Les Mohicans de Paris 2
Histoire d’un enfant.
XCVII
Le spectateur qui, sortant du théâtre impérial, l’imagination enflammée par le spectacle féerique qu’il avait eu pendant une heure sous les yeux, eût craint de rentrer chez lui, de peur de retrouver, à la vue des objets connus, le sentiment de la vie réelle, qu’il avait un instant oubliée, – ce spectateur-là, pour continuer, à travers la nature vaporeuse et poétique de la haute Allemagne, le conte des Mille et une Nuits commencé au théâtre, n’eût pas manqué, au lieu de reprendre le chemin de sa maison, de traverser la place de la Parade, et, s’engageant dans le faubourg de Mariahilf, d’enjamber au clair de lune la grande route qui conduit au château de Schœnbrunn, afin de contempler tout à son aise, une fois placé sur un des sommets qui dominent le château, le
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merveilleux panorama qui se fût déroulé devant lui.
Mais peut-être, cependant, avant d’arriver au village de Meidling, se fût-il arrêté en voyant, à une des fenêtres de l’aile gauche du château de Schœnbrunn, les deux coudes appuyés au balcon de la fenêtre, la figure éclairée par la lune, moins pâle que lui, un jeune homme, ou plutôt un enfant de seize ans, qui semblait lui-même en contemplation devant ce splendide spectacle que notre promeneur nocturne fût venu chercher.
En effet, de la fenêtre où il était placé, l’enfant pouvait voir, à travers l’atmosphère transparente de cette nuit lumineuse comme une nuit de printemps, devant lui et au-dessous de lui, Vienne, avec tous ses édifices, ses clochers, ses hautes tours, que domine la flèche élégante de sa magnifique cathédrale, et, comme contraste, la ville encore éclairée au-dedans par les derniers feux, mais ombrée vigoureusement au-dehors par sa vaste enceinte et ses noirs remparts ; puis, au-delà de la ville, le géant Danube, qui, après avoir pris sous un de ses bras l’île de Lobau, continue
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sa route, et va se perdre à l’horizon dans les plaines célèbres d’Aspern, d’Essling et de Wagram.
Du côté opposé, le jeune homme eût pu voir l’immense prairie entourée de collines d’où s’échappaient les eaux abondantes, tombant en cascades dans les lacs transparents, et dont de hauts arbres séculaires semblaient défendre l’approche comme des sentinelles vigilantes. Enfin, en regardant plus attentivement encore, il eût sans doute aperçu, à travers les brumes diaphanes de cette nuit, l’horizon des collines couvertes de forêts qui vont, en bondissant comme un troupeau de buffles effarouchés, gravir jusqu’aux cimes les plus élevées des dernières Alpes.
Mais ce n’était ni le spectacle de Vienne, à moitié endormie dans son opposition de lumière et d’ombre, ni les lacs murmurants, ni les cascades joyeuses, ni les horizons brumeux, ni les montagnes sombres, que regardait cet enfant.
Non ; ses yeux, fixés au-dessous de lui, plongeaient sur la route qui va de Schœnbrunn à
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Vienne, et, les oreilles tendues, sans paraître s’inquiéter des brises glacées d’une froide nuit de février, il écoutait attentivement les moindres bruits venant du côté de la ville ; et plus d’une fois le craquement d’une branche, le grincement d’une girouette, ou le grondement des dernières portes du château que l’on fermait, le firent tressaillir.
Au reste, le spectateur placé au-dessous de lui, et le regardant, vêtu de son habit blanc de colonel autrichien, avec ses longs cheveux blonds bouclés et flottant au vent, eût été frappé de la beauté mélancolique de ce jeune homme, qui, dans cette attitude pensive, semblait ou un amoureux attendant l’heure de son premier rendez-vous, ou un jeune poète demandant au silence et à la nuit l’inspiration de ses premiers vers.
Disons tout de suite que le jeune homme aux cheveux blonds, au visage mélancolique, à l’habit blanc, était celui-là même qu’avaient – quoiqu’il assistât à la représentation – tant et si inutilement cherché les deux Indiens pendant cette longue
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soirée qu’ils venaient de passer au Théâtre impérial.
