Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 31 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Les pas.

LXXIV

 

 

Pendant que le jardinier s’éloignait dans la direction de la remise, M. Jackal, ses lunettes relevées jusque sur le front, et bourrant son nez de tabac, examinait la trace des pieds.

Il tira de sa poche un fin couteau, moitié canif, moitié serpette ; ouvrit une de ses huit ou dix lames, et coupa une petite branche avec laquelle il commença de mesurer les pas.

– Voici les traces, qui se dirigent du mur à la fenêtre, et de la fenêtre au mur, aller et retour, dit-il. Les ravisseurs étaient bien renseignés, à ce qu’il paraît, sur les habitudes du pensionnat, et ne se croyaient pas obligés de prendre de grandes précautions ; seulement...

M. Jackal parut embarrassé.

 

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– Seulement, répéta l’homme de police, voilà des souliers exactement de la même longueur et de la même largeur. Une fois dans le jardin, un seul homme aurait-il fait le coup, et les deux autres auraient-ils attendu ?

– Les souliers sont de la même longueur et de la même largeur, dit Salvator ; mais ils n’appartiennent pas au même pied.

– Ah ! ah ! et à quoi voyons-nous cela ?

– Aux clous de la semelle, qui sont disposés différemment.

– C’est ma foi vrai ! dit M. Jackal : de deux pas en deux pas, on retrouve un soulier gauche avec des clous disposés en triangle. Un de nos hommes est franc-maçon.

Salvator rougit légèrement.

M. Jackal ne vit point ou ne voulut point voir cette rougeur.

– En outre, reprit Salvator, un des deux hommes boitait du pied droit : le soulier, comme vous pouvez le voir, est plus éculé de ce côté-là que de l’autre.

 

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– C’est encore vrai, dit M. Jackal. Est-ce que vous avez été du métier ?

– Non, dit Salvator ; je suis, ou plutôt, autrefois, j’ai été chasseur.

– Chut ! dit M. Jackal.

– Quoi ? demanda Salvator.

– Voici une troisième trace... Ah ! un pied tout particulier, et qui n’a aucune ressemblance avec les pieds plats que nous venons d’examiner ; un véritable pied d’homme du monde, d’aristocrate, de grand seigneur ou d’abbé.

– De grand seigneur, monsieur Jackal !

– Pourquoi insistez-vous sur le grand seigneur ? J’aimerais assez rencontrer un abbé dans cette affaire, dit le voltairien M. Jackal.

– Vous aurez la douleur de vous en priver.

– Et pourquoi cela ?

– Parce que nous ne sommes plus au temps de

l’abbé de Gondi1, temps où les abbés montaient à cheval ; or, l’homme qui a laissé cette empreinte

 

1 Jean-François-Paul de Gondi, le futur cardinal de Retz.

 

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était un cavalier : voici, derrière le talon de sa botte, les petites tranchées qu’ont creusées ses éperons.

– Vous avez raison ! s’écria M. Jackal. Par ma foi, mon cher monsieur Salvator, vous êtes presque aussi fort qu’un homme du métier.

– C’est qu’en effet, dit Salvator, je passe une partie de ma vie à observer.

– Aidez-moi donc, maintenant, à suivre la trace des pas jusqu’à la fenêtre.

– Oh ! cela, dit Salvator, ce ne sera point chose difficile.

Et le piétinement des souliers et des bottes conduisit Salvator et M. Jackal droit à la fenêtre. Justin les suivait, interceptant leurs regards, dévorant leurs paroles.

Le pauvre jeune homme était pareil à un avare auquel on a dérobé un trésor qu’il a couvé dix ans des yeux, et qui, ayant déjà presque perdu l’espoir de le retrouver lui-même, voit des amis plus intelligents que lui découvrir la trace de ses voleurs.

 

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Quant à madame Desmarets, elle était complètement abattue et regardait machinalement, l’œil fixe, les bras inertes.

Arrivés à la fenêtre, les pas s’enfonçaient dans le sol avec plus d’énergie encore que partout ailleurs.

