Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 46 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Où il est longuement question des vertus de madame la marquise Yolande Pentaltais de la Tournelle.

LXXXIX

 

Où il est longuement question des vertus de

madame la marquise Yolande Pentaltais de

la Tournelle.

 

Le général regarda un instant son neveu avec cette compassion du vieillard pour les maux qu’il n’éprouve plus, mais qu’il se rappelle avoir éprouvés.

Puis il reprit :

– Maintenant, mon cher Pétrus, prête à ce que je vais te dire une oreille attentive ; ce sera plus intéressant pour toi que ne l’était pour Didon et ses courtisans l’histoire d’Énée ; et, cependant, dit le poète,

Conticuere omnes, intentique ora tenebant1.

 

1 Énéide, livre II.

 

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– J’écoute, mon oncle, dit tristement Pétrus.

– Tu connais M. Rappt ?

– Je l’ai vu deux fois dans l’atelier de Régina, répondit le jeune homme.

– Et tu le trouves outrageusement laid, n’est-ce pas ? C’est naturel !

– Laid n’est pas le mot, mon oncle.

– Tu es bien généreux.

– Je dirai plus, continua Pétrus : aux yeux de beaucoup de gens pour lesquels l’expression du visage ne signifie rien, le comte Rappt peut même passer pour un bel homme.

– Morbleu ! voilà comme tu parles de ton rival !

– Mon oncle, il faut être juste, même avec un ennemi.

– Ainsi, tu ne le trouves pas laid ?

– Je le trouve bien pis que cela, mon oncle : je le trouve inexpressif. Tout est froid et immobile comme le marbre dans cet homme, et semble, par un certain instinct matériel, tendre vers la terre ;

 

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les yeux sont ternes, les lèvres minces et serrées ; le nez est rond, le teint couleur de cendre ; la tête remue, jamais les traits ! Si l’on pouvait recouvrir un masque de glace d’une peau vivante, mais qui eût cependant cessé d’être animée par la circulation, ce chef-d’œuvre d’anatomie donnerait quelque chose de pareil au visage de cet homme.

– Tu flattes tes portraits, Pétrus, et, si je veux laisser de moi un souvenir embelli à la postérité, je te chargerai de lui transmettre mon image.

– Mon oncle, revenons, je vous prie, à M. Rappt.

– Bien volontiers... Mais, enfin, tel que tu trouves ton rival, ne t’étonnes-tu pas que Régina consente à l’épouser ?

– En effet, mon oncle, une personne d’un goût si pur, d’une appréciation si élevée ! Je n’y comprends rien... Que voulez-vous ! il y a de ces mystères-là dans les femmes, et, malheureusement, Régina est une femme.

– Bon ! tout à l’heure tu ne l’acceptais pas

 

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comme une demi-déesse, et voilà que, parce qu’elle ne t’aime pas, et qu’elle va en épouser un autre, tout en l’aimant, tu la rabaisses au-dessous de l’humanité !

– Mon oncle, nous ne sommes point ici, daignez vous le rappeler, pour discuter les agréments, la vertu ou le plus ou moins de divinité de mademoiselle Régina de Lamothe-Houdon ; nous sommes ici pour parler de M. Rappt.

– C’est juste... Vois-tu, mon cher Pétrus, il y a, dans l’histoire obscure et tortueuse de cet homme, deux mystères : l’un m’a été révélé ; mais je n’ai jamais pu pénétrer l’autre.

– Et ce mystère que l’on vous a révélé, mon oncle, est-il un secret ?

– Oui et non ; mais, en tout cas, je me crois le droit de le partager avec toi. Tu me disais, avant le dîner, cher ami, que j’avais été particulièrement dévot à cette dévote qui se nomme la marquise de la Tournelle ; il y a, par malheur, du vrai là-dedans ! Mademoiselle Yolande de Lamothe-Houdon épousa, en 1784, le

 

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marquis Pentaltais de la Tournelle, ou, plutôt, les quatre-vingts ans et les cent cinquante mille livres de rente du susdit marquis ; de sorte qu’au bout de six mois de mariage, elle se trouva veuve, marquise et millionnaire. Elle avait dix-sept ans ; elle était ravissante ! – Tu jurerais, n’est-ce pas, qu’elle a toujours eu soixante ans et qu’elle n’a jamais été belle ? Jure, mon ami ; mais ne parie pas : tu perdrais ! – Tu dois comprendre que tout ce qu’il y avait de gentilshommes élégants à la cour du roi Louis XVI présenta ses hommages à la belle veuve ; mais, grâce à un très sévère directeur de conscience qu’elle avait, elle résista, dit-on, à toutes les tentations du diable. On attribuait cette vertu – qu’on ne savait à quoi attribuer – à la mauvaise santé de la marquise ; en effet, vers la fin de 1785, on la vit pâlir, maigrir, dépérir, au point qu’on lui ordonna les eaux de Forges, fort à la mode à cette époque. Si efficaces que fussent les eaux de Forges, au bout d’un mois ou deux, on s’aperçut qu’elles étaient insuffisantes, et le médecin conseilla celles de je ne sais quel petit village de Hongrie, appelé Rappt, je crois.