Dès lors, on se doute bien que ce n’est point un poète cherchant dans les étoiles le secret de la création qu’on a devant les yeux, mais tout simplement un amoureux qui explore du regard la partie de la route éclairée par la lune qui va de Schœnbrunn à Seilerstatte, comme un ruban de satin blanc destiné à guider jusqu’à lui les pas de la belle danseuse.
Pendant un moment, soit fatigué de la même posture, soit qu’il crût entendre un bruit lointain, il se redressa, et alors, apparut dans toute sa taille. Sa taille, en effet, était trop haute pour sa corpulence, et, mince et flexible comme celle d’un peuplier, elle motivait suffisamment les inquiétudes qu’avait exprimées le général indien.
Maintenant, nos lecteurs désirent-ils connaître, sur cet enfant debout à la fenêtre certains détails ignorés, que notre fidélité d’historien nous a forcé de recueillir et qui, peut-être, ne seront point déplacés ici ? Nous allons leur donner ces détails en quelques mots.
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Une strophe de notre grand poète Victor Hugo nous en dira d’abord plus que vingt pages de M. de Montbel sur les commencements de cette vie si courte, qu’elle appartient bien plus à la poésie qu’à l’histoire.
Un soir, l’aigle planait aux voûtes éternelles, Lorsqu’un grand coup de vent lui cassa les deux ailes ! Sa chute fit dans l’air un foudroyant sillon. Tous, alors, sur son nid fondirent pleins de joie ; Chacun selon ses dents se partagea la proie : L’Angleterre prit l’aigle, et l’Autriche l’aiglon.
L’aiglon fut mis en cage dans le château impérial de Schœnbrunn, situé sur les bords de la Vienne, à une lieue et demie, à peu près, de la capitale de l’Autriche.
Là, il grandit, ayant devant les yeux le splendide spectacle que nous venons de décrire ; il grandit sous l’ombrage de ce magnifique jardin qui conduit au pavillon de la Gloriette, et dont les bassins, les marbres, les serres eussent pu lui
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rappeler le parc de Versailles, tandis que les sangliers, les biches, les daims, les cerfs et les chevreuils, se croisant en tous sens, eussent pu lui donner une idée de ceux de Saint-Cloud et de Fontainebleau... Il grandit, voyant rayonner au soleil les charmants villages de Meidling, de Grunberg et d’Hietzing, pareils à des groupes de maisons de campagne semés autour du palais : il balbutia avec effort ces noms inconnus, et finit par les apprendre, au fur et à mesure qu’il oubliait ceux de Meudon, de Sèvres et de Bellevue.
Et, cependant, il avait, le pauvre enfant exilé, de profonds et lumineux souvenirs passant devant lui comme des éclairs.
Il se souvenait, par exemple, que, tout enfant, il avait porté le nom de Napoléon et le titre de roi de Rome.
Mais, à partir du 22 juillet 1818, son nom fut Frantz ; son titre, le duc de Reichstadt.
– Pourquoi m’appelle-t-on Frantz ? demanda un jour l’enfant à son grand-père, l’empereur d’Autriche, qui le faisait sauter sur ses genoux. Je croyais qu’on m’appelait Napoléon.
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La demande était précise, la réponse embarrassante.
L’empereur réfléchit un instant ; puis :
– On ne vous appelle plus Napoléon, dit-il, par la même raison qu’on ne vous appelle plus le roi de Rome.
L’enfant, à son tour, réfléchit un moment ; et, comme sans doute la réponse ne lui parut point satisfaisante, il répliqua :
– Mais alors, grand-papa, pourquoi ne m’appelle-t-on plus le roi de Rome ?
L’aïeul fut encore plus embarrassé à cette seconde question qu’il ne l’avait été à la première ; il songea d’abord à l’esquiver, comme il avait fait de l’autre ; mais, jugeant qu’il valait mieux frapper son petit-fils d’un grand raisonnement, afin qu’il ne revînt plus sur ce sujet :
– Vous savez, mon enfant, qu’à mon titre d’empereur d’Autriche est joint celui de roi de Jérusalem, sans que j’aie, pour cela, aucune autorité sur cette ville, qui est au pouvoir des
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Turcs ?