– Qui m’a dit, de vous, madame Desmarets, ou de vous, monsieur Justin, avoir essayé d’ouvrir la porte de mademoiselle Mina ? demanda M. Jackal.

Tous deux répondirent en même temps :

– Nous, monsieur.

– Et vous l’avez trouvée fermée au verrou ?

– C’était, ajouta madame Desmarets, l’habitude de Mina de s’enfermer tous les soirs.

– Alors, dit M. Jackal, c’est donc par la fenêtre que l’on est entré ?

– Hum ! fit Salvator, la persienne me paraît bien solidement fermée.

– Oh ! il n’est pas difficile de repousser une persienne, dit M. Jackal.

 

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Il essaya de l’ouvrir.

– Ah ! reprit-il, elle est non seulement poussée, mais encore fermée en dedans au crochet.

– Il me semble que cela est moins facile ? demanda Salvator.

– Vous êtes sûr que la porte était fermée au verrou ? fit l’homme de police interrogeant Justin.

– Oh ! monsieur, j’ai poussé de toute ma force.

– Peut-être n’était-elle fermée qu’à la clef.

– La porte était adhérente au chambranle aussi bien par le haut que par le milieu.

– Ti ti ti ti ti ! fit M. Jackal en chantonnant, pour que la persienne soit fermée au crochet et la porte au verrou, il faut que les gens qui sont venus ici soient réellement fort habiles.

Il secoua de nouveau la persienne.

– Je ne connais que deux hommes capables de sortir par une porte et par une fenêtre fermées, et, si l’un n’était pas à Brest, et l’autre à Toulon, je

 

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dirais : « C’est ou Robichon ou Gibassier qui a fait le coup. »

– Il y a donc moyen de sortir par une porte fermée ? demanda Salvator.

– Eh ! mon cher monsieur, il y a moyen de sortir même d’un endroit qui n’a pas de porte, comme l’a prouvé à un de mes prédécesseurs feu M. Latude ; mais, heureusement, ces moyens-là ne sont pas à la portée de tout le monde.

Puis, après avoir bourré son nez de tabac :

– Rentrons dans la maison, madame, dit M. Jackal.

Et, donnant l’exemple, sans s’inquiéter si la politesse voulait que l’on fit passer les autres devant soi, il passa le premier, et, s’arrêtant en face de la porte de Mina :

– Vous devez avoir une double clef de chaque chambre, madame ? demanda M. Jackal.

– Oui ; mais la chose sera inutile si la porte est fermée au verrou.

– N’importe, chère madame, allez toujours.

 

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Madame Desmarets disparut un instant et revint avec la clef demandée.

– Voici, dit-elle.

M. Jackal introduisit la clef dans la serrure et essaya de la faire tourner.

– L’autre clef est en dedans, dit-il ; mais la serrure n’est pas fermée à double tour.

Puis, comme à lui-même :

– Preuve, dit-il, que la porte a été fermée du dehors.

– Mais, cependant, si le verrou est mis, fit Salvator, comment les ravisseurs, étant dehors, ont-ils pu mettre le verrou en dedans ?

– On va vous montrer cela tout à l’heure, jeune homme ; c’est une invention de Gibassier, invention à laquelle le drôle a dû de n’être condamné qu’à cinq ans de galères, au lieu de dix ; il y avait récidive, mais il n’y avait pas effraction. Allez me chercher un serrurier.

On envoya chercher un serrurier ; celui-ci arriva avec une pince et souleva la porte. La porte céda à cette pression. Tout le monde voulut se

 

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précipiter dans la chambre.

M. Jackal arrêta tout le monde en étendant les deux bras.

– Doucement ! doucement ! dit-il ; tout dépend d’un premier examen ; notre découverte est suspendue à un fil, ajouta-t-il en souriant, comme si ces dernières paroles eussent contenu quelque plaisanterie.

Puis, entrant seul, il examina la serrure et le verrou.

Ce premier examen ne parut pas le satisfaire.

