Les Mohicans de Paris 2
Gérard Tardieu.
LXIII
Ces premiers mots n’avaient cependant rien que de bien naturel, et pouvaient sortir de toutes les bouches
– J’étais resté veuf à trente ans, dit le moribond, et mon premier mariage m’avait causé tant de soucis, que j’avais bien juré de n’en jamais contracter un second. Je n’avais d’autre parent au monde qu’un frère aîné, qui, ayant quitté le pays en 1795, était allé s’embarquer à Toulon, où il avait pris passage sur un bâtiment faisant voile pour le Brésil. Le métier des armes lui répugnait, la culture de la terre lui était antipathique, et commercer en boutique lui faisait horreur ; il ne rêvait que courses, voyages, aventures, et les pays lointains étaient pour lui autant de terres promises.
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« Parmi tous ces pays, le Brésil fut celui auquel il donna la préférence ; il s’embarqua donc pour Rio de Janeiro, n’emportant avec lui qu’une petite pacotille dont la valeur ne montait certes pas à la somme de mille écus. Je ne reçus de lui que trois lettres : la première en 1801 ; il me disait, dans cette lettre, qu’il avait fait fortune, et m’invitait à aller le rejoindre ; j’avais horreur de la mer : je refusai. En 1806, je reçus sa seconde lettre ; il m’écrivait qu’il avait tout perdu, et que j’avais bien fait de demeurer en France. Je fus onze ans sans entendre parler de lui et sans en avoir aucune nouvelle, ni directement ni indirectement. Enfin, en 1817, il m’écrivit de nouveau : c’était la troisième fois seulement depuis son départ, et il y avait vingt-deux ans qu’il était parti ! Il avait refait sa fortune, qui s’élevait à plusieurs millions ; il était marié et père de deux enfants ; il m’annonçait son prochain retour, et n’avait pas, me disait-il, de plus cher désir, maintenant qu’il était millionnaire, que de revoir la France et d’y vivre auprès de moi !
« En effet, au mois de juin 1817, il arriva à
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Paris, et je reçus de lui un mot par lequel il m’invitait à venir le rejoindre en toute hâte.
« Il avait perdu sa femme pendant la traversée ; il était au désespoir, et mon amitié fraternelle pouvait seule adoucir son chagrin. J’avais moi-même grand désir de revoir mon frère, pour lequel j’avais, malgré son absence et mon âge, gardé une tendre affection de jeune homme. Au reçu de sa lettre, je résolus donc de partir, et je fis mes adieux à mes bons amis de
Vic-Dessos 1.
À ce nom, le moine releva la tête.
– De Vic-Dessos ! dit-il ; vous habitiez Vic-Dessos, dans l’Ariège ?
– C’est là que je suis né, répondit le moribond ; je n’ai quitté ce village que pour venir à Paris, et plût au ciel que je ne l’eusse jamais quitté !
Le moine attacha sur le mourant un regard curieux qui ne paraissait pas exempt d’une certaine inquiétude ; mais celui-ci, sans
1 Chef-lieu de canton, à 30 km de Foix, au confluent de la Vicdessos et du Suc,
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remarquer le mouvement, presque imperceptible d’ailleurs, que n’avait pu réprimer le moine, continua :
– J’arrivai à Paris après un voyage de huit jours, et je trouvai mon frère Jacques changé, au point que je ne le reconnus pas ; lui, au contraire, me reconnut tout de suite et m’embrassa avec une affection qui, à cette heure même, me fait venir les larmes aux yeux... Un terrible supplice pour moi serait de sentir éternellement sur mes joues l’impression de ces deux baisers si tendres !
Le mourant passa son mouchoir sur son front couvert de sueur, et, pendant quelques instants, sembla s’abîmer dans ses souvenirs.
Dominique le considérait, pendant ce temps, avec une curiosité croissante : il était visible qu’il avait envie de lui adresser la parole, de le questionner, de l’interroger, et qu’une voix intérieure lui disait de n’en rien faire, ou du moins d’attendre encore.