 

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– Mais, mon oncle, c’est le nom du colonel, interrompit Pétrus.

– Je ne te dis pas le contraire ; pourquoi veux-tu, puisqu’il y a, de par la terre, un village qui s’appelle Rappt, qu’il n’y ait pas, de par le monde, un homme qui s’appelle comme ce village ?

– Vous avez raison.

– Ce médecin dont je te parle était un très habile homme : la belle et languissante veuve partit pour la Hongrie vers le commencement de 1786, pâle, amaigrie, défaite ; elle resta six mois aux eaux, ou ailleurs, et revint, vers la fin de la même année, fraîche, grasse, bien portante, plus belle enfin que jamais. Le bruit de sa sauvagerie avait alors jeté, parmi les prétendants de mademoiselle Yolande, le même désordre que jeta, parmi ceux de Pénélope, le retour

d’Ulysse1 ; moi seul n’avais pas désespéré au départ, et ne désespérai point au retour. Cela

1 Odyssée, chant XXII : les prétendants apprennent de la bouche d’Ulysse lui-même son retour à Ithaque, après l’épreuve de l’arc : « La pâle terreur les saisit tous : chacun cherchait du regard l’issue qui le sauverait d’une mort certaine. »

 

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tenait à ce que, envoyé en mission auprès de l’empereur Joseph II, j’avais eu l’idée – la réponse à ma dépêche ne pouvant être donnée qu’au bout d’une quinzaine de jours –, j’avais eu l’idée, dis-je, d’aller faire un tour en Hongrie, et, une fois en Hongrie, de pousser jusqu’à Rappt. Je ne peux pas te dire tout ce que je vis sans être vu ; mais tout ce que je vis me donna cette certitude, que la rigide veuve n’était point aussi sévère qu’elle le paraissait ; et c’est l’espoir qu’à son retour, je pourrais, avec de l’assiduité et de la patience, obtenir d’elle ce qu’il n’était que trop probable qu’un autre, plus heureux que moi, avait obtenu...

– Elle était enceinte ? demanda Pétrus.

– Je n’ai pas dit un mot de cela.

– Mais il me semble, mon oncle, que, si vous n’avez pas dit un mot de cela, c’est au moins cela que vous avez voulu dire.

– Mon cher Pétrus, tire de mes paroles les conséquences qu’il te plaira d’en tirer ; mais ne me demande pas d’explications. Je suis comme Tacite, je raconte pour raconter, et non pour

 

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prouver. Narro ad narrandum, non ad

probandum1.

– J’écoute, mon oncle.

– Un an après, j’eus la preuve évidente et irrécusable que La Fontaine fut un grand moraliste, le jour où il lança cet axiome :

 

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage2.

 

– C’est-à-dire, mon oncle, que vous fûtes l’amant de la marquise de la Tournelle.

– Oh ! que tu as une méchante habitude, Pétrus : c’est de vouloir faire mettre aux gens les points sur les i ! Rien n’est de plus mauvaise compagnie que cette exigence-là !

– Je n’insiste pas, mon oncle ; mais ces bouquets que régulièrement vous envoyez...

 

1 Non Tacite, mais Quintillien, Institution oratoire, livre X, 1 : « Scribantur ad narrandum, non ad probandum. »

2 La Fontaine, Fables, livre II, XI. Le Lion et le Rat.

 

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– Depuis quarante ans, mon cher ami... Je souhaite que, dans quarante ans la belle Régina de Lamothe-Houdon reçoive un bouquet ayant signification semblable à celui que j’envoie à la marquise de Tournelle.

– Ah ! vous voyez bien, mon oncle, que c’est à la marquise de la Tournelle que vous donnez cette marque de souvenir.

– Ai-je donc laissé échapper le nom de la pauvre marquise ? Si cela est, je suis impardonnable, en vérité, d’autant plus impardonnable que ma liaison avec elle ne dura que quelques mois, attendu que, vers le milieu de 1787, Sa Majesté la reine Marie-Antoinette me renvoya en mission en Autriche, d’où je ne revins, en 1789, que pour quitter de nouveau la France, le 7 octobre de la même année. À partir de ce moment, tu sais ma vie, mon cher Pétrus. J’ai voyagé en Amérique ; je suis revenu, après le 10 août 1792, en Europe ; je suis entré dans l’armée de Condé ; j’y suis resté jusqu’au licenciement ; je me suis établi, à Londres, marchand de jouets d’enfants ; je suis revenu en

 