Alors il ôta complètement ses lunettes, qui semblaient être le seul obstacle à ce que sa vue acquît l’acuité de celle d’un lynx ; aussitôt, un sourire de triomphe se dessina sur ses lèvres, et, avec le pouce et l’index, il saisit un objet presque invisible qu’il tira à lui et éleva triomphalement en l’air.

– Ah ! ah ! fit-il d’un air joyeux, quand je vous disais que notre découverte tenait à un fil ; eh bien, ce fil, le voici !

Et les spectateurs aperçurent, en effet, un

 

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fragment de fil de soie, long de quinze centimètres environ, qui était resté engagé entre le fer du verrou et le bois de la porte.

– C’est avec cela qu’on a fermé la porte ? demanda Salvator.

– Oui, répondit M. Jackal ; seulement, le fil avait un demi-mètre : ce que nous en voyons là est un fragment qui a été rompu, et dont on ne s’est pas inquiété.

Le serrurier regardait avec ébahissement M. Jackal.

– Bon ! dit-il, je croyais connaître tous les moyens d’ouvrir et de fermer les portes ; il paraît que je n’étais qu’un enfant.

– Je suis heureux de vous apprendre quelque chose, mon ami, dit M. Jackal ; vous allez voir comme cela se pratique. On prend le bouton du verrou dans un fil plié en deux ; la soie vaut mieux que le fil, attendu qu’elle a plus de résistance ; le fil doit être assez long pour que, la porte fermée, les deux bouts sortent extérieurement ; vous fermez la porte, vous tirez

 

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votre fil, votre fil tire le verrou, et le tour est joué ! Seulement, parfois le fil casse, s’accroche, reste au verrou, et alors, M. Jackal arrive qui dit : « Si ce diable de Gibassier n’était pas au pré, je parierais que c’est lui qui a fait le coup. »

– Monsieur Jackal, dit Justin, qui ne prenait qu’un intérêt fort secondaire à l’explication, si précieuse qu’elle fût au point de vue des progrès de la science, pouvons-nous entrer ?

– Oui, cher monsieur Justin, dit l’homme de police.

Et l’on entra dans la chambre.

– Ah ! dit M. Jackal, une trace de pas, de la porte au lit, et du lit à la fenêtre ! Puis, jetant un regard sur le lit et sur la table qui y attenait :

– Bon ! ajouta-t-il, l’enfant s’est couchée ; elle a lu des lettres.

– Oh ! mes lettres ! s’écria Justin ; chère Mina !

– Puis, continua M. Jackal, elle a éteint sa bougie ; tout allait bien jusque-là.

– À quoi reconnaissez-vous qu’elle a éteint sa

 

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bougie elle-même ? demanda Salvator.

– Voyez, la mèche est encore courbée par le souffle, et le souffle, à en juger d’après la courbure de la mèche, arrivait du côté du lit. Revenons aux pas, s’il vous plaît ; monsieur Salvator, regardez cela avec vos yeux de chasseur.

Salvator s’inclina.

– Ah ! ah ! fit-il, voici du nouveau : un pied de femme !

– Que disais-je, mon cher monsieur Salvator ? « Cherchez la femme ! » Eh bien, avais-je raison ?... Nous disons donc que voilà un pied de femme... Oui, par ma foi, et un pied de femme résolue, ne marchant pas seulement sur l’orteil, mais appuyant le plat de la semelle et le talon.

– Ajoutez, dit Salvator, que la femme est coquette, car elle a suivi les allées du jardin, de peur de salir ses bottines ; vous voyez que la trace est marquée en sable jaune, sans aucun mélange de boue.

– Monsieur Salvator ! monsieur Salvator !

 

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s’écria l’homme de police, quel malheur que vous ayez choisi l’état que vous exercez ! Quand vous voudrez, je vous ferai mon aide de camp. Ne bougez pas !