– Oui, dit l’enfant, suivant avec toute l’attention dont il était capable le raisonnement de François II.
– Eh bien, reprit l’empereur, vous êtes roi de Rome, mon cher Frantz, absolument comme je suis roi de Jérusalem.
Soit que l’enfant ne comprît pas tout à fait l’explication, soit qu’il la comprît trop, il baissa la tête, garda le silence, et ne revint jamais sur ce sujet.
Au reste, tout enfant, il avait – comment et par qui ? Dieu le sait : par l’intuition, par l’ange de ses premières années, peut-être, qui causait avec lui dans le silence des nuits –, il avait quelque réminiscence de la gloire et des malheurs de son père.
Un jour, le fameux prince de Ligne, un des plus braves et des plus spirituels gentilshommes du XVIIIe siècle, vint faire une visite à l’impératrice Marie-Louise, alors près de son fils, au château de Schœnbrunn.
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On l’annonça devant l’enfant sous le titre de « monsieur le maréchal prince de Ligne. »
– C’est un maréchal ? demanda l’enfant à madame de Montesquiou, sa gouvernante.
– Oui, monseigneur.
– Est-ce un de ceux qui ont trahi mon père ?
On lui dit que non, et qu’au contraire, le prince était un brave et loyal soldat ; aussi prit-il en grande amitié le vieux maréchal.
Une fois, il lui racontait – l’enfant, bien entendu – combien il avait été frappé de la pompe militaire qui avait été déployée au convoi du général Delmotte, et quel plaisir il avait éprouvé à voir défiler tant de belles troupes.
– En ce cas, monseigneur, lui répondit le prince, je vous donnerai bientôt une satisfaction plus grande encore ; car l’enterrement d’un feld-maréchal est, dans ce genre, tout ce que l’on peut voir de plus magnifique.
Et, en effet, le prince tint sa parole : cinq ou six mois après, il donna à l’enfant impérial le spectacle grandiose de dix mille hommes de
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troupe, avec tous leurs équipages de guerre, escortant le convoi d’un feld-maréchal.
Vers la même époque, la princesse Caroline de Furstenberg, dans une réunion intime, parlait, en présence du jeune duc de Reichstadt, des événements et des réputations du siècle. – On avait oublié qu’il était là, ou peut-être croyait-on pouvoir tout dire devant un enfant de six ans.
Le général Sommariva nomma alors trois illustres personnages qu’il cita comme les plus grands capitaines du temps.
Tout à coup, l’enfant, qui avait écouté l’énumération, pensif et la tête baissée, releva le front, et, interrompant le général :
– J’en connais un quatrième que vous n’avez pas nommé, monsieur le général, dit-il.
– Lequel, monseigneur ? demanda le général étonné.
– Mon père ! s’écria l’enfant avec force.
Et il s’enfuit rapidement.
Le général Sommariva courut après lui, le rejoignit et le ramena.
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– Vous avez eu raison, monseigneur, de parler comme vous avez fait de votre père ; mais vous avez eu tort de vous enfuir.
Malgré le titre de duc de Reichstadt qui lui était imposé, malgré la comparaison ingénieuse que lui avait faite son aïeul entre la royauté de Jérusalem et la royauté de Rome, l’enfant n’avait point oublié les splendeurs de son berceau.
Un des archiducs lui montra, un jour, une de ces petites médailles d’or qu’on avait frappées à l’occasion de sa naissance, et qui furent distribuées au peuple après la cérémonie de son baptême ; il y était représenté en buste.
– Sais-tu qui représente cette médaille, Reichstadt ? demanda l’archiduc.
– Moi, répondit sans hésiter l’enfant, du temps où j’étais roi de Rome. À l’âge de cinq ans – âge où commence l’éducation des princes de la maison d’Autriche –, commença l’éducation du fils de Napoléon. Le comte Maurice Districhetein en avait la direction supérieure ; et, sous lui, le capitaine Foresti, pour les choses de la guerre, et le poète Collin – frère de Henri Collin, auteur des
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tragédies de Régulus et de Coriolan, auteur lui-même d’une tragédie du Comte d’Essex – en suivait les détails.
