Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 45 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Pendant le café.

LXXXVIII

 

 

Le général, comme il l’avait dit lui-même, était bien véritablement un disciple de l’école d’Anacréon, un citoyen de la voluptueuse Sybaris – il aurait pu ajouter un rival de Brillat-Savarin et de Grimod de la Reynière.

Tout, chez lui, indiquait, dans les moindres détails, une profonde étude du confortable et de la recherche. De même qu’il ne croyait devoir boire le bordeaux haut-laffitte que dans ces verres-mousselines où la transparence se joint à la ténuité du cristal pour ne rien faire perdre aux yeux et aux lèvres de la couleur et du parfum du vin, de même il n’eût pas pris son café dans un autre récipient qu’une tasse de Chine ou de vieux sèvres.

Le café attendait donc, fumant et parfumé,

 

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dans une cafetière de vermeil, en compagnie d’un sucrier de même métal, de deux fines tasses aux fleurs d’or et de quatre carafons de liqueurs différentes.

– Ah ! dit le général en poussant son neveu sur un fauteuil, asseyons-nous, toi là, moi ici, et prenons notre café en philosophes qui apprécient ce qu’il a fallu de temps, d’événements, d’hommes de génie, de grands rois, de soleils ardents pour préparer ces deux substances savoureuses cueillies aux deux antipodes du monde, et qu’on appelle le martinique et le moka !

Mais Pétrus était dans un ordre d’idées tout différent.

– Mon bon oncle, dit-il, croyez que, dans un autre moment, j’apprécierais comme vous, quoique moins savamment et moins philosophiquement, tout l’arôme de cette divine liqueur, mais, à cette heure, vous devez comprendre que toutes mes facultés physiques et morales sont concentrées sur cette question que je vais vous renouveler : que peut-il y avoir, dans

 

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mon amour pour mademoiselle de Lamothe-Houdon, qui vous rende si joyeux ?

– Je t’expliquerai cela tout à l’heure, quand j’aurai pris mon café. Tu sais ce que je te disais, avant de me mettre à table, touchant l’influence qu’un bon repas peut avoir sur la manière dont on envisage les choses ?

– Oui.

– Eh bien, mon ami, maintenant que j’ai dîné, je vois tout en rose, et je te fais mon compliment sincère. Laisse-moi prendre mon café, et, alors, je te dirai pourquoi je te fais mon compliment.

– Vous la trouvez donc belle, mon oncle ? demanda Pétrus s’abandonnant à cette douce pente que descendent, sans s’en apercevoir, les amoureux en parlant de leur amour.

– Si je la trouve belle ? De par le diable ! je serais bien difficile, mon cher... Peste ! c’est tout simplement une des plus ravissantes femmes de Paris, et, si je me remémore bien son visage, elle ressemble à cette nymphe d’Ovide...

– Non, non ! elle ne ressemble à personne,

 

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mon oncle ! n’abaissez pas ce visage céleste en le comparant même à une demi-déesse !

– Allons, allons, mon enfant, tu es bien amoureux ; tant mieux ! tant mieux ! J’aime à voir la jeunesse et la force dans l’exercice moral de cette puissante faculté qu’on appelle l’amour. Eh bien, soit : elle ne ressemble point à une nymphe d’Ovide ; c’est une héroïne de roman moderne dans toute l’acception du mot.

– Oh ! mon oncle, bien au contraire ! et ce qui m’enchante, ce qui me ravit surtout chez Régina, c’est qu’elle ne se modèle en rien sur ce qu’elle a vu ou lu.

– Comment, coquin ! tu te permets d’aimer une femme à l’insu de ton oncle, et tu ne veux pas même lui permettre, à lui, de chercher à qui elle ressemble ?

– J’avais bien raison d’être discret avec vous, mon cher oncle : j’étais sûr d’être grondé.

– Dis envié, heureux coquin ! Il n’y a que ces fils de pirates pour avoir du bonheur ! Donc, nous posons d’abord ce fait : te voilà amoureux, très

 

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amoureux.

– Je vous en prie, cher oncle, n’appelez pas de l’amour le sentiment que j’ai pour Régina.

– Ah !... Comment veux-tu que je l’appelle ? Voyons !