M. Jackal sortit, passa dans le jardin, alla, par l’allée sablée, jusqu’au pied de l’échelle, et revint.

– C’est cela, dit-il, la femme part de l’intérieur de la maison, elle sort, elle suit l’allée, elle s’arrête au pied de l’échelle, et rentre par le même chemin qu’elle a pris. – Maintenant, je vais vous raconter comment la chose s’est passée : je l’aurais vue, que je n’en serais pas plus sûr.

Tout le monde écouta.

– Mademoiselle Mina est rentrée à l’heure ordinaire, très triste, mais calme ; elle s’est couchée – le lit est à peine défait, voyez ! – ; elle a lu des lettres et a pleuré en les lisant – voilà son mouchoir, et il est froissé comme le mouchoir d’une personne qui pleure...

– Oh ! donnez, donnez ! s’écria Justin.

Et, sans attendre que M. Jackal le lui donnât, il

 

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le prit et le pressa contre ses lèvres.

– Elle s’est donc couchée, reprit M. Jackal, elle a donc lu, elle a donc pleuré ; mais, comme on ne peut ni lire ni pleurer toujours, elle a éprouvé le besoin de dormir et a soufflé sa bougie. – A-t-elle dormi ? n’a-t-elle pas dormi ? La chose n’a aucune importance. – Seulement, une fois la bougie soufflée, voici ce qui est arrivé. On a frappé à la porte...

– Qui, monsieur ? demanda madame Desmarets.

– Ah ! vous voulez en savoir plus que je n’en sais moi-même, chère madame ! Qui ? Peut-être vous le dirai-je tout à l’heure. La femme, en tout cas...

– La femme ? murmura madame Desmarets.

– La femme, la fille, la mère ; sous le nom de femme, je désigne ici, non pas l’individu, mais l’espèce. La femme a donc frappé à la porte ; Mina s’est levée et a été ouvrir.

– Mais comment voulez-vous que Mina ait été ouvrir sans savoir qui frappait ? demanda

 

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madame Desmarets.

– Qui vous dit qu’elle ne le savait pas ?

– Elle n’eût pas ouvert à une ennemie.

– Non ; mais à une amie ?... Ah ! madame Desmarets, est-ce que j’aurais le bonheur de vous apprendre que nous avons, en pension, des amies qui sont de terribles ennemies ? Elle a donc ouvert à son amie. Derrière l’amie, venait le jeune homme aux petites bottes et aux éperons ; derrière l’homme aux petites bottes et aux éperons, l’homme aux souliers cloués en triangle. – Comment la petite Mina se couchait-elle ?

– Je ne comprends pas, dit madame Desmarets, à qui la question était adressée.

– Je demande quels vêtements elle portait la nuit.

– En hiver, la chemise et un grand peignoir.

– Bien ! on lui a mis un mouchoir sur la bouche, on l’a enveloppée dans un châle ou dans une couverture – voilà, au pied de son lit, ses bas et ses souliers ; sur cette chaise, sa robe et ses jupons – ; et, par la fenêtre, on l’a emportée telle

 

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qu’elle était.

– Par la fenêtre ? demanda Justin ; pourquoi pas par la porte ?

– Parce qu’il fallait traverser le corridor, que le bruit pouvait être entendu, et qu’il était plus simple, d’ailleurs, que les deux hommes qui étaient dans la chambre portassent l’enfant à l’homme qui attendait dans le jardin. Et, tenez, poursuivit M. Jackal, si bien refermé que soit le volet, si bien close que soit la fenêtre, voici la preuve que l’enfant est passée par là, et même qu’elle n’y est point passée de bonne volonté.

M. Jackal montra une large échancrure au rideau de mousseline ; la main qui s’y était cramponnée avait emporté le morceau.

– Ainsi donc, la petite a été emportée par la fenêtre et passée par-dessus le mur ; après quoi, la personne restée dans la maison a reporté l’échelle sous le hangar ; puis elle est rentrée, a refermé en dedans le volet et la fenêtre, a passé un fil de soie dans le bouton du verrou, a tiré la porte d’abord, le fil ensuite, et est remontée tranquillement se coucher.

 

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– Mais, en rentrant au dortoir, ou en en sortant, elle a dû être vue !

