Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 23 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

La possession.

LXVI

 

 

Le breuvage fut un peu plus lent à agir que la première fois, mais ne fut pas moins efficace.

Après une minute de torpeur, le malade reprit ses sens, fit un effort, et continua en ces termes :

– À partir de ce jour, Orsola exerça sur tout mon être une telle fascination, que je perdis peu à peu l’empire de moi-même, et qu’au bout de quelques semaines, je lui appartins corps et âme. Grâce à cette prodigieuse influence, conduite avec une prodigieuse adresse, je me trouvai bientôt entraîné à lui obéir, après avoir perdu, depuis quelque temps déjà, l’habitude de lui commander. Encore, si j’eusse eu conscience de cette ignominie ! si, une seule fois, l’idée me fût venue de ronger les mailles du filet dans lequel j’étais enveloppé ! mais non, les mailles de ce

 

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filet me semblaient d’or, et la certitude où j’étais d’y vivre librement m’ôtait même jusqu’au désir de lui échapper.

« C’est ainsi que je vécus près de deux ans, dans ce bagne qui me semblait un palais, dans cet enfer qui me paraissait un Éden, perdant peu à peu, dans les enivrements où me plongeait l’amour de cette femme, tout ce que le ciel avait mis en moi d’idées honnêtes, de penchants vertueux. Si j’eusse vu où elle voulait me conduire, peut-être eussé-je résisté ; mais j’avançais, la main sur les yeux et n’ayant plus la conscience ni du chemin que je faisais ni du but vers lequel on m’entraînait.

« J’avais bien, de temps en temps, et, pour ainsi dire par instinct, quelques retours subits qui me faisaient jeter comme un cri de détresse, quelques restes de vergogne qui me faisaient faire comme une objection de honte ; mais Orsola avait d’irrésistibles consolations pour ces alarmes passagères, de mystérieux assoupissements de conscience. J’étais, en un mot, sous ce charme puissant, invincible, secret, que subissaient, dit

 

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l’antiquité, les malheureux qui tombaient au pouvoir de l’enchanteresse Circé.

« C’est qu’en effet, cette femme était une magicienne dans l’art d’aimer ; elle savait faire, de ses caresses, des philtres enivrants dans lesquels on retrouvait des forces sans cesse renaissantes. De quelles plantes composait-elle ses breuvages ? quelles paroles prononçait-elle dessus ? à quel jour du mois, à quelle heure de la nuit, sous l’invocation de quelle luxurieuse divinité les préparait-elle ? C’est ce que j’ignore ; mais ce que je sais, c’est que je les épuisais avec délices. Et ce qu’il y avait de dangereux surtout, c’est qu’elle donnait à mon esclavage l’extérieur de la puissance ; à ma faiblesse, l’apparence de la force. Gouverné par elle, j’étais resté, à mes yeux, l’homme fort de ma propre volonté. C’était son art suprême, de me faire vouloir ce qu’elle voulait ; de sorte qu’en commandant, elle avait l’air d’obéir.

« Lorsque j’en fus arrivé à ce point, pour ne pas tout d’abord me faire sentir un joug qu’un reste de dignité humaine m’eût probablement

 

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porté à secouer, elle essaya de son pouvoir sur des choses sans importance ; elle eut des entêtements exagérés pour la satisfaction de caprices insignifiants. Elle demandait en riant avec doute, présentant elle-même sa requête comme inacceptable et monstrueuse, ayant l’air de ne pas comprendre que je pusse souscrire à certaines fantaisies, condescendre à certaines volontés, tandis que, grâce aux hésitations dont elles étaient entourées, ces volontés, ces fantaisies, au lieu de me paraître exorbitantes, me semblaient les plus naturelles du monde ; enfin, c’était une de ses tactiques – et ce n’était pas la moins habile – de donner toute l’importance à la forme afin d’en amoindrir le fond. Elle s’assura, pendant ces deux années, de sa puissance de domination sur moi, et, au bout de ce temps, commença à se sentir maîtresse absolue de ma volonté.

