Les Mohicans de Paris 2
Camille chez les Volsques
XLVIII
Un des grands reproches que l’on a faits à mon ignorance, c’est d’avoir dit un jour – je ne sais plus à quelle occasion – que le paratonnerre attirait la foudre.
Supposons, cher lecteur, que les leçons du savant M. Buloz sur l’électricité et sur la pile voltaïque ne m’aient point profité, et que je sois encore aujourd’hui encroûté dans mon erreur.
Je disais : « Comme le paratonnerre n’a d’autre but que d’attirer la foudre, nous pensons que les jeunes filles sont destinées uniquement à attirer les jeunes gens » ; et, en disant cela, je ne croyais, certes, exprimer une opinion ni bien neuve ni bien hardie.
Les deux jeunes filles attirèrent donc dans leur
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direction la flamme qui jaillit des yeux de Camille, dès que l’ardent créole les aperçut de loin, au milieu de leur nuage.
Il doubla le pas, et, comme sa marche gagnait sur celle des ânons, il n’était plus qu’à peu de distance des deux amazones, quand l’une d’elles, se retournant par hasard, arrêta sa monture, et fit signe à sa compagne d’arrêter la sienne.
Camille, en voyant ce manège, redoubla de vitesse, et atteignit bientôt les deux jeunes filles ; alors, la plus grande, se dressant sur la planchette de bois où elle appuyait ses pieds, jeta les rênes sur le cou de son âne, et, au risque de rouler dans la poussière, tomba dans les bras du jeune homme, qu’elle embrassa de toute la force de ses lèvres.
– Oh ! Chante-Lilas, princesse de Vanves ! s’écria Camille.
– Enfin ! c’est donc toi, ingrat ! dit la jeune fille. Y a-t-il assez longtemps que je te cherche !
– Tu me cherches, princesse ? dit Camille.
– Par monts et par vaux ! je ne suis même
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venue ici que dans cette intention.
– C’est comme moi, répondit Camille, j’étais venu ici uniquement pour te chercher.
– Eh bien, reprit Chante-Lilas en embrassant une seconde fois Camille, puisque nous nous sommes trouvés, je crois inutile de nous chercher plus longtemps... Embrassons-nous donc, et n’en parlons plus.
– N’en parlons plus, et embrassons-nous ! dit Camille en exécutant la manœuvre commandée.
– À propos... dit Chante-Lilas.
– Quoi ?... Est-ce que nous ne nous sommes pas encore assez embrassés ? interrompit Camille.
– Non, ce n’est point cela... Permets-moi de te présenter mon amie intime, mademoiselle Pâquerette, comtesse du Battoir. Je crois inutile de te faire remarquer que son nom de baptême est Pâquerette, et que la comtesse du Battoir...
– Est son nom de noblesse... Bien ! Et, quant à son nom de famille ?
– Elle s’appelle tout simplement Colombier,
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répondit la belle blanchisseuse.
– Ajoute aussi que c’est le nom de ses lèvres, car jamais roucoulements d’amour ne sortiront d’un nid plus rose et plus frais.
Les roses des lèvres de Pâquerette grimpèrent immédiatement à ses joues, et elle allait, bien certainement, baisser les yeux, lorsque la princesse de Vanves la força de fixer son regard sur Camille, en présentant à son tour le jeune homme à sa première dame d’honneur.
– M. Camille de Rozan, gentilhomme américain, dit Chante-Lilas, lequel a des millions aux Antilles, et, comme tu peux le voir, des pétards plein ses poches.
La princesse de Vanves appelait pétards les mots brûlants dont Camille avait l’habitude d’émailler sa conversation.
– Et où allez-vous ainsi, sans indiscrétion ? demanda Camille.
– Mais je viens de te le dire, malheureux ! s’écria la princesse ; nous allions à ta recherche. – Pas vrai, Pâquerette ?
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– Nous n’allions pas autre part, bien certainement, répondit la comtesse.
– Comment se fait-il, demanda Camille, qu’aujourd’hui mardi, vous n’habitiez pas l’humide royaume, belle naïades ? Le soleil aurait-il, par mégarde, desséché votre palais ?
– Il n’y a ici de palais desséchés que les nôtres, mon gentilhomme, répondit Chante-Lilas en faisant clapper sa langue ; et, si vous êtes vraiment aussi gentilhomme que vous le dites, et même que vous en avez l’air, vous allez sur-le-champ nous trouver un joli petit endroit – il serait grand et vilain, que cela me serait égal – où nous puissions manger du lait et boire de la galette.
– Princesse ! fit Camille.
– Bon ! c’est le contraire que je voulais dire ; mais je suis si altérée que j’en perds l’esprit !
– Je cours à la découverte, dit Camille en se mettant en marche.
Mais Chante-Lilas l’arrêta par le pan de sa redingote.
– Oh ! ce n’est point à la princesse de Vanves
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qu’on en fait voir de cette couleur-là, monsieur Ruggieri ! cria-t-elle.