À cinq ans, le prince-duc parlait français comme un Parisien, et cela avec l’accent particulier aux habitants de la capitale.
On songea à lui apprendre l’allemand. La lutte fut longue, et la répugnance qu’il opposa à l’étude de cette langue est, encore aujourd’hui, proverbiale en Autriche. On avait beau lui démontrer, par tous les raisonnements imaginables, l’intérêt qu’il avait à parler la langue d’un pays devenu désormais sa patrie, l’enfant résistait de toutes ses forces et s’obstinait à ne parler que français ou italien.
Il fallut, pour vaincre cette obstination, promettre au jeune duc que l’allemand ne serait jamais pour lui qu’une langue de luxe, et qu’il continuerait à parler le français.
Son caractère, déjà assez tranché à cette époque, était un mélange de bonté et de fierté, de fermeté et de raison ; naturellement opiniâtre, il commençait, à toute idée qui ne lui était point
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familière, par opposer une vive résistance dont le raisonnement seul pouvait le faire départir ; bon pour ses inférieures, tendre pour ses maîtres, sa bonté et sa tendresse étaient intérieures : il fallait les deviner, cachées au fond de son âme, les aller chercher comme le plongeur va chercher la perle.
Il avait l’amour du vrai absolu poussé jusqu’au fanatisme, et détestait le contes et les fables.
– Puisque cela n’est pas arrivé, disait-il, cela n’est bon à rien.
Ce n’était point l’avis de son professeur Collin, qui, en sa qualité de poète, vivait, au contraire, dans le monde des rêves. Aussi essaya-t-il de surmonter cette disposition de l’enfant à n’accepter pour vrai que ce qui l’était absolument. Il avait cru avoir trouvé un moyen : il partit, un jour, avec le jeune prince, en lui annonçant qu’ils allaient faire une longue promenade ; arrivés sur les montagnes verdoyantes qui dominent Schœnbrunn, le professeur et son élève firent une halte d’un instant, puis, reprenant leur course, s’enfoncèrent dans une vallée étroite et ombreuse où se trouve
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une enceinte qui, séparée entièrement par des arbres touffus de la vue de Vienne et des vastes plaines du Danube, n’a plus pour horizon que les montagnes, dont les gradins s’élèvent comme un amphithéâtre gigantesque jusqu’aux cimes du Schneeberg.
En cet endroit, existe une chaumière solitaire, isolée, construite en harmonie avec les montagnes qui l’entourent dans la forme d’un chalet tyrolien, qu’à cause de cette ressemblance, on nomme Tyroler-Haus.
Ce fut là, dans cet endroit, qui est séparé du reste du monde par des montagnes, des ravins et des forêts, ce fut là, qu’après avoir fait comprendre à son élève les beautés de ce site pittoresque, et avoir essayé de lui montrer la grandeur de la nature sauvage et solitaire, le poète-professeur lui raconta tout à coup, sans la lui donner pour vraie ni fausse, la merveilleuse histoire de Robinson Crusoé, laquelle frappa si profondément l’esprit de l’enfant, ou plutôt éveilla si complètement son imagination encore endormie, qu’il se crut un instant dans un désert,
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et qu’il proposa de lui-même à son professeur d’essayer de fabriquer les instruments nécessaires aux premiers besoins de la vie ; tous deux se mirent à l’ouvrage, en effet, et, ces instruments fabriqués tant bien que mal, ils creusèrent ensemble, en moins de quinze jours, sur le modèle de celle du naufragé anglais, une grotte que l’on montre encore aujourd’hui aux voyageurs comme l’ouvrage du fils de Napoléon, et que l’on ne désigne que sous le nom de la grotte de Robinson Crusoé.
À l’âge de huit ans, le prince dut commencer l’étude des langues anciennes ; ce fut l’épreuve la plus difficile qu’eut à supporter son professeur Collin, l’enfant manifestant le plus profond dégoût pour le grec et le latin ; toute son intelligence se portait instinctivement vers les sciences relatives à l’art militaire.