– N’avez-vous donc point d’autres pensionnaires ayant leur chambre particulière, comme mademoiselle Mina avait la sienne ?

– Une seule.

– Alors c’est celle-là qui a fait l’affaire ! – Mon cher monsieur Salvator, la femme est trouvée.

– Quoi ! vous supposez que c’est l’amie de Mina qui est la cause de cet enlèvement ?

– Je ne dis pas la cause, je dis la complice ; je ne suppose pas, j’affirme.

– Suzanne ! s’écria madame Desmarets.

– Madame, dit Justin, croyez-moi, cela doit être ainsi.

– Mais qui peut vous inspirer une pareille idée, monsieur ?

– L’antipathie que j’ai éprouvée pour cette jeune fille la première fois que je l’ai vue. Oh ! madame, c’était comme un pressentiment que je

 

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lui devrais quelque grand malheur ! Dès que monsieur a parlé d’une femme, continua Justin en montrant M. Jackal, j’ai pensé à mademoiselle Suzanne ; je n’eusse point oser l’accuser, mais je la soupçonnais. Au nom du ciel, monsieur, faites-la venir, et confondez-la !

– Non, dit M. Jackal, ne la faisons pas venir ; allons plutôt à elle. – Madame, veuillez nous conduire à l’appartement de cette demoiselle.

Madame Desmarets, qui, en face de M. Jackal, avait perdu toute velléité de résistance, ne fit pas la moindre observation, et, marchant la première, indiqua le chemin.

La chambre de mademoiselle Suzanne était située au premier étage, au bout du corridor.

– Frappez à la porte, madame, dit à demi-voix M. Jackal.

Madame Desmarets frappa, mais personne ne répondit.

– Elle est peut-être à la récréation de onze heures, dit madame Desmarets. Faut-il l’appeler ?

– Non, répondit M. Jackal ; entrons d’abord

 

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dans la chambre.

– La clef n’est point à la porte.

– Mais vous avez une seconde clef de toutes les chambres, m’avez-vous dit ?

– Oui, monsieur.

– Eh bien, madame, allez nous chercher la seconde clef de la chambre de mademoiselle Suzanne, et, si vous rencontrez cette jeune personne, pas un mot surtout de ce qu’on lui veut.

Madame Desmarets fit signe que l’on pouvait compter sur sa discrétion et descendit l’escalier. Quelques secondes après, elle remontait avec la clef, qu’elle remit à M. Jackal. La porte s’ouvrit.

– Messieurs, dit M. Jackal, attendez-moi dans le corridor ; il suffit que madame Desmarets et moi entrions.

L’homme de police et la maîtresse de pension entrèrent seuls.

– Où mademoiselle Suzanne met-elle ses chaussures ? demanda M. Jackal.

– Là, répondit madame Desmarets en

 

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indiquant un cabinet.

M. Jackal entra dans le cabinet et y prit sur

une planche une paire de brodequins de lasting1 bleu saphir dont il interrogea la semelle.

La semelle avait conservé, dans toute sa longueur, le sable jaune de l’allée.

– Les pensionnaires vont-elles dans le verger ? demanda M. Jackal à madame Desmarets.

– Non, monsieur, répondit celle-ci ; le verger, donnant sur une ruelle déserte, est soigneusement, non pas fermé, mais défendu aux pensionnaires.

– C’est bien, dit M. Jackal en remettant les brodequins à leur place ; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, où pensez-vous que soit mademoiselle Suzanne ?

– Selon toute probabilité, dans la cour de la récréation.

– Quelle est la pièce de votre établissement qui donne sur la cour ?

 

1 Étoffe de laine rase et brillante.

 

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– Le salon.

– Allons au salon, madame.

Et il sortit de la chambre de mademoiselle Suzanne, laissant à madame Desmarets le soin de fermer la porte.

– Eh bien ! demandèrent ensemble Salvator et Justin.

– Eh bien, répondit M. Jackal en fourrant une colossale prise de tabac dans son nez, je crois que nous tenons la femme !

 

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