« Quelquefois, cependant, me voyant peu à peu enlacé par la voluptueuse couleuvre, je me demandais quel était son but ; et son but, alors, me paraissait être de devenir, un jour ou l’autre, ma femme ; mais, je dois le dire, cette pensée ne

 

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m’effrayait pas le moins du monde. Qu’étais-je donc pour me croire plus qu’elle ? Un paysan de nos montagnes, comme elle en était une paysanne. J’étais plus riche qu’elle ; mais c’était un hasard, un accident qui m’avait fait riche ; mais elle était plus belle que moi, et c’était Dieu qui l’avait faite plus belle. Puis, si j’apportais en dot la fortune, n’apportait-elle pas, elle, le bonheur, le plaisir, la volupté ? la volupté, que j’en étais arrivé à considérer comme le seul but de l’existence, comme le seul bien de la création ! C’était donc elle, à tout prendre, qui donnait, et moi qui recevais.

« Dès que je crus avoir entrevu le but de mes désirs, et que ce but ne me parut pas exagéré, de même que je lui avais abandonné la partie matérielle de mon être, je lui abandonnai la partie pensante. Je lui racontai les chagrins que m’avait causés mon premier mariage, chagrins auxquelles elle eut l’air de prendre un vif intérêt, mais sans saisir même cette occasion de me dire qu’un second mariage plus heureux pouvait les faire oublier. Cette abnégation m’enhardit : c’était donc moi qu’elle aimait, moi seul, et non la

 

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fortune que je pouvais lui offrir, et non la position que je pouvais lui donner ? Je la fis entrer dans ma vie entière ; je la mis de moitié dans mes plus chers intérêts ; je la fis dépositaire de mes plus chères espérances. Je ne voyais, je ne pensais, je ne parlais, je ne respirais que par elle ! Ce fut moi qui, alors, lui laissai soupçonner, lui fis entendre qu’elle pouvait tout me demander ; mais elle ne sembla ni désirer ni comprendre ce que j’avais cru le sujet de son ambition.

« Cependant, un jour devait venir où elle ferait l’essai de sa puissance, où elle manifesterait énergiquement sa volonté.

« Ce jour vint.

« Nous avions pour jardinier un vieillard, père et grand-père d’une douzaine d’enfants, et cultivant les jardins du château depuis trente ou quarante ans peut-être. – D’abord, j’ignorais ce qui poussait Orsola contre lui ; je le compris plus tard. – Elle commença par me dire du mal de ce pauvre homme, que tout le monde aimait, excepté elle ; il n’y avait point de jour, à son compte, où il ne lui fit quelque observation désagréable,

 

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quelque réponse impertinente ; enfin, elle aboutit, après une semaine de plaintes, à me demander son renvoi. La chose me parut si injuste, que j’essayai de résister, lui objectant que, personne n’ayant à se plaindre de cet homme, il n’y avait point de prétexte à le renvoyer ; que ce serait, d’ailleurs, inhumain de chasser un vieillard qui était là depuis quarante ans. Elle insista avec une obstination tellement en dehors de ses habitudes, que j’en fus surpris ; mais, sur mon refus réitéré, elle alla s’enfermer dans sa chambre, d’où elle ne sortit point pendant deux jours, et où, pendant ces deux jours, malgré mes supplications et mes prières, je ne pus entrer. Alors, après mille combats soutenus contre moi-même, ne pouvant pas résister à une plus longue privation de celle qui était devenue nécessaire au côté matériel de ma vie, je résolus lâchement d’aller la trouver pendant la nuit et de lui accorder sa demande.

« – Ah ! c’est bien heureux ! me dit-elle simplement, sans même me remercier du sacrifice que je lui faisais et sans paraître avoir remporté une victoire.

 

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« Le lendemain, je fis signifier au jardinier qu’il eût à régler le compte de ses gages et à quitter le château. Le pauvre homme, en apprenant cette nouvelle, à laquelle il ne s’attendait aucunement, tomba sur un banc de gazon en murmurant :

« – Ah ! mon Dieu ! moi qui croyais finir mes jours ici !