– Que veux-tu dire, princesse de mon cœur ? demanda ingénument le créole.
– Elle a tout simplement peur que vous ne reveniez pas, répondit Pâquerette ; et nous avons bien soif, allez !
– Tu l’as dit, Pâquerette, reprit Chante-Lilas, toujours accrochée à la redingote de Camille.
– Moi, princesse ! s’écria le jeune homme, moi, te quitter, t’abandonner, te fuir, quand tu m’envoies chercher de la galette ? Avec quel monde as-tu donc vécu depuis que je t’ai quittée, ma mignonne ? Comment ! six semaines d’absence t’ont changée à ce point, que tu suspectes la loyauté de Camille de Rozan, gentilhomme américain ? Mais je ne te reconnais plus, princesse de mon âme ! mais on m’a changé ma Chante-Lilas.
Et Camille leva désespérément ses bras au ciel.
– Eh bien, va devant ! dit-elle en lâchant les
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basques de la redingote : – ou plutôt, non, ajouta-t-elle en se ravisant : il serait cruel de te faire faire deux fois le voyage, par ce soleil étouffant ! Allons à la découverte ensemble... Seulement, tâche de retrouver mon âne : je ne sais ce qu’il est devenu pendant notre reconnaissance, et j’en ai répondu sur la tête du patron.
L’âne avait disparu en effet ; on eut beau regarder au loin dans les deux grandes plaines qui bordaient la route, pas le moindre soupçon d’âne.
Cependant, après quelques recherches, on retrouva le fugitif.
On l’invita poliment à remonter sur la route, et l’animal, avec une douceur et une obéissance dont peu d’hommes eussent été capables, fit droit à la requête, et, le plus gracieusement du monde, tendit son dos à la jeune fille.
La comtesse du Battoir céda alors son âne à Camille, et monta derrière Chante-Lilas.
Puis la joyeuse caravane se mit en route, à la recherche d’une ferme, d’un cabaret ou d’un moulin.
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L’artificier Camille n’avait pas tiré d’un coup tous ses pétards, comme disait la princesse de Vanves ; aussi Dieu sait de quels gais propos la route fut émaillée ! écuyères et cavalier se les renvoyaient en notes sonores ; la plaine retentissait de leurs éclats de rire ; les oiseaux, les prenant pour de joyeux confrères, ne s’effarouchaient point en les voyant passer ; ce trio voyageur ressemblait aux trois premiers dimanches du mois de mai : c’étaient trois printemps incarnés.
Camille avait déjà demandé comment il se faisait qu’un mardi les deux jeunes filles fussent sur la grande route de Paris à fouetter des ânes, au lieu d’être dans leur lingerie à plisser des chemises ; Chante-Lilas passa la parole à Pâquerette ; et celle-ci apprit au jeune homme que, le susdit mardi étant le jour de fête de leur patronne, elles avaient pris leur volée dans l’intention bien arrêtée de chercher l’Américain.
Chante-Lilas, elle aussi, comme on le voit, revenait à ses moutons.
– Mais, observa Camille, comment se fait-il
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que je te trouve sur cette route-ci, plutôt que sur une autre ?
– D’abord, répondit la princesse, je t’ai cherché sur toutes les routes ; mais je te cherchais plus particulièrement sur celle-ci parce que l’on m’avait dit que tu habitais le Bas-Meudon.
– Bon ! qui t’a dit cela ? demanda Camille.
– Tous les voisins, donc !
– Eh bien, princesse, dit Camille avec un aplomb parfait, les voisins t’ont tout simplement fait poser, ma fille.
– Pas possible !
– Aussi vrai que j’aperçois, là-bas, le moulin de nos rêves.
Et, en effet, on apercevait un moulin à l’horizon.
– Mais enfin, si les voisins m’ont fait poser, ce qui est encore possible, pourquoi te rencontré-je sur la route de Meudon ? demanda Chante-Lilas avec cette bonne foi et cette crédulité qui étaient l’apanage des grisettes, du temps où il y avait encore des grisettes et de la crédulité.
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Camille haussa les épaules en homme qui veut dire : « Comment, tu ne devines pas ? »
Chante-Lilas comprit le geste.
– Non, je ne devine pas, dit-elle.
– Rien n’est plus naturel, cependant, répondit Camille. Mon notaire demeure à Meudon, et je viens de toucher de l’argent chez mon notaire... Tiens, écoute.
Et, frappant sur les poches de son gilet, il fit retentir le son des pièces d’or qu’il avait emportées pour ses achats.
– C’est vrai, dit la princesse, convaincue par le bruit des pièces justificatives ; je te crois. Mais, maintenant, il faudra que tu me fasses voir ton notaire... Voilà plusieurs fois que j’entends parler de notaires : je désire en voir un ; on dit que c’est très curieux.
– Et l’on a raison de le dire, princesse : c’est même encore beaucoup plus curieux qu’on ne le dit.