M. Gérard pria le moine de lui passer un flacon de sels qui était sur la table de nuit, et, après avoir respiré le flacon à plusieurs reprises,
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il continua :
– Le pauvre Jacques était aussi pâle, aussi maigre, aussi défait que je le suis en ce moment ; on eût dit que, comme moi à cette heure, il n’avait plus qu’un pas à faire pour heurter à la porte de son tombeau... Il me raconta la mort de sa femme avec des sanglots qui attestaient sa douleur ; puis il fit appeler ses enfants pour me montrer en eux tout ce qui lui restait d’elle. On les amena ; c’étaient deux enfants admirablement beaux ; l’aîné, le garçon, blond, frais et rose comme l’était sa mère ; la fille, brune, au teint pâle, avec de magnifiques cheveux, des sourcils et des yeux noirs. La petite fille surtout était charmante, avec ses joues dorées par le soleil du Brésil comme les raisins de nos pays ! Elle avait quatre ans : on l’appelait Léonie ; le petit garçon en avait six : on l’appelait Victor.
« Chose étrange ! et dont je me souviens à cette heure seulement, tous deux semblèrent effrayés à ma vue et refusèrent de m’embrasser. Jacques eut beau leur répéter : « Mais c’est mon frère ! mais c’est votre oncle ! » la petite fille se
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prit à pleurer et le petit garçon se sauva dans le jardin. Le père essaya de les excuser auprès de moi. Pauvre Jacques ! il adorait ses enfants, ou plutôt, son amour pour eux allait jusqu’à la folie ; il ne pouvait les regarder sans pleurer, tant ils lui rappelaient sa femme, le garçon par les traits, la fille par le caractère. Il en résultait que ces enfants, malgré l’amour immense qu’il avait pour eux, lui causaient presque autant de chagrin que de joie, et que, quand il les regardait trop longtemps, il disait, d’une voix étouffée, à leur gouvernante : « Emmène-les, Gertrude ! »
« J’avais une grande tendresse pour mon frère : son état m’inquiétait sérieusement. Outre cette douleur qui le minait – mais dont, avec le temps, l’amour de ses enfants et mes soins, il eût pu guérir –, il était, à certaine époque de l’année, vers l’automne, en proie à une fièvre paludéenne dont il avait été saisi dans un voyage qu’il avait fait à Mexico, de laquelle il n’avait jamais pu se débarrasser, et qui le reprenait avec une nouvelle force depuis son retour en France. Nous consultâmes les meilleurs médecins de Paris ; leur science échoua devant cet empoisonnement
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du poumon, et le résultat des consultations fut qu’on engagea mon frère à aller habiter la campagne – c’est l’ordonnance que l’on prescrit à ceux auxquels on n’a plus rien à ordonner –. Je voyais, pour ainsi dire, sur le visage de Jacques, la trace qu’y laissait chaque journée : le soir, il était plus pâle, plus faible que le matin ; le matin, que la veille... je me mis à la recherche d’une maison de campagne, et, un jour, en revenant de Fontainebleau, je vis, près de la Cour-de-France, à cinq lieues environ de Paris, une affiche où l’on annonçait la mise en vente d’une grande maison de campagne située à Viry... »
– À Viry-sur-Orge ? interrompit le prêtre avec la même intonation qu’il avait dit : « À Vic-Dessos », et en couvrant le moribond d’un regard de plus en plus interrogateur.
– Oui, à Viry-sur-Orge, répéta M. Gérard. Vous connaissez ce pays ?
– Pour en avoir entendu parler, oui... mais je ne l’ai jamais habité ; je ne l’ai même jamais vu, répondit le prêtre d’une voix légèrement altérée.
Mais le malade était trop préoccupé de ses
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propres pensées pour faire attention à celles que son récit pouvait éveiller dans l’esprit ou dans les souvenirs de son auditeur.
Il reprit :
– Viry-sur-Orge est situé à un quart de lieue, à peu près, de l’endroit où je me trouvais : je me dirigeai vers ce hameau qu’un paysan m’indiqua, et, un quart d’heure après, j’étais devant la maison ou devant le château qui, plus tard, devait m’appartenir.
Le prêtre, à son tour, passa son mouchoir sur son front ; on eût dit que chaque période du récit du malade faisait briller à ses yeux de ces lueurs étranges comme on en rêve, et à l’aide desquelles on essaie inutilement de reconstruire un événement écoulé dans le passé.
– On arrivait à la maison, poursuivit M. Gérard, par une longue avenue plantée de tilleuls ; puis, l’antichambre et la salle à manger franchies, on se trouvait, de l’autre côté, sur un immense perron de pierre, du haut duquel on avait sous les yeux un tableau vraiment féerique. C’était un parc entouré de chênes séculaires se
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reflétant dans une belle et profonde pièce d’eau qui, la nuit, semblait un vaste miroir d’argent ; les bords de ce petit lac étaient couverts de joncs, d’aunes et de roseaux ; de larges nymphéas s’élargissaient à sa surface, et les dix ou douze arpents qui lui servaient de cadre étaient plantés de fleurs de toutes espèces, de tous pays, de toutes couleurs, de tous parfums ; à cinq cents pas du château, l’air était embaumé comme l’est l’atmosphère à deux lieues de la ville de Grasse. Assurément, cette habitation était celle de quelque grand amant de la nature ; car on voyait assemblées là toutes les merveilles végétales de la création... Oh ! mon Dieu ! murmura le malade, maintenant que j’y songe, il me semble que l’on eût pu être bien heureux dans un tel paradis !...