« Et il fondit en larmes.

« Victor et Léonie, qui couraient après des papillons, virent le vieillard pleurant et lui demandèrent la cause de ses larmes. – Ils aimaient beaucoup le père Vincent : ce brave homme leur mettait de côté les belles chenilles dont M. Sarranti leur expliquait les métamorphoses ; il leur amorçait leurs lignes, quand ils pêchaient dans les pièces d’eau ; il leur donnait les premières fraises mûres de ses plates-bandes, les premiers fruits mûrs de ses espaliers. – Les enfants coururent raconter à M. Sarranti que je chassais leur bon ami Vincent. M. Sarranti alla lui-même interroger le vieillard et le trouva dans une profonde désolation.

 

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« – Il n’y a, disait le pauvre homme, que les voleurs ou les malfaiteurs que l’on chasse, et je n’ai jamais volé, je n’ai jamais fait de mal à personne !

« Puis il ajoutait à voix basse :

« – Oh ! j’en mourrai de honte !

« M. Sarranti jugea le cas assez grave pour venir à moi, quoique, d’habitude, il demeurât complètement étranger aux détails de la maison. À mon grand étonnement, je donnai à la chose une importance qu’elle ne semblait point avoir.

« – Ah ! me dit-il, si vous avez de sérieuses raisons pour agir ainsi, vous faites bien, mon cher monsieur Gérard ; mais, alors, ces raisons, il faut les dire tout haut, les révéler publiquement. Vous qui êtes un homme de jugement, vous ne pouvez point paraître un homme de passion ; vous qui êtes un homme équitable, vous ne pouvez point paraître un homme injuste.

« Et, sur ces paroles, ne croyant pas qu’il fût besoin de m’en dire davantage, il sortit. Il avait raison de penser cela : je demeurai la conscience

 

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troublée, le cœur plein de remords de me sentir près d’accomplir une si criante injustice. Je montai donc chez Orsola, et je lui fis part des observations de M. Sarranti et de la honte que j’éprouvais.

« – Bon ! dit-elle, je croyais que vous aviez une parole : vous n’en avez point ; n’y pensons plus !

« – Mais, ma chère enfant, lui répondis-je, tout le monde me blâmera d’avoir, pour obéir à un de tes caprices, commis une si mauvaise action !

« – Qui vous blâmera ? monsieur Sarranti ? Que vous importe l’opinion de cet homme qui vient on ne sait d’où, qui complote on ne sait quoi ?... Tenez, je vous l’ai dit cent fois déjà, vous n’avez d’énergie et de volonté que contre moi !

« C’était une des tactiques d’Orsola, de me répéter incessamment que je subissais le pouvoir de tout le monde et que j’échappais à sa seule volonté. Au bout d’un quart d’heure, convaincu que je faisais un acte du plus libre arbitre, j’allai moi-même remettre au jardinier la somme qu’on

 

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lui devait, plus un mois de ses gages, en l’invitant à quitter le château immédiatement. Le pauvre vieillard se leva, me regarda un instant pour savoir si c’était bien moi qui donnais un pareil ordre, et, les yeux secs cette fois :

« – Monsieur, dit-il en prenant les gages qui lui étaient dus, mais en laissant le mois de gratification, j’ai commis une faute ou je suis innocent. Si j’ai commis une faute, vous avez raison de me chasser, et je n’ai droit à aucune indemnité ; mais, si je suis innocent, c’est vous qui avez tort d’exiger que je parte, et aucune indemnité ne peut compenser la douleur que vous me faites.

« Puis, me tournant le dos :

« – Adieu, monsieur ! me dit-il ; vous vous repentirez de votre méchante action !

« Je revins au château, et, en revenant, j’entendis le vieillard qui murmurait :

« – Ô mes pauvres enfants !...

« – Eh bien, dis-je à Orsola, vous êtes obéie.

« – Moi ? Et quels ordres ai-je donc donnés ?