– Je n’en sais rien ; mais l’amour, n’est-ce pas de ce nom que les hommes les plus vulgaires nomment leurs instincts matériels, leurs fantaisies brutales ? Croyez-vous que j’éprouve pour cette ravissante créature le même sentiment qu’éprouve votre portier pour sa femelle ?

– Bravo, Pétrus ! Va, mon enfant, va ! Je ne saurais te dire à quel point tu me réjouis... Ainsi, ce n’est pas de l’amour que tu éprouves pour Régina ? Eh bien, explique-moi ce que c’est. Moi, grossier matérialiste, homme de l’autre siècle, j’avais cru jusqu’ici que l’amour était la combinaison matérielle et immatérielle de ce qu’il y a de plus pur dans l’homme, comme ce café est ce qu’il y a de plus subtil dans la plante qui pousse sur la terre et le soleil qui brille au ciel. Je m’étais trompé ; tant mieux ! Il y a un autre sentiment plus céleste, plus éthéré, plus

 

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ardent que celui-là. Je demande à entrer en connaissance avec lui, désespéré d’avoir attendu si tard pour me le faire présenter.

– Vous vous moquez de moi, mon oncle.

– Oh ! par exemple !

– Mais, sur ma parole, je vous dis la vérité ! Ce que j’éprouve pour Régina est un sentiment qui n’a pas de nom dans la langue, nouveau, doux, frais, suave, sublime comme elle, qui n’existait pas avant elle, qui n’a pu être inspiré que par elle... Oh ! mon oncle, mon oncle, vous dites que, malgré votre expérience, ce sentiment vous est inconnu ; cela ne m’étonne pas, car aucun homme, je le crois, n’a éprouvé ce que j’éprouve !

– Je t’en félicite de tout mon cœur, cher ami, dit le général en savourant les dernières gouttes de son café, et, je te le répète, tu me causes, à plusieurs points de vue différents, une joie réelle, la première que je te doive. Ne prends pas à la lettre ce que j’ai dit du monde avant de nous mettre à table : c’était le cauchemar d’un estomac creux. Ah ! continua le gentilhomme en s’étalant

 

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dans son fauteuil et en clignant béatement les paupières, je crois que je ne hasarde rien en disant que, lorsque j’aurai pris cette pincée de tabac d’Espagne, je serai véritablement et complètement heureux.

– Croyez, mon oncle, dit Pétrus, que je vous remercie de toute mon âme de vouloir bien prendre une part si vive à mon bonheur.

– Tu te trompes, mon cher Pétrus, ou, plutôt, tu n’es pas à mon point de vue.

– Vous me faisiez la grâce de me dire, mon oncle, que vous étiez complètement heureux.

– Oui ; mais ce n’est pas ton bonheur seul qui me réjouit si fort.

– Qu’est-ce donc, mon oncle ?

– C’est la sournoise pensée que ce bonheur va faire le tourment d’un autre.

Pétrus regarda son oncle avec des yeux interrogateurs.

– Or, continua le général, cet autre étant mon ennemi intime, tout ce qui peut lui arriver de désagréable me remplit de satisfaction. Tu vois,

 

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mon ami, que je ne prends de ton bonheur que la part qui me revient : ne me garde donc aucune reconnaissance, et continue ton récit, après avoir goûté de ce rhum, dont tu me diras des nouvelles... J’écoute.

Le général, toujours renversé dans son fauteuil, croisa ses mains sur son ventre, fit tourner ses deux pouces l’un autour de l’autre, et écouta effectivement.

– C’est étrange, mon oncle ! dit Pétrus, je ne sais quelle est votre pensée ; mais j’ai comme un pressentiment qu’il va m’arriver quelque grand malheur !

– Ce qui t’attend est, en effet, un bonheur ou un malheur, selon la façon dont tu l’envisageras ; mais, dans l’un ou l’autre cas, je ne puis te porter le coup sans t’y avoir préparé ; autrement dit, je ne t’apprendrai la vérité que quand tu auras achevé ton récit.

– Mais je n’ai point de récit à vous faire, moi, mon oncle ; je vous ai dit tout ce que j’avais à vous dire. J’aime, voilà tout.

 

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– Il y a pourtant une chose assez importante que tu as omise, mon très cher.

– Laquelle, mon oncle ?

