sa résolution.
Aussi revint-il de bonne heure.
Carmélite ne l’attendait point à la fenêtre : elle se promenait dans le jardin – dans le jardin où s’élevait le pavillon vide de Colomban.
Au reste, à partir de ce jour, les absences de Camille furent de plus en plus fréquentes, et l’indulgence, disons mieux, l’insouciance de Carmélite ne fit que l’encourager, au lieu de le retenir.
Peu à peu, ses courses à Paris devinrent si nombreuses que ce fut sa présence à la maison qui devint une exception.
Un jour, c’était une course au champ de Mars ; un autre jour, la première représentation d’un opéra ; un autre jour, un combat de coqs à la barrière. Il est vrai qu’à chaque fois, Camille disait à Carmélite : « Veux-tu venir avec moi, chérie ? » Mais, à chaque fois, Carmélite
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répondait : « Merci. »
Et Camille allait seul.
Un matin, pendant une de ces absences, on sonna à la porte.
Carmélite entendit la sonnette ; mais c’était un bruit qui ne la faisait plus tressaillir.
Pourtant, comme on sonna une seconde fois, elle leva la tête, elle alla à la fenêtre, entrouvrit le rideau, et regarda qui sonnait.
Carmélite poussa un cri de surprise, presque de terreur : c’était Colomban !
Elle faillit tomber à la renverse.
Elle courut sur le palier ; la jardinière, qui venait du fond du jardin, passait dans le corridor.
– Nanette, cria-t-elle, conduisez ce monsieur dans le pavillon du jardin, et ne lui dites pas que je suis ici.
Puis elle referma sa porte, tourna la clef, poussa, toute tremblante, le verrou, et alla s’asseoir, ou plutôt tomber, sur son canapé.
C’était Colomban !
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Colomban avait écrit à Camille avec sa régularité ordinaire ; mais, comme Camille n’avait pas, depuis le départ du Breton, remis les pieds rue Saint-Jacques, les lettres de Colomban étaient restées chez Marie-Jeanne.
Il en résultait que l’insouciant Camille, n’ayant point reçu les lettres, n’avait pas jugé à propos d’écrire à son ancien camarade de collège.
D’ailleurs, autant qu’il était en son pouvoir, il écartait de lui le souvenir de Colomban.
Colomban, c’était l’amitié trahie, la promesse violée ; c’était le remords !
Ce silence de Camille avait inquiété Colomban, si peu soupçonneux qu’il fût.
D’ailleurs, l’âme de l’austère Breton – il se le figurait du moins – s’était retrempée aux sauvages beautés de son pays.
Il croyait avoir emprunté aux peulven de Carnac leur dureté, aux falaises armoricaines leur résistance.
Un jour, il s’était dit :
– Je suis guéri ; je vais aller reprendre mes
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études de droit. Puis je verrai ce que font Camille et Carmélite.
Et, comme il avait souri des lèvres en prononçant ces deux noms, il s’imaginait avoir souri du cœur.
Il était donc parti, se croyant vainqueur.
Sa prétendue victoire était une défaite ; seulement, il se trompait lui-même, et Dieu seul connaissait le secret de sa faiblesse.
Il arriva à Paris et prit une voiture pour être plus vite rue Saint-Jacques.
Il était sept heures du matin : il trouverait Camille couché.
Camille était paresseux comme un créole.
C’est Carmélite qui serait levée ; il se rappelait bien qu’elle s’éveillait avec les oiseaux, chantant comme eux la première lueur du jour, le premier rayon du soleil.
Il était arrivé rue Saint-Jacques, le cœur battant, le front en feu.
Marie-Jeanne l’avait vu descendre de voiture.
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– Tiens, c’est M. Colomban ! avait-elle dit. Où allez-vous donc, monsieur Colomban ?
– Où je vais ? avait-il répondu. Mais chez moi, chez Camille.
– Ah bien ! il y a de beaux jours qu’il est déménagé, M. Camille !
– Déménagé ? répéta Colomban.
– Oui, oui, oui.
– Et ?...
Colomban hésitait.
– Et Carmélite ?... fit-il avec un effort.
– Bon ! déménagée aussi.
– Où sont-ils allés ? demanda Colomban.
– Ah ! dame, l’homme vous dira cela : il le sait, je crois ; puis aussi mademoiselle Chante-Lilas, la blanchisseuse.
Colomban s’appuya contre le mur pour ne pas tomber.
– Bien ! dit-il. Donnez-moi la clef de ma chambre.
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– La clef de votre chambre ? reprit Marie-Jeanne ; pour quoi faire ?
– Pour quoi faire demande-t-on la clef de sa chambre ?
– On demande la clef de sa chambre pour rentrer chez soi ; mais vous n’avez plus de chez vous, ici.
– Comment cela ? dit le Breton d’une voix étranglée.
– Parce que vous êtes déménagé aussi, vous.
– Moi, je suis déménagé ?... Êtes-vous folle ?
– Non, je ne suis pas folle. Vous pouvez monter, si vous voulez ; il n’y a plus un seul meuble dans votre chambre : M. Camille a tout emporté en disant que vous alliez demeurer avec eux.
– Avec eux ? répéta Colomban.
Et un nuage de flamme lui passa devant les yeux.
– Mais enfin, dit-il, puisque je dois habiter avec eux, faut-il au moins que je sache où ils
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habitent.
– Dame, je crois que c’est à Meudon, répondit Marie-Jeanne.
Et, comme le jeune homme n’avait pas encore payé sa voiture, il y remonta avec sa valise.
– À Meudon ! dit-il au cocher.
Une heure et demie après avoir prononcé ces deux mots, Colomban était à Meudon.
Mais, on se le rappelle, c’était au Bas-Meudon que demeurait Camille.
Colomban, avec sa patience et son entêtement breton, alla de porte en porte sans se lasser.
À la dernière maison, on lui dit que c’était sans doute au Bas-Meudon que demeuraient les jeunes gens.
Colomban partit pour le Bas-Meudon.
Au Bas-Meudon, les renseignements étaient devenus plus positifs ; on lui avait indiqué la maison : il avait sonné une première fois, puis une seconde.
Carmélite avait regardé à la fenêtre, l’avait
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reconnu, et avait ordonné à Nanette de ne point parler d’elle, et de conduire Colomban au pavillon.
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