 

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demanda-t-elle.

« – Vous avez donné l’ordre de chasser le jardinier.

« – Bon ! fit-elle en riant, est-je que je donne des ordres ici ?

« Je haussai les épaules, car je ne comprenais rien au caprice.

« – Et qu’a-t-il dit ? demanda-t-elle.

« – Il a dit, répondis-je d’une voix altérée, il a dit : « Ô mes pauvres enfants ! »

« – De sorte ?...

« – De sorte que, pour la première fois de ma vie, j’éprouve quelque chose qui ressemble à du remords...

« – Si vous éprouvez cela, mon ami, vous qui avez l’esprit si juste et le cœur si bon, c’est qu’en effet, à mon instigation, vous avez fait une action mauvaise.

« Et comme j’étais assis dans un fauteuil, la tête entre mes mains, et qu’aux paroles qu’elle venait de prononcer, je relevais la tête, je la vis

 

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venir à moi, se mettre à genoux, et, de sa plus douce voix, dans cette langue du pays qui avait sur mon cœur une si merveilleuse influence :

« – Mon ami, me dit-elle, je te demande pardon de ma méchanceté !... J’ai failli te rappeler tout à l’heure ; mais tu étais déjà trop loin.

« J’étais au comble de l’orgueil.

« – Non, Orsola, lui dis-je, vous n’êtes point méchante !

« Mais elle reprit en insistant :

« – Si j’avais su que le départ de ce jardinier pût vous causer un chagrin réel, je ne l’eusse jamais demandé.

« – Consentiriez-vous donc à ce que je le rappelasse ? fis-je vivement.

« – Mais sans doute, puisque je vous dis que j’ai maintenant autant de chagrin que vous de son départ.

« – Oh ! m’écriai-je, Orsola, que tu es bonne !

« Et je me levai pour courir après le vieillard.

 

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« – Non, c’est moi qui suis la cause du désespoir de ce brave homme ; c’est à moi de réparer le mal que j’ai fait !

« Et, me forçant à rester dans la chambre, elle courut annoncer au père Vincent qu’il était rentré en grâce auprès de moi. C’est là tout ce qu’elle voulait : bien entendu, le bonhomme crut toujours que c’était moi qui avais décidé son renvoi, et que c’était Orsola qui avait obtenu sa grâce.

« Tout demeura, pendant trois ou quatre mois, dans le statu quo ; seulement, ces trois ou quatre mois furent employés à un prodigieux travail dont je ne me rendis compte que plus tard.

« Comme tous les hommes du Midi, j’étais naturellement sobre ; la faim et la soif avaient été pour moi, jusqu’à l’âge de quarante ans, un besoin et non un plaisir à satisfaire ; mais, peu à peu, conduit à la fatigue par l’abus des voluptés, je ne sus point résister à Orsola, qui me poussa bientôt à demander à l’ivresse ses énervantes excitations. Ainsi qu’on fait pour ces animaux féroces que l’on montre sur les théâtres, et dont les maîtres appauvrissent les forces au moyen de

 

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secrets étrangers et connus d’eux seuls, Orsola, pour achever de me soumettre, appela à son secours les spécifiques les plus pernicieux, les breuvages les plus stupéfiants. L’absinthe et le kirsch, ces deux poisons terribles, pris à une certaine dose, devinrent mes liqueurs de prédilection ; et l’on pouvait reconnaître, le matin, à mes yeux hagards et hébétés, dans quelle honteuse orgie j’avais passé une partie de ma nuit. Le matin, il me restait comme un vague souvenir de rêves dans lesquels le sensualisme était poussé jusqu’à la douleur ; puis il me semblait toujours que, pendant la somnolence de l’ivresse, une voix m’avait parlé de désirs mystérieux et terribles ! Ce dont je me souvenais surtout, c’est qu’Orsola se plaignait sans cesse de la gouvernante des deux enfants, comme elle s’était plainte du jardinier ; ce qui me revenait, le matin, c’est que, dans ces moments où il ne me restait plus la force d’avoir une volonté à moi, j’avais promis le renvoi de la pauvre femme ; mais, au réveil, cette promesse, faite la nuit, s’en allait comme une fumée elle-même, au milieu des autres fumées de l’ivresse.