On arrivait au moulin ; ce qui changea la direction des idées de la jeune fille.
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Hélas ! encore une chose qui s’en va, le moulin ! avant dix ans, nos petits-enfants éclateront de rire quand nous leur dirons que les moulins servaient jadis à moudre le blé ; et, si le musée des Antiques ne songe pas à en conserver un, nos descendants refuseront de croire à la réalité de la ressemblance, quand nous leur en ferons la description.
C’était, cependant, autrefois un but de promenade ravissant pour les jeunes gens et les jeunes filles, qu’une visite au moulin ; il y en avait de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs, de tous les noms.
Il y avait le moulin Joli, le moulin Blanc, le moulin Rouge, le moulin Noir, le moulin de la Galette, le moulin de Beurre ; il y avait enfin des moulins pour tous les goûts.
On s’asseyait devant une table, et l’on regardait tourner les ailes du moulin pendant trois ou quatre heures, en mangeant de la galette et en buvant du lait ; c’était un plaisir pur, innocent et qui n’était subversif d’aucun ordre social !
Les trois jeunes gens, après avoir attaché leurs
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deux ânes, entrèrent dans le moulin, où on leur servit de la galette chaude et du lait froid.
Camille et Pâquerette y allaient bon jeu, bon argent, quand, à la troisième bouchée qu’elle mordit dans la galette, la princesse de Vanves s’écria :
– Oh ! que nous sommes donc bêtes de manger de la galette !
– Eh ! princesse, interrompit Camille, parle donc au singulier, s’il te plaît.
– Oh ! que tu es donc bête de manger de la galette !
– Bravo ! dit Camille ; voilà qui est mieux qu’un pétard : c’est une fusée !... Et pourquoi suis-je bête, voyons, de manger de la galette ?
– Mais, dit Chante-Lilas, parce qu’il est trois heures de l’après-midi, que nous ne pourrons pas dîner, et que j’espère bien que M. Camille de Rozan, gentilhomme américain, va nous offrir un dîner magnifique.
– Tout ce que tu voudras, princesse ! Ma foi, c’est bien le moins, n’est-ce pas, quand on s’est
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cherché aussi longtemps que nous, qu’on ne se quitte pas sans avoir bu à la santé l’un de l’autre ?
– Eh bien, commande le dîner.
– Oh ! pas ici, mes bergères.
– Où donc, alors ?
– À Paris... Peste ! on dîne trop mal à la campagne ! La campagne est bonne pour donner de l’appétit, mais non pour le satisfaire.
– Va pour Paris... Et où dînerons-nous, à Paris ?
– Chez Véfour, pardieu !
– Chez Véfour ?... Oh ! quel bonheur ! s’écria la jeune fille en faisant claquer ses doigts en signe de contentement ; il y a si longtemps que j’entends parler de Véfour : on dit que c’est très curieux.
– Comme les notaires ! dit Camille ; il y en a même qui prétendent que c’est encore plus curieux, attendu que, chez Véfour, on mange, et que, chez les notaires, on est mangé.
– Oh ! Pâquerette, s’écria la princesse, tu ne te
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plaindras pas, j’espère ! En voilà un pétard. Chez Véfour !...
– Allons, allons, dit Camille, en route, mes enfants ! J’ai quelques emplettes à faire avant de dîner, je vous en préviens.
– Pour des dames ? dit Chante-Lilas en pinçant jusqu’au sang le bras de Camille.
– Ah bien, oui, des dames ! dit Camille. Est-ce que je connais des dames, moi ?
– Et pour qui me prenez-vous donc, mon gentilhomme ? dit Chante-Lilas, se redressant avec une fierté comique.
– Toi, princesse, répondit le jeune homme en l’embrassant, je te prends pour la plus fraîche, la plus spirituelle et la plus jolie blanchisseuse qui ait jamais fleuri au bord d’une rivière, sous la calotte des cieux !
Un fiacre vide passait devant le moulin ; on lui fit signe de s’arrêter.
Puis on détacha les ânes, et, moyennant une pièce de trente sous – il y avait encore des pièces de trente sous à cette époque-là –, le garçon du
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moulin se chargea de les reconduire à Vanves.
Après quoi, on monta dans le fiacre, et l’on donna l’adresse de Véfour.
Des emplettes, il n’en fut pas question, pour ce jour-là du moins.
Au dessert, les fraises mangées, le café pris, l’anisette dégustée, Pâquerette Colombier, dont le rôle devenait de plus en plus difficile entre les deux jeunes gens, se souvint tout à coup que son oncle, vieux militaire, l’attendait pour panser ses blessures.
Et, faisant ce que nous allons faire, elle laissa le gentilhomme américain en tête à tête avec Chante-Lilas.
Seulement, nous qui n’avons pas d’oncle blessé, nous retournerons vers le Bas-Meudon, où Carmélite, à la fenêtre depuis sept heures du soir, se désespère en entendant sonner minuit.
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