– Tu m’as bien dit que tu aimais, c’est vrai ; mais tu as oublié de me dire si tu étais aimé.

Le visage de Pétrus se couvrit, à ces mots, d’une rougeur qui n’était qu’une longue et indiscrète réponse ; mais, comme le visage de Pétrus était dans l’ombre, le général ne vit pas cette rougeur.

– Que voulez-vous que je vous dise, mon oncle ?

– Comment ! ce que tu veux que tu me dises ? Je veux que tu me dises si elle t’aime.

– Je ne le lui ai jamais demandé.

– Et tu as bien fait, mon garçon : ces choses-là ne se demandent pas : elles se devinent, elles se sentent. Maintenant, qu’as-tu senti ? qu’as-tu deviné ?

– Sans dire que le sentiment que j’ai inspiré à mademoiselle de Lamothe-Houdon soit de la nature de celui que j’éprouve, répondit Pétrus

 

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d’une voix tremblante, je crois, cependant, que Régina me voit avec plaisir.

– Pardon ! c’est toi, à ton tour, qui ne me comprends pas très bien ; je vais, en conséquence, préciser ma question. Crois-tu, par exemple, que, la situation offerte et acceptée telle qu’elle est – c’est-à-dire dans les conditions d’une sympathie réciproque –, mademoiselle de Lamothe-Houdon, au cas où tu demanderais sa main, t’accepterait pour mari ?

– Oh ! mon oncle, nous n’en sommes pas là !

– Mais, si les jours succèdent aux jours, et les nuits aux nuits avec leur régularité ordinaire, vous en viendrez là, mon enfant, un jour ou une nuit.

– Mon oncle...

– Tu ne veux pas l’épouser ?

– Mais, mon oncle...

– N’en parlons plus, libertin !

– Mon oncle, je vous en supplie...

– Parlons-en, alors !

 

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– Eh bien, oui, parlons-en ; car vous venez de toucher à une de ces espérances que je n’osais même pas entrevoir en rêve.

– Ah !... je te prie donc de me dire, mon cher neveu, si, dans le cas où tu demanderais en mariage mademoiselle Régina de Lamothe-Houdon, tu crois, dans ton âme et conscience, qu’elle t’accepterait pour mari. – Remarque bien que la prétention ne serait nullement orgueilleuse : bien que ton malheureux père soit un profond scélérat, tu n’en descends pas moins des Courtenay, mon garçon ; nos aïeux ont régné à Constantinople ! Les Josselin avaient des cheveux blancs, que les Lamothe-Houdon n’avaient pas encore poussé leurs dents de lait ; ils croisent, derrière leur blason, des bâtons de maréchal de France, mais nous surmontons le

nôtre d’une couronne fermée1.

– Eh bien, mon oncle, s’il faut vous dire toute la vérité...

– Toute, mon garçon !

 

1 La couronne fermée était réservée aux maisons souveraines.

 

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– Ou, du moins, ce que je pense...

– Dis-moi ce que tu penses !

– Eh bien, quoique je n’aie jamais, là-dessus, interrogé l’avenir, je pense qu’à moins d’obstacle venant de mon mince patrimoine, mademoiselle de Lamothe-Houdon ne me refuserait pas l’offre de ma main.

– De sorte, mon cher neveu, que, si, par aventure – ce qui n’est pas probable, je commence par te le dire –, j’étoffais ce mince patrimoine d’une partie de ma fortune après ma mort – et remarque bien que je suis à deux mille lieues d’avoir une pareille idée –, de sorte que, si, pour parler en termes plus précis, je te dotais et te reconnaissais comme mon héritier, cet obstacle levé, tu crois que mademoiselle de Lamothe-Houdon consentirait à t’épouser ?

– Dans mon âme et conscience, je le crois.

– Eh bien, mon cher neveu, je te répète, à propos de toi-même, ce que je te disais à propos de ton ami qui a refusé la croix : tu es trop jeune pour ton âge !

 

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– Moi, mon oncle ?

– Oui.

– Que voulez-vous dire ?

– Je veux dire que mademoiselle de Lamothe-Houdon ne t’épouserait pas.

– Et pourquoi cela, mon oncle ?

– Mais parce que la loi défend à la femme d’épouser deux hommes, et à l’homme d’épouser deux femmes à la fois.