En 1824, cependant, cette répugnance était vaincue. Collin mourut, et M. le baron d’Obenhaus, son successeur, mit entre les mains du jeune homme Tacite et Horace. Mais, ayant entendu comparer son père à César, le jeune duc
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abandonna complètement la lecture de l’historien et du poète pour celle du capitaine, et les Commentaires de César devinrent sa lecture favorite.
Tout cela, c’était de l’histoire ancienne, et la difficulté était de faire aborder à un pareil élève l’histoire moderne, c’est-à-dire l’étude de ce qui avait précédé, engendré et suivi la Révolution.
Ce soin fut confié à M. de Metternich.
Ce que l’habile diplomate raconta à son élève de cette prodigieuse histoire, ce qu’il mit en lumière, ce qu’il laissa dans l’ombre est un mystère pour nous ; on n’osa point tout cacher à l’enfant, on ne put cependant tout lui dire : il vit et toucha tout ce qui était trop proche de lui pour être dérobé à ses regards ; mais, en somme, il n’entrevit que de vagues horizons, et son regard ne plongea dans certaines profondeurs que comme l’œil plonge dans un précipice, à la lueur d’un éclair.
Quoi qu’il en soit, la ténacité d’esprit du duc de Reichstadt, qui le ramenait toujours vers un même but : l’adoration religieuse qu’il avait
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vouée à la mémoire de son père, tout cela – si habile que fût l’instituteur politique – hérissait de difficultés la tâche que s’était imposée M. de Metternich.
Aussi, dès les premiers rapports qui avaient été faits à la cour sur la passion naissante du jeune duc pour la belle Rosenha Engel, l’ordre avait-il été donné de fermer complètement les yeux sur cette petite fantaisie d’adolescent, laquelle pouvait donner quelques distractions à cet esprit qui n’avait de désirs et d’appétences qu’aux choses que, pour son bonheur, il eût dû ignorer. Seulement, ce que l’on avait cru n’être qu’une fantaisie et ne jamais devoir être que cela avait pris les proportions que prenait chaque chose à laquelle s’arrêtait l’imagination ardente du fils de Napoléon : la fantaisie était devenue une passion réelle ; ce qui faisait qu’à une heure du matin, par une froide nuit de février, le jeune duc attendait la belle danseuse, non pas dans la chaude atmosphère de sa chambre à coucher, derrière les épais rideaux de brocart, à la vitre tiède de la fenêtre, mais en dehors, accoudé sur le balcon, nu-tête, et en toussant si
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douloureusement, que parfois, sous la secousse de cette toux, le corps faible et élancé du jeune homme s’ébranlait comme un peuplier que secoue le bras vigoureux d’un bûcheron.
Hélas ! le bûcheron qui commençait à secouer le jeune arbre impérial, c’était la Mort, dont, cinq ans plus tard, la cognée devait l’abattre si loin du grand et robuste chêne qui avait couvert le monde de son ombre.
Voilà pourquoi, la main sur la poitrine, le pauvre condamné du Destin s’était redressé un instant de toute la hauteur de sa taille.
Puis, peut-être aussi ce mouvement était-il produit chez lui par un bruit sourd comme un grondement de tonnerre, qui semblait venir se rapprochant de Vienne à Schœnbrunn, et qui, pour les imaginations calmes, n’était autre chose que le bruit d’une voiture.
Bientôt, en effet, au roulement de plus en plus rapproché, se joignit la double flamme de deux lanternes qui semblaient voler sur la route, plus rapides que ces feux follets qui courent à la surface des étangs.
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Frappé à la fois par deux de ses sens, l’ouïe et la vue, et peut-être encore mieux averti par ces pressentiments qui frémissent dans les jeunes cœurs, le prince ne parut plus conserver aucun doute, et, sautant comme un écolier, battant des mains comme un enfant, il s’écria plusieurs fois, comme s’il eût confié son bonheur à quelqu’un, et dans cette langue française, la seule chose qu’il eût gardée de la France :
– C’est elle ! Dieu béni, c’est elle !
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