« Je visitai la maison : l’intérieur était digne de l’extérieur. C’était, en somme, un vieux château meublé, du haut en bas, dans le goût moderne, riche, élégant et confortable tout à la fois. Il me fut montré par une femme qui avait été au service de l’homme auquel il avait appartenu. Le propriétaire et les héritiers étaient nombreux, on
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faisait vendre le château pour concilier tous les intérêts.
« La femme qui me servait de guide dans cette visite n’avait pas auprès du défunt de qualité bien déterminée : elle s’intitulait sa femme de confiance, et passait dans la pays pour avoir hérité de l’argent comptant qu’il pouvait y avoir dans la maison au moment où le maître était mort. C’était une femme de trente ans, grande, forte, et qu’à son accent basque, on reconnaissait facilement pour être de nos pays ; elle avait dans le regard, dans la tournure, dans les manières, quelque chose de viril qui me répugna d’abord. À mon accent aussi, elle me reconnut pour un voisin du pays basque, et, s’appuyant sur notre compatriotisme, elle se recommanda à moi pour le cas où j’achèterais le château, soit en mon nom, soit au nom d’une autre personne, s’offrant à rester dans la maison au titre qu’elle y avait auparavant, et même, faute de mieux, comme femme de chambre ou comme cuisinière.
« Je lui dis que c’était pour mon frère, et non pour moi, que j’agissais ; que j’étais,
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personnellement, aussi pauvre que mon frère était riche ; j’ajoutai que je craignais que mon cher Jacques n’eût pas à jouir longtemps de sa fortune. Alors elle me vanta l’air du pays, la salubrité de la situation, le voisinage de Paris, où l’on pouvait se rendre en une heure, et surtout la modicité du prix de cette splendide propriété, que l’on donnerait pour cent vingt mille francs, et peut-être même pour cent mille – tant les héritiers étaient pressés de toucher leur part d’héritage – à celui qui offrirait de payer comptant.
« Mon frère était tout à fait dans ces conditions-là ; à mon avis, la propriété lui convenait à merveille, et je promis à Orsola Poutaé – c’était ainsi qu’on nommait la femme de confiance de l’ancien propriétaire – d’user de tout mon ascendant sur l’esprit de mon frère, d’abord pour qu’il achetât le château, ensuite pour qu’il la gardât près de lui. – Je vous parle longuement de cette femme, à cause de l’influence terrible qu’elle a eue sur ma vie...
« À peine l’eus-je quittée, au reste, que je m’étonnai de lui avoir promis ma protection
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auprès de Jacques : l’impression qu’elle avait produite sur moi, je le répète, était plutôt répulsive que sympathique. Mais, en revanche, je trouvais la propriété si merveilleusement belle, j’en fis un tel éloge à mon frère, qu’il me donna plein pouvoir pour traiter, et que, huit jours après, j’en avais fait l’acquisition en son nom, au prix de cent mille francs.
« L’installation eut lieu le jour même du versement du prix chez le notaire de Corbeil. Notre domestique se composait d’un jardinier, d’un valet de pied, d’une cuisinière et de la femme de chambre chargée du soin des enfants ; plus, d’un jeune chien, moitié saint-bernard, moitié terre-neuve, que le maître de l’hôtel habité par mon frère, à Paris, lui avait cédé sur la demande des enfants, qui, jouant avec lui du matin au soir, n’avaient pas voulu s’en séparer : les enfants l’avaient appelé Brésil, en souvenir de la terre où ils étaient nés.
« D’après ma recommandation, on adjoignit Orsala à tout ce personnel. Le jour même, elle fit pour tout le monde ce qu’elle avait fait pour moi,
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c’est-à-dire qu’elle montra à mon frère le château dans tous ses détails, installa chacun dans son appartement ou à son poste, et prit, dès le premier moment, sous une apparente humilité, cette position de femme de confiance qu’elle occupait près de son ancien maître.
