Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 4 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

L’homme propose

XLVII

 

 

Du moment où Carmélite fut à lui, Camille reprit son naturel.

Le but était atteint : à quoi bon désormais l’hypocrisie ?

Disons, toutefois, qu’il polit les angles trop saillants de son caractère, et qu’il s’efforça de plaire à la jeune fille, qu’il aimait passionnément.

Carmélite, au milieu des félicités enivrantes de cet amour étrange, avait oublié les folies premières et les légèretés du jeune Américain.

Ces adorables heures lui paraissaient devoir s’éterniser, et, soit confiance dans Camille, soit puissance sur elle-même, elle ne paraissait pas s’inquiéter de l’avenir.

Elle se crut maîtresse absolue du jeune homme

 

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en le voyant soumis à tous ses désirs, obéissant à toutes ses paroles.

Ainsi, un jour qu’elle avait cru remarquer sur le visage d’un voisin – toujours les voisins ! maudits voisins ! puissiez-vous, cher lecteur, n’avoir jamais de voisins et n’être jamais le voisin de personne ! –, un jour donc qu’elle avait cru remarquer sur la désagréable figure d’un voisin des signes non équivoques d’improbation, elle en fit part à Camille, qui à l’instant même lui offrit de déménager.

La jeune fille accepta.

On s’inquiéta alors du quartier qu’on habiterait. Camille voulait aller dans un des plus riches quartiers de Paris, à la Chaussée-d’Antin – au centre de tous les regards, quand on fuyait tous les regards ! entouré de mille voisins, quand on fuyait effrayé par un seul voisin !

C’était encore une des nuances du caractère de Camille : il n’eût pas été fâché, l’orgueilleux qu’il était, d’étaler au soleil du monde parisien les beautés de sa nouvelle conquête.

 

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Mais Carmélite, sans s’expliquer le but du jeune homme, comprenait que le bonheur vit à l’ombre et meurt au soleil comme la violette ; elle manifesta donc les plus grandes terreurs ; elle pria Camille de ne point songer aux quartiers opulents de Paris, mais d’aller, au contraire, attacher leur nid sous quelque bois ombreux des environs.

Camille subissait involontairement l’autorité bienfaisante de Carmélite : il lui offrit le bras, un matin, pour aller à la campagne ; il s’agissait de chercher une retraite à l’abri des voisins.

Hélas ! quel est celui de nous autres, pauvres rêveurs, qui n’a pas fait le charmant projet d’aller construire son nid dans quelque retraite ombreuse et solitaire, où la voix des hommes ne trouble pas la chanson mélodieuse de ses amours ? Une petite maison blanche, enlacée de vignes, de chèvrefeuilles et de rosiers, entourée de grands arbres, comme une cage sonore où retentit la symphonie éternelle des oiseaux ! un ruisseau bordé de boutons d’or, de pâquerettes et de myosotis, dont le murmure accompagne le chant

 

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de ces musiciens de l’air ; un sentier sinueux où les feuilles de l’année passée amortissent le bruit des pas, qui vont se perdre dans un bois sombre ; en un mot, une sorte d’oratoire de verdure où l’on puisse se retirer à deux, célébrer à toute heure ce Dieu qui fit le ciel, le travail, l’amour ! – dites, n’est-ce pas le rêve adorable que chacun de nous a fait et est éternellement tenté de réaliser ?

Eh bien, ce rêve, Camille et Carmélite le réalisèrent : ils partirent un dimanche matin, chacun de son côté, de peur d’exciter l’envie des uns et la méchanceté des autres, et se rejoignirent à la barrière du Maine, où ils se prirent bras dessus, bras dessous, avec cette joie de deux nouveaux amants qui ont été forcés de se quitter une heure.

C’était par une journée splendide ; le ciel était d’un azur éblouissant ; les plaines ondulaient sous un tapis doré ; les arbres de la route secouaient majestueusement leurs panaches, d’où s’envolaient les premières feuilles flétries, comme se détachent de nos cœurs les premières illusions. Les deux jeunes gens semblaient passer

 

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sous un arc de triomphe ; la nature donne de ces fêtes-là aux amants avec une merveilleuse prodigalité : complice discrète et complaisante, nourrice intarissable, elle semble, comme une mère, présenter ses mamelles fécondes aux amours nouveau-nés.

Ils cheminèrent ainsi à travers les plaines qui conduisent à Meudon, excitant sur toute leur route l’admiration des uns et des autres ; chacun les suivait des yeux avec ravissement, les plus vieux comme un souvenir et un regret du passé, les plus jeunes comme une promesse et une espérance de l’avenir.

C’était, en effet, un couple digne d’attirer les regards, jeune, beau, amoureux : Camille avec un reflet d’orgueil, Carmélite avec une nuance de mélancolie ; c’était l’image vivante du bonheur, à laquelle ne manquait pas même ce petit nuage blanc qui fait toujours tache sur le ciel le plus pur ; on eût dit qu’on pouvait garder quelque chose de leur félicité, rien qu’à toucher un pan de leurs habits.