 

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Un matin, cependant, Orsola aborda une étrange question :

« – Il y a longtemps, dit-elle, que vous me promettez de renvoyer Gertrude, et que vous ne le faites pas. Qui vous attache donc si singulièrement à cette femme ?

« Je restai tout étourdi, me rappelant à peine avoir fait cette promesse ; je n’avais aucun motif pour renvoyer Gertrude, caractère inoffensif, s’il en fut, et qui, nourrice de ma belle-sœur, adorait les enfants et en était adorée. Cette fois, je refusai net. J’eusse été honteux d’arracher à ces pauvres petits enfants – dont je m’occupais à peine, et que j’abandonnais complètement aux soins de cette bonne femme – la tendre sollicitude dont, à leur âge, ils avaient si grand besoin.

« Alors les mêmes persécutions qui avaient eu lieu à l’endroit du jardinier recommencèrent, plus incessantes et plus terribles. Chaque nuit, soumis à l’influence fatale du démon qui me possédait, je promettais le renvoi de Gertrude pour le lendemain ; chaque matin, je revenais sur ma promesse et je refusais.

 

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« Orsola s’enferma comme elle l’avait fait lors de nos discussions à propos du jardinier ; mais je supportai l’épreuve. – J’avoue que je n’avais pas encore bu toute honte au point de braver les reproches de M. Sarranti et de supporter les larmes des enfants. – Cette fois, ce fut Orsola qui revint la première. Elle s’était repentie de ce nouveau caprice et arrivait me demander pardon. Vous devinez, mon père, avec quelle joie ce pardon fut accordé.

« Ce retour d’Orsola vers moi coïncidait avec deux circonstances qui me parurent alors peu importantes, mais dont j’ai pu juger, depuis, les conséquences fatales. La veille, Jean avait demandé un congé de quarante-huit heures afin d’aller régler, à Joigny, une petite affaire de succession, et, le matin, M. Sarranti nous avait prévenus que sa présence était nécessaire à Paris pour deux ou trois jours. Jean et M. Sarranti éloignés, les seules personnes qui restassent au château étaient les deux enfants, Gertrude, Orsola et moi. J’en fis l’observation à Orsola.

« – Ne suis-je donc plus votre servante au lit et

 

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à la table ? répondit-elle.

« Et elle accompagna cette réponse d’un regard qui me donnait une idée de la double ivresse qui m’attendait.

« La nuit vint : le souper était dressé, comme d’habitude, dans la chambre d’Orsola. Nous nous enfermâmes vers dix heures... Jamais bacchante ne poussa son amant à l’ivresse avec de plus ardentes séductions : il me semblait qu’au lieu de vin, je buvais une flamme allumée à l’éclair de ses yeux ! Vers onze heures, je crus entendre un bruit de plaintes.

« – Qu’est-ce donc ? demandai-je à Orsola.

« – Je ne sais... allez voir qui se plaint.

« J’essayai de me lever de ma chaise ; mais je n’avais pas fait trois pas, que je retombai sur un fauteuil.

« – Tenez, dit-elle, buvez ce dernier verre de vin pendant que j’y vais aller à votre place.

« Il arrivait un moment où je ne savais plus faire que ce que me disait Orsola. Je vidai le verre jusqu’à la dernière goutte. Alors ce fut elle

 

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qui se leva et sortit.

« Je ne sais combien de temps elle resta hors de la chambre : j’étais tombé dans cette somnolence de l’ivresse qui vous isole entièrement de ce qui vous entoure. J’en fus tiré par le contact d’un verre que l’on approchait de mes lèvres ; j’ouvris les yeux et je reconnus Orsola.

« – Eh bien ! lui demandai-je, conservant un vague souvenir des plaintes que j’avais entendues.