– Deux hommes ?

– Oui ; cela s’appelle de la bigamie, de polygamie ; il y a, dans Monsieur de

Pourceaugnac 1 , une chanson là-dessus.

– Je ne vous comprends pas le moins du monde ; expliquez-vous !

– Avant quinze jours, mademoiselle de Lamothe-Houdon sera mariée.

– Impossible, mon oncle ! s’écria le jeune homme en pâlissant affreusement.

1 Molière, Monsieur de Pourceaugnac, comédie-ballet, acte II, sc. XI : « La polygamie est un cas, / Est un cas pendable. »

 

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– Impossible ! voilà encore une parole d’amoureux.

– Mon oncle, au nom du ciel, ayez pitié de moi ! parlez plus clairement !

– Il me semble que ce que je dis est bien clair, et que je mets les points sur les i : mademoiselle Régina de Lamothe-Houdon va se marier.

– Se marier ! répéta Pétrus stupéfait.

– Et je suis payé pour le savoir, Dieu merci ! puisqu’elle épouse mon prétendu fils.

– Mon oncle, vous allez me rendre fou ! Quel est ce prétendu fils ?

– Oh, rassure-toi, il n’est pas reconnu, quoique sa tendre mère ait bien fait tout ce qu’elle a pu pour qu’il le fût.

– Mais, enfin, mon oncle, qui épouse-t-elle ?

– Elle épouse le colonel comte Rappt.

– M. Rappt ?

– M. Rappt lui-même, oui, mon neveu : l’aimable, l’honnête, l’illustre M. Rappt !

– Mais il a vingt ans de plus que Régina.

 

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– Tu peux même dire vingt-quatre, cher ami, attendu qu’il date du 11 mars 1786, ce qui fait quarante et un ans bien comptés ; et, comme mademoiselle Régina de Lamothe-Houdon n’en a que dix-sept... Dame ! calcule toi-même.

– Et vous êtes sûr de cela, mon oncle ? dit le jeune homme, la tête basse et comme foudroyé.

– Demande à Régina elle-même.

– Adieu, mon oncle ! s’écria Pétrus en se levant.

– Comment, adieu ?

– Oui, je vais la trouver, et je saurai bien....

– Plus tard, tu sauras mieux encore ! Fais-moi le plaisir de te remettre à ta place.

– Mais, mon oncle...

– Il n’y a plus d’oncle, quand le neveu est ingrat.

– Moi, ingrat ?

– Certainement, ingrat ! C’est être ingrat neveu que d’abandonner son oncle au commencement d’une digestion laborieuse, au

 

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lieu de lui offrir un verre de curaçao pour faciliter cette digestion... Offre un verre de curaçao à ton oncle, Pétrus.

Le jeune homme laissa tomber ses deux bras.

– Oh ! murmura-t-il, pouvez-vous plaisanter avec une douleur pareille à la mienne !

– Connais-tu l’histoire de la lance d’Achille1 ?

– Non, mon oncle.

– Comment ! voilà l’éducation que ton pirate de père t’a donnée ? Il ne t’as pas fait apprendre le grec, lire Homère dans l’original ? tu es obligé de le lire, malheureux ! dans madame Dacier ou dans M. Bitaubé ! Eh bien ! je vais te dire, moi, l’histoire de cette lance : sa rouille guérissait la blessure que sa pointe avait faite. Je t’ai blessé, mon enfant ; maintenant, je vais essayer de te guérir.

– Oh ! mon oncle ! mon oncle ! murmura Pétrus en tombant aux pieds du général, et lui

 

1 Cette lance, coupée sur le Pélion par le Centaure Chiron et donnée par celui-ci à Pélée, père d’Achille, ne pouvait être maniée que par Achille. Voir Iliade, chant XVI.

 

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baisant les mains.

Le général regarda le jeune homme avec une expression qui indiquait la profonde tendresse qu’il avait pour lui.

Puis, d’une voix calme et grave :

– Va t’asseoir, mon ami, dit-il ; sois homme ! Nous allons causer sérieusement de M. Rappt.

Pétrus obéit ; il regagna son fauteuil en chancelant, et tomba dessus plutôt qu’il ne s’y assit.

 

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