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France en 1818 ; j’ai touché mon indemnité, et, finalement, j’ai été nommé député en 1826. – En entrant à la Chambre, j’y ai trouvé M. le comte Rappt. D’où venait-il ? qui était-il ? à qui devait-il sa fortune ? Personne ne pouvait le dire. Comme Catinat, il avait reçu ses lettres de noblesse sans être obligé de faire ses preuves. Le nom du comte, étant le même que celui de ce petit village de Hongrie qui jouait un rôle dans les événements de ma jeunesse, attira mon attention sur mon honorable collègue ; un discussion que j’eus, quelque temps après, avec ma vieille amie, la marquise de la Tournelle, sur l’âge positif du comte, qu’elle s’obstinait, vis-à-vis de moi, à rajeunir d’un an, fit que je me mis aux enquêtes sur les antécédents du colonel. Or, voici ce que j’appris. – Je te préviens d’avance que je tiens toutes les choses que je vais te dire pour de méchants propos auxquels je t’invite à n’ajouter qu’une foi très douteuse. – La carrière militaire du comte Rappt date de 1806 ; on le voit poindre tout à coup près du général de Lamothe-Houdon, à la bataille d’Iéna. Le colonel comte Rappt est brave ; personne ne lui conteste cela : il

 

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faut bien lui laisser quelque chose. Il se distingua, fut fait lieutenant sur le champ de bataille, et, à peine nommé lieutenant, fut choisi par le général de Lamothe-Houdon pour lui servir d’officier d’ordonnance...

– Pardon, mon oncle, interrompit Pétrus ; mais, si, comme tout donne lieu de supposer, le colonel Rappt est fils de la marquise de la Tournelle, la marquise étant la sœur du maréchal, le comte Rappt se trouverait être le neveu de M. de Lamothe-Houdon ?

– En effet, mon ami, voilà comme les mauvaises langues expliquent son avancement rapide, sa faveur constante près du maréchal, et son influence politique à la Chambre ; mais tu comprends que, si l’on croyait tout ce que disent les mauvaises langues...

– Continuez, mon oncle, je vous en prie.

– Eylau ajouta un degré à la fortune militaire du jeune officier ; nommé capitaine vers la fin de février 1807, il devint alors aide de camp du général de Lamothe-Houdon ; ce fut en cette qualité qu’il assista, le 27 septembre 1808, à

 

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l’entrevue d’Erfurth.

– Mon cher ami, lorsque tu t’occuperas d’histoire contemporaine, tu viendras me demander quel but avait cette paix jurée entre les deux plus puissants souverains de l’Europe ; et, comme j’habitais Londres à cette époque, et que, tout tourneur en bois que j’étais, je voyais, en ma qualité de descendant des empereurs de Constantinople, des hommes assez bien renseignés, je te dirai que l’Angleterre, qui avait frissonné lors du camp de Boulogne, trembla lors de l’entrevue d’Erfurth : elle avait senti l’Inde près de lui échapper ! – Mais, par bonheur, nous n’avons point à nous occuper de ces suprêmes questions ; de moindres intérêts nous agitent, comme on dit au Théâtre-Français... L’empereur Napoléon avait présenté à son ami, l’empereur Alexandre, les généraux qui l’accompagnaient, faisant à chacun la part de la naissance, du rang et du courage. Le général de brigade de Lamothe-Houdon fut présenté comme les autres ; sa naissance était illustre, son courage proverbial ; seulement, il était pauvre.

 

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« – Sire, dit un jour l’empereur Napoléon à l’empereur Alexandre, avez-vous une riche héritière moscovite dont vous ne sachiez que faire ? J’ai un brave mari à lui donner.

« – Sire, répondit l’empereur de Russie, j’ai justement à l’heure qu’il est sous ma tutelle une jeune princesse orpheline et riche à millions.

« – Une princesse ?

« – Oui, et, ce qui est rare en Russie, une vraie princesse de vieille souche, d’antique noblesse, une descendante des anciens czars ; non pas un nom en of, comme nous autres Romanof, qui sommes de la noblesse d’hier, mais un nom en ky.

« – Jeune ?

« – Dix-neuf ans.

« – Jolie ?

« – Elle est Circassienne.

« – Voilà qui me convient à merveille ! Eh bien, mon cousin, je vous demande la main de votre orpheline pour mon protégé.

 

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« – Accordé, mon cousin ! répondit Alexandre. »

Et, quinze jours après, la princesse Rina Tchouvadiesky épousa le général de division comte de Lamothe-Houdon. – Passe-moi un verre de rhum, égoïste qui ne songes pas même à demander à ton oncle s’il n’a pas l’habitude de prendre quelque chose après son café !

Pétrus, désireux de connaître la fin de l’histoire, se hâta de verser un verre de rhum à son oncle et de lui présenter la chaude et ardente liqueur mûrie par le soleil d’or de la Jamaïque.

 

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