« – Oh ! dit-elle, c’est Gertrude qui est bien malade !

« – Gertrude... malade ? balbutiai-je.

« – Oui, dit Orsola ; elle se plaint de crampes d’estomac et ne veut rien prendre de ma main. Vous devriez descendre et la faire boire vous-même, ne prît-elle qu’un verre d’eau sucrée.

« – Conduis-moi, dis-je à Orsola.

« Alors je me souviens que je descendis l’escalier, qu’Orsola me conduisit dans une antichambre, qu’elle me fit sucrer un verre d’eau

 

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avec du sucre en poudre, et que, me poussant dans la chambre de la malade :

« – Allons, portez-lui cela, dit-elle, et tâchez de ne pas lui laisser voir que vous êtes ivre.

« En effet, honteux moi-même de l’état dans lequel je me trouvais, je rappelai toute ma raison, et, marchant vers le lit de Gertrude d’un pas assez ferme :

« – Tenez, ma bonne Gertrude, lui dis-je, buvez ce verre d’eau : cela vous fera du bien !

« Gertrude fit un effort, allongea le bras, et vida le verre.

« – Oh ! dit-elle, monsieur, toujours le même goût !... Monsieur, monsieur, un médecin !... Monsieur, bien sûr, je suis empoisonnée !

« – Empoissonnée ? répétai-je en regardant avec terreur autour de moi.

« – Oh ! monsieur, au nom du ciel ! monsieur, au nom de votre pauvre frère, un médecin ! un médecin !

« Je sortis effrayé.

 

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« – Tu entends ? dis-je à Orsola, elle croit qu’elle est empoisonnée, et elle demande un médecin.

« – Eh bien, dit Orsola, courez jusqu’à Morsang et ramenez M. Ronsin.

« C’était, en effet, un vieux médecin qui venait quelquefois dîner avec nous, lorsque ses courses le conduisaient du côté du château.

« Je pris mon chapeau et ma canne.

« – Voyons, dit Orsola, un dernier verre de vin : il fait froid et vous avez deux lieues à faire.

« Et elle me présenta un breuvage qui, quelque habitué que je fusse aux liqueurs les plus fortes, me brûla l’estomac comme si j’avais avalé du vitriol !

« Je sortis, je traversai le jardin, je gagnai, tout en trébuchant, la porte de la campagne ; mais, à peine eus-je fait deux cent pas sur la route de Morsang, que je vis les arbres tourner, que le ciel me parut couleur de feu, et que, la terre se dérobant sous mes pieds, je tombai sur le revers du chemin.

 

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« Le lendemain, je me retrouvai dans mon lit ; il me semblait que je sortais d’un cauchemar horrible !

« Je sonnai : Orsola accourut.

« – Est-il vrai que Gertrude soit morte, ou bien l’ai-je rêvé ?

« – C’est vrai, dit-elle.

« – Mais, ajoutai-je hésitant, morte... empoisonnée !...

« – Cela, c’est possible.

« – Comment, c’est possible ? m’écriai-je.

« – Oui, dit Orsola ; seulement, gardez-vous d’en parler, attendu que, comme elle n’a rien pris que de ma main ou de la vôtre, on pourrait dire que c’est nous qui l’avons empoisonnée !

« – Et pourquoi dirait-on cela ?

« – Dame, répondit tranquillement Orsola, le monde est si méchant !

« – Mais, enfin, il faudrait donner une raison à ce crime, dis-je tout épouvanté.

« – On en trouverait une.

 

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« – Laquelle ?

« – On dirait que vous vous êtes d’abord débarrassé de la gouvernante pour vous débarrasser ensuite plus facilement des enfants, dont vous devez hériter.

« Je jetai un cri et cachai ma tête sous mes draps... »

– Oh ! la malheureuse ! murmura le moine.

– Attendez ! attendez ! dit le mourant ; vous n’êtes point au bout... seulement, ne m’interrompez pas : je me sens bien faible !

Frère Dominique écouta, la poitrine haletante, le cœur serré.

 

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