Les Mohicans de Paris 2
Celui qui revient
L
Lorsque Nanette ouvrit la porte à Colomban, il était presque aussi pâle que Carmélite.
Il voulut demander Camille, mais sa voix mourut sur ses lèvres.
– M. de Rozan, n’est-ce pas ? dit Nanette venant à son secours.
– Oui, murmura Colomban.
– Par ici, monsieur.
Et Nanette se mit en marche, suivie du Breton, qu’elle conduisit droit au pavillon du jardin.
Carmélite, après avoir entendu la porte de la rue s’ouvrir et se refermer, se leva ; puis, tirant ses verrous, tournant sa clef, elle alla, sur la pointe du pied, regarder par la fenêtre du corridor qui donnait sur le jardin.
81
Colomban ne suivait plus Nanette : il la précédait.
Il avait hâte d’arriver à Camille, et de lui demander une explication.
Il ouvrit la porte du pavillon.
Le pavillon était vide !
Il se retourna vers Nanette.
– Où me conduisez-vous ? dit-il.
– Mais à votre appartement, monsieur, dit la jardinière.
– À mon appartement ?
– Oui ; n’êtes-vous pas l’ami que M. Camille attend de Bretagne ?
– Camille m’attend ?...
– Depuis deux mois.
– Et où est-il, Camille ?
– Il est à Paris.
– Mais il reviendra aujourd’hui ?
– C’est probable.
– Va-t-il souvent à Paris ?
82
– Presque tous les jours.
– Ah ! c’est cela, murmura Colomban ; il loge ici, mais elle habite à Paris : Camille aura craint de la compromettre en demeurant, non seulement dans la même maison, mais encore dans la même ville qu’elle. Cher Camille, je l’avais mal jugé... Ah ! je suis mauvais !
Et, se retournant vers Nanette :
– Je vais attendre Camille ici, lui dit-il ; aussitôt son retour, vous le préviendrez de mon arrivée.
Nanette fit un signe affirmatif et s’éloigna.
Resté seul, Colomban jeta un regard autour de lui et passa la main sur ses yeux : il croyait être le jouet d’une illusion.
C’était sa chambre, sa chambre de la rue Saint-Jacques transportée tout entière au milieu d’un charmant jardin.
Mêmes meubles, même papier, il retrouvait tout là, comme par magie, tout, depuis son Code – qui, placé sur une table de nuit, près de son bougeoir, était ouvert juste à l’endroit où, trois
83
mois auparavant, il avait mis le signet vert – jusqu’aux petites caisses de rosiers qui verdoyaient devant sa fenêtre !
Cette chambre, c’était un remords de Camille, qui avait un crime à se faire pardonner par Colomban.
Colomban n’y vit qu’une délicate et tendre attention de son ami.
Seulement, cette chambre, elle était pleine pour lui de sombres souvenirs.
Rien n’est plus triste à revoir, avec un cœur déchiré et des yeux en larmes, que les objets qu’on a vus dans des temps heureux.
Tout en croyant faire une joyeuse surprise à son ami, n’était-ce pas une œuvre de bourreau qu’avait accomplie Camille, que de forcer Colomban d’habiter la chambre mortuaire de ses premières illusions ?
Aussi, de même que, cette nuit où l’absence de Camille s’était prolongée jusqu’à une heure du matin, Carmélite avait dit : « J’étouffe ! » Colomban répéta-t-il à son tour : « J’étouffe ! » et
84
s’élança-t-il dans le jardin, cherchant de l’air.
Carmélite n’avait pas quitté sa fenêtre : elle le vit sortir ou plutôt bondir hors du pavillon.
Elle appuya sa main sur son cœur et renversa sa tête en arrière : la pauvre fille était près de se trouver mal.
Quand elle rouvrit les yeux, et les reporta vers le jardin, Colomban était assis sur un banc, la tête dans ses mains, exactement dans la même position où elle était restée elle-même pendant quatre heures, attendant Camille.
Lui aussi resta quatre heures à attendre, comme était restée Carmélite. Tout à coup, on entendit le bruit d’une voiture qui s’arrêtait à la porte ; puis la sonnette tinta vigoureusement, sous un de ces ébranlements où il est facile de reconnaître la main du maître.
Cette fois, Nanette était à son poste et courut ouvrir.
Sans doute annonça-t-elle à Camille que Colomban était arrivé ; car, au lieu de monter au premier, Camille traversa le corridor et apparut
85
dans le jardin.
Il chercha des yeux Colomban, le vit assis sur son banc de gazon, et marcha droit à lui.
Colomban, le front dans ses deux mains, ne le voyait pas venir.
Au bruit des pas, il leva cependant la tête et aperçut Camille devant lui.
Il jeta un cri, et, en moins d’une seconde, fut dans ses bras.
Carmélite observait tout cela à travers son rideau.
Rien n’altérait chez Colomban la joie qu’il avait de revoir son ami : il croyait Camille au Bas-Meudon, Carmélite à Paris.
Les deux jeunes gens revinrent vers la maison, enlacés au bras l’un de l’autre.
Carmélite, en les voyant s’approcher, se retira toute tremblante dans sa chambre, dont pour la seconde fois elle poussa le verrou.
Camille fit visiter à son ami toute la maison, excepté la chambre où se trouvait Carmélite.
86
Le Breton ne fut pas étonné du luxe un peu efféminé des décorations de l’appartement : il connaissait les goûts de Camille.