Ils arrivèrent enfin au Bas-Meudon – Meudon

 

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avait encore paru trop peuplé à Camille.

En entrant dans la petite maison, qu’elle ne connaissait pas, Carmélite eut une joie : elle y trouva son rosier.

Camille, sans savoir quels souvenirs secrets se rattachaient au poétique arbuste, connaissait la tendresse profonde de Carmélite pour cette espèce de talisman parfumé ; il avait donné l’ordre à un commissionnaire de prendre par le plus court chemin, tandis que lui et Carmélite prenaient le plus long ; de sorte que la jeune fille trouva, comme nous l’avons dit, son rosier arrivé avant elle.

Son rosier embrassé, caressé, transporté dans sa chambre, Carmélite s’occupa du reste de la maison.

C’était une charmante petite chaumière bâtie par quelque artiste à la manière des constructions champêtres que, quarante ans auparavant, la reine Marie-Antoinette avait fait élever au Petit-Trianon, c’est-à-dire une fabrique avec de la terre, des briques, du bois en grume, de la vigne vierge, du lierre et des jasmins ; le tout de

 

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guingois comme la fantaisie, pittoresque comme le hasard.

Au rez-de-chaussée, étaient l’antichambre, le salon, la salle à manger, la cuisine.

Un petit escalier intérieur montait à une terrasse que l’on pouvait facilement couvrir d’une tente, et qui alors devenait une charmante salle à manger d’été.

Un escalier extérieur, grimpant le long de la muraille, et sur la rampe duquel s’enroulaient les feuilles gigantesques des aristoloches, conduisait à deux chambres et à deux cabinets de toilette.

Deux chambres de domestique complétaient ce petit nid de rouge-gorge presque entièrement caché sous les feuilles, la mousse et les fleurs.

Un délicieux petit pavillon s’élevait dans le jardin.

– Oh ! dit, en le visitant, Carmélite, voilà un joli pavillon ! Qu’en ferons-nous ?

– Ce sera l’appartement de Colomban, répondit tranquillement Camille.

La jeune fille se détourna ; elle se sentait

 

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devenir pourpre.

Dix fois, on le comprend bien, le nom de Colomban avait été prononcé par Camille ; quant à Carmélite, ce nom semblait rivé au fond de son cœur et n’en plus pouvoir sortir ; mais jamais l’ombre de l’ami trahi n’avait apparu comme cette fois dans tout l’éclat de son honnêteté.

Ainsi, après l’avoir outrageusement trompé, Camille espérait encore le rendre témoin de sa trahison !

Le souvenir de la loyauté de Colomban étant revenu aussitôt à la pensée de Carmélite, et, bien qu’elle ignorât l’amour profond que Colomban avait pour elle, et, par conséquent, l’étendue du sacrifice qu’il avait fait à son ami, elle sentait que c’était le blesser cruellement que de lui donner le spectacle de son amour pour un autre.

Aussi, quand sa rougeur fut passée :

– Colomban ? répéta-t-elle d’une voix mal assurée ; ne m’avez-vous pas dit, Camille, qu’il était parti parce que vous m’aimiez ?

– Sans doute, répondit Camille.

 

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– Alors, continua la jeune fille, s’il est parti parce que vous m’aimiez, c’est qu’il m’aimait aussi, lui.

– Eh bien, reprit Camille, certainement qu’il t’aimait, chère amie ; mais, tu sais, l’absence efface bien des choses : s’il a été un peu ombrageux devant notre félicité naissante, son amitié pour nous ne lui rendra-t-elle pas cher notre bonheur présent ?

Carmélite soupira ; il était donc convenu que l’absence effaçait bien des choses...

Ainsi, pensait-elle, si Camille s’absentait, bien des choses seraient effacées !

Elle remonta toute rêveuse à sa chambre.

Cette chambre était la sœur jumelle de celle que Carmélite occupait rue Saint-Jacques : Camille l’avait fait meubler de la même façon ; c’étaient les mêmes rideaux blancs, le même couvre-pieds rose.

Les autres chambres, meublées avec la fantaisie de l’artiste et le goût de l’homme du monde, renfermaient les chefs-d’œuvre de

 

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l’ébénisterie parisienne ; c’était une suite de boudoirs où le grave Colomban se fût trouvé fort mal à l’aise.

Camille avait donc agi sagement en lui réservant un appartement séparé.

Les deux amants passèrent là tout le mois de septembre, dans une adorable intimité ; l’un ne se levait que pour penser à l’autre, celle-ci ne se couchait que pour rêver de celui-là.

Pas un instant de la journée ne s’écoulait, qu’il ne parût fait absolument, exclusivement pour eux.