« Au reste, personne n’avait à se plaindre de la manière dont elle avait ordonné les choses : on eût dit qu’elle avait consulté chacun dans ses goûts et l’avait servi selon ses désirs. Il n’était pas jusqu’à Brésil qui n’eût une niche magnifique où il se fût trouvé le plus fortuné des chiens, s’il n’eût regardé avec inquiétude une chaîne scellée au mur, laquelle semblait menacer sa liberté à venir.
« Tout était si confortable dans cette nouvelle habitation, que la vie y fut facile et commode pour tous dès le premier jour. Nous y passâmes la fin de l’été, puis l’automne. Il avait été question de revenir pour l’hiver à Paris ; mais Jacques préféra la campagne avec tous ses désagréments – qui disparaissent, d’ailleurs, en partie à l’aide d’une grande fortune –, Jacques préféra la
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campagne au séjour de Paris.
« Nous arrivâmes ainsi au mois de février 1818, l’état de mon pauvre frère empirant de jour en jour. Un matin, il m’appela dans sa chambre à coucher, renvoya les enfants, et, quand nous fûmes seuls :
« – Mon cher Gérard, me dit-il, nous sommes des hommes ; nous devons parler et surtout agir en hommes.
« J’étais assis près de son lit, et, devinant le sujet dont il allait être question, j’essayai de le rassurer sur sa santé ; mais lui, me tendant la main :
« – Frère, reprit-il, je sens ma vie qui s’en va à chaque haleine, et je ne regretterais pas l’existence, puisque la mort doit me réunir à ma chère femme, si l’avenir de mes deux enfants ne m’inquiétait profondément. Je sais qu’en te les léguant, je les laisse à un autre moi-même ; mais, par malheur, tu n’es pas père, toi, et on ne le devient jamais complètement des enfants des autres. D’ailleurs, il y a deux choses à surveiller chez les enfants : la vie matérielle, c’est-à-dire
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celle du corps ; la vie intellectuelle, c’est-à-dire celle de l’esprit. Tu me répondras que l’on peut mettre le garçon dans un grand collège, la fille dans un excellent couvent ; j’y ai pensé, mon ami ; mais les pauvres enfants sont habitués aux fleurs, aux grands bois, à l’air des champs, aux rayons du soleil, et je tremble à l’idée de les enfermer dans ces prisons qu’on appelle des pensions, dans ces cellules que l’on nomme des dortoirs ! puis, à mon avis, il n’y a de grand arbre que celui qui pousse au grand jour. Donc, je t’en prie, mon cher Gérard, pas de collège, pas de couvent pour les pauvres enfants !
« Je m’inclinai.
« – Tout ce que tu voudras, frère, lui dis-je ; ordonne, j’obéirai.
« – Depuis longtemps, reprit Jacques, je songeais à mettre près d’eux un précepteur, un médecin, pour ainsi dire, de leur vie morale ; seulement, je ne savais sur qui arrêter mon choix, lorsque Dieu, qui veut sans doute me donner cette tranquillité au moment de ma mort, a permis qu’un de mes amis revînt hier de quinze cents
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lieues pour me tirer d’embarras.
« Effectivement, la veille, un inconnu avait demandé Jacques, refusant de dire son nom ; il avait été introduit dans sa chambre et était resté près d’une heure avec lui.
« – Tu veux parler de cet homme qui est venu hier ? dis-je à Jacques.
« – Oui, me répondit-il ; c’est un homme que j’ai connu autrefois et que j’ai revu à de longs intervalles ; mais, si peu que je l’aie vu, j’ai pu apprécier son jugement, sa droiture, sa bonté ; dans deux ou trois occasions, où il a bravement payé de sa personne, j’ai pu apprécier son courage. Peu d’hommes m’ont inspiré, au premier abord, une sympathie que le temps ait mieux justifiée ; il m’a rendu autrefois un service dont je lui serai reconnaissant jusqu’à l’heure de ma mort...
Le jeune moine prêtait une attention croissante au récit du moribond ; depuis quelques instants, il semblait que ce récit, par un point inconnu, le touchât personnellement.
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M. Gérard continua.
– Des affaires de la nature la plus grave, des intérêts qui touchent aux plus hautes questions politiques de ce pays – intérêts et affaires que je connais, mais qu’il ne m’est point permis de faire connaître, même à toi, reprit mon frère – l’ont forcé de s’exiler deux fois de la France, et l’obligent, aujourd’hui qu’il y rentre, à s’y tenir à peu près caché. Hier, il venait me demander un abri contre les haines et les soupçons qui le poursuivent, soupçons et haines, d’ailleurs, qui n’ont rien que d’honorable pour lui. Frère, je songe à cet homme pour l’éducation de mes enfants...