La maison entièrement visitée, à l’exception de la chambre de Carmélite, le créole conduisit son ami devant cette porte mystérieuse auprès de laquelle ils avaient passé deux ou trois fois tous deux sans qu’elle s’ouvrit.
Là, il arrêta Colomban.
– Le chapeau à la main ! dit Camille.
– Pourquoi ? demanda le Breton.
– Ici est le sanctuaire !
– Que veux-tu dire ?
– Écoute, dit Camille avec ce ton moitié railleur, moitié sérieux, qui lui était habituel : j’ai des idées assez vagues ou, si tu le préfères, assez arrêtées sur la religion ; chacun adore le dieu de son choix ; je ne sais pourquoi je ferais autrement que les autres.
– Où veux-tu en venir, et quelle est cette chambre ? demanda Colomban. Voyons, achève !
87
– C’est le temple de la déesse du beau, du bon, du grand ! une espèce de dieu Pan hermaphrodite, participant à la fois de la femme par sa faiblesse et sa beauté, de l’homme par sa force et son courage... Cette chambre, Colomban, renferme l’être que j’adore par-dessus tout au monde ; la créature humaine que je révère à l’égal de la divinité ! Incline-toi donc, et, comme je te l’ai dit, découvre-toi en franchissant le seuil de cette chambre ; car jamais il n’aura été donné à un mortel de contempler le visage d’une idole plus vénérée !
Carmélite entendait de sa chambre tout ce que disait Camille ; elle se leva, pâle mais résolue, comme elle était dans les grandes occasions, marcha droit à la porte, et, au moment où Camille allait porter la main sur le bouton pour l’ouvrir, elle l’ouvrit elle-même. Colomban faillit tomber à la renverse en apercevant la jeune fille.
– Entrez, mon ami ! dit simplement Carmélite.
– Eh bien, qu’as-tu donc ? demanda Camille cachant le trouble de son cœur sous cette gaieté qui était tantôt son masque, tantôt son visage ;
88
est-ce que tu ne reconnais plus Carmélite ? Alors je vais vous présenter l’un à l’autre... Mademoiselle Carmélite Gervais, M. le vicomte de Penhoël... Monsieur le vicomte de Penhoël, mademoiselle Carmélite Gervais.
Les deux jeunes gens se regardaient.
Colomban stupéfait d’étonnement, Carmélite immobile de honte !
– Mais, s’écria Camille, embrassez-vous donc ! Qui diable vous arrête ! Voulez-vous que j’aille faire un tour dans les bois de Meudon ?
Cette invitation, amicale au fond, mais injurieuse dans la forme, produisit un effet tout différent sur Carmélite et sur Colomban : la jeune fille rougit jusqu’au blanc des yeux ; le visage du Breton se couvrit d’une pâleur mortelle.
Tous deux reculèrent chacun d’un pas.
Ce qui faisait rougir et reculer Carmélite, c’était le respect de la femme violé, la pudeur outragée : un sourire méprisant effleura ses lèvres.
Ce qui faisait pâlir et reculer Colomban,
89
c’était la foi trahie, les saintes promesses de l’amitié foulées aux pieds ; un nuage de couleur couvrit son front.
L’embarras était cruel pour tous deux.
Carmélite le fit cesser en tendant franchement et affectueusement la main au Breton.
Celui-ci – en souvenir de la main pâle et effilée qu’il avait vue un jour sortir des draps de Carmélite, alitée par la fièvre – donna aussitôt la sienne, et ces deux loyales mains toutes frissonnantes s’enchaînèrent étroitement.
– Ah çà ! mais quelles singulières façons faites-vous là ? dit Camille ; depuis quand donc l’ami n’embrasse-t-il plus la femme de son ami ?
Colomban releva la tête, et, couvrant Camille d’un regard radieux :
– Ta femme ? s’écria-t-il avec joie – car, devant la promesse accomplie, il oubliait tout –, ta femme ?... répéta-t-il les larmes aux yeux, sans remarquer le trouble dans lequel ses paroles plongeaient Carmélite.
– Ou approchant, dit Camille, car je
90
n’attendais que ton retour pour arranger notre mariage.
– Ah ! fit froidement Colomban.
Puis, avec un air qui n’était pas exempt d’une certaine menace :
– Eh bien, me voici !... dit-il.
– Allons, allons, dit Camille, brisant le fil que venait de nouer Colomban, si tu ne l’embrasses point par amour d’elle, embrasse-la par amour de moi.
Colomban s’approcha de Carmélite, et, s’inclinant avec respect :
– Voulez-vous me permettre, mademoiselle ?... dit-il.
– Madame, madame, fit Camille.
– Voulez-vous me permettre de vous embrasser, madame ? répéta Colomban.
– Oh ! de tout mon cœur ! s’écria Carmélite en levant les yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin de la vérité de ses paroles ; et Dieu, qui m’entend, sait que c’est du plus profond de ce
91
cœur que je vous donne cette marque d’affection.
Et les deux jeunes gens s’embrassèrent en rougissant.
– Eh bien, en êtes-vous morts ? demanda en riant Camille. Mon Dieu ! que vous êtes donc niais tous deux ! N’est-ce pas convenu que nous n’allons plus faire qu’un à nous trois, deux tout au plus ?
– C’est bien, dit Colomban, mais avant d’accepter cette charmante invitation, je désire causer avec vous, Camille.
– Avec vous, répéta le créole ; peste ! c’est