Ils avaient tout oublié : Paris, la rue Saint-Jacques, le monde entier, et nous dirions presque Colomban, si nous pouvions ne pas demander compte à Carmélite de ces soupirs qu’elle laissait parfois échapper en fermant les yeux et en passant la main sur son front.

À part les soupirs – dont l’historien seul peut s’apercevoir, mais que l’amant n’entendait pas –, le monde, à leurs yeux, n’avait qu’un arpent : leur jardin ; qu’un fleuve : le ruisseau de leur jardin ; et nous ajouterons même qu’un soleil : celui qui

 

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se levait derrière les grands arbres de leur jardin.

Leur insouciance pour les choses était égale à leur insouciance pour les hommes : les morceaux de musique manquaient, certains objets de la toilette de l’un ou de l’autre demandaient à être renouvelés, on avait mille raisons pour aller à Paris ; mais on était si bien dans le petit chalet du Bas-Meudon qu’on ne pouvait se décider à le quitter.

Et puis, reparaître ensemble dans la rue Saint-Jacques, rentrer dans cette maison où l’on avait cru tout prendre, et où l’on avait, cependant, oublié tant de choses dont la nécessité faisait sentir l’absence, repasser enfin devant tous ces voisins moqueurs, c’était une impudence au-dessus des forces de Camille.

D’ailleurs, puisqu’on s’était passé un mois de tous ces objets, on pouvait bien s’en passer un mois encore.

Pourquoi Camille ou Carmélite, l’un ou l’autre enfin, n’allait-il pas seul à Paris ?

Aller seul à Paris, l’un ou l’autre, c’était se

 

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quitter, et se quitter un instant pendant ces premières heures radieuses de l’amour, c’était se quitter pour une éternité !

On supporta donc quinze jours encore la privation de ces objets dont on n’avait pas d’abord remarqué l’absence, mais qui, on ne savait comment, devenaient chaque jour plus indispensables.

Un beau soir, il fallut, cependant, se décider à faire la note de toutes ces choses dont on avait besoin, et il fut convenu que, le lendemain matin, Camille partirait pour Paris, et achèterait ou irait prendre à la maison du quartier Saint-Jacques tout ce qui manquait au chalet du Bas-Meudon.

Après avoir été jusqu’à la porte, après être revenu dix fois, Camille partit.

Carmélite le suivit des yeux tant qu’elle put l’apercevoir.

Camille, de son côté, lui envoya des milliers de baisers, et lui fit toutes sortes de signes avec son mouchoir.

Enfin il disparut à l’angle du chemin.

 

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Camille devait prendre la première voiture venue, et, avant deux heures de l’après-midi, il serait bien certainement de retour.

Mais voyez un peu la méchanceté de la Providence, à laquelle nous ne savons pourquoi on continue à donner ce nom : car faut-il appeler Providence une déesse qui se raille amèrement de tous nos projets, et à chaque instant s’amuse à nous mystifier de la plus injurieuse façon ?

Ce n’est pas nous qui exalterons la fidélité de Camille ; nous avons dit assez longuement et assez franchement notre opinion sur le créole pour ne point paraître suspect ; mais, cependant, n’y a-t-il pas, dites-nous, une nuance de misanthropie dans la conduite de la Providence à son endroit ?

Pendant six semaines, il reste côte à côte de Carmélite, ne la perdant pas de vue un seul instant ; enfin le changement de saison arrive ; l’automne, avec ses premières brises d’octobre, se fait sentir : il faut à Carmélite des robes moins printanières ; il faut à Camille des pantalons plus étoffés ; il faut une foule d’autres choses encore,

 

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et, malgré tout ce qu’il faut, Camille ne consent à aller à Paris que le cœur serré et avec le plus violent désir de revenir deux heures après son départ, si c’est possible.

Camille part donc dans les plus louables intentions du monde.

Cette absence, d’ailleurs, ne peut que lui rendre le retour plus cher ; il va revenir, ayant renouvelé, pendant quelques heures d’éloignement, tous ses trésors d’amour.

Hélas !

La Providence, fatiguée, à ce qu’il paraît, de la façon assez indiscrète dont on en a usé envers elle pendant ces derniers temps, la Providence ne prend plus au sérieux les habitants de notre importante planète, et elle déjoue impitoyablement leurs desseins !

Ce fut, sans doute, par suite de cette lassitude profonde que la Providence déjoua la résolution de Camille, en le faisant tomber dans l’embûche la plus dangereuse qu’il y eût pour un homme de son caractère.

 

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Il n’avait pas fait deux cents pas hors du Bas-Meudon, qu’il aperçut, dans un nuage de poussière d’or, deux jeunes filles en robe blanche chevauchant sur deux ânons à robe noire.

L’homme propose, mais le diable dispose !

 

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