La respiration du moine devenait plus pressée, et, de temps en temps, il passait son mouchoir sur son front. On eût dit qu’il était en proie à un combat intérieur, à une profonde agitation morale ; ce fut au point que le malade s’en aperçut.
– Souffrez-vous, mon père ? demanda-t-il en s’interrompant, et avez-vous besoin de quelque chose ? En ce cas, sonnez Marianne.
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Puis, à voix basse, il ajouta :
– J’en ai encore pour longtemps, hélas ! car, autant que je le puis, je retarde l’aveu terrible... Ayez patience, mon père, je vous en supplie !
– Continuez, dit le prêtre.
– Où en étais-je ?... Je n’en sais plus rien.
– Votre frère Jacques vous vantait la moralité et le courage de son ami, de celui qu’il voulait donner pour précepteur à ses enfants.
– Oui, c’est vrai...
« – C’est un homme d’une érudition profonde, ajouta Jacques, et qui connaît le monde depuis les hautes jusqu’aux basses régions : langues anciennes, langues modernes, histoire, sciences et arts, il sait tout : c’est une encyclopédie vivante, et, si j’étais sûr qu’il pût demeurer avec toi jusqu’à la majorité de mes enfants, je mourrais presque sans regret.
« – Qui l’en empêcherait ?
« – La gravité des affaires qui le préoccupent, et qui sont de telle nature, que, d’un instant à l’autre, il peut être contraint de s’éloigner, non
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pas seulement pour quelques années, mais pour toujours... Dans tous les cas, s’il était forcé de te quitter, je te chargerais de pourvoir à son remplacement : il a un fils qui se destine à l’état ecclésiastique... »
– Pardon, dit Dominique en se levant, je ne puis pas, je ne dois pas écouter plus longtemps votre confession, monsieur.
– Et pourquoi cela, mon père ? demanda M. Gérard d’une voix altérée.
– Parce que, répondit le moine d’une voix aussi altérée peut-être que celle du moribond, parce que je vous connais, et que vous ne me connaissez pas ; parce que je sais qui vous êtes, et que vous ne savez pas qui je suis.
– Vous me connaissez ? vous savez qui je suis ? s’écria le malade avec l’expression de la plus profonde terreur. C’est impossible !
– Vous vous nommez Gérard Tardieu, n’est-ce pas, et non point tout simplement Gérard ?
– Oui... mais vous, qui êtes-vous ? comment vous nommez-vous ?
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– Moi, je me nomme Dominique Sarranti.
Le malade jeta un cri d’effroi.
– Je suis fils, continua le moine, de Gaetano Sarranti, que vous avez accusé d’assassinat et de vol, et qui est innocent, je le jure !
Le moribond, qui s’était soulevé sur son lit, retomba la face contre son oreiller en poussant un gémissement étouffé.
– Vous voyez bien, dit le moine, que ce serait vous tromper, que d’écouter plus longtemps votre confession, puisque, au lieu de l’écouter avec la charité d’un prêtre, je l’écouterais avec la haine d’un fils dont vous avez calomnié et déshonoré le père !
Et, repoussant violemment son fauteuil, le dominicain fit un mouvement vers la porte. Mais, pour la troisième fois, il se sentit arrêté par sa robe.
– Non, non, non ! restez, au contraire ! cria le mourant de toute la force de sa voix, restez ! c’est la Providence qui vous amène ; restez ! c’est Dieu qui permet qu’avant de mourir, je répare le
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mal que j’ai fait !
– Vous le voulez ? dit le moine. Prenez garde ! je ne demande pas mieux, et il m’a fallu un effort surhumain pour vous déclarer qui j’étais, et pour ne pas abuser du hasard qui m’avait conduit près de vous.
– Dites la Providence, mon frère ! dites la Providence ! répéta le moribond. Oh ! j’eusse été vous chercher au bout du monde, si j’eusse su vous y trouver, pour vous forcer à écouter l’aveu, le terrible aveu qu’il me reste à vous faire !
– Vous le voulez ? dit une seconde fois Dominique.
– Oui, répondit le malade, oui, je vous en prie, je vous en supplie ! oui, je le veux !
Le moine, tout frissonnant, retomba sur son fauteuil, les yeux au ciel, et murmurant tout bas :
– Mon Dieu ! mon Dieu ! que vais-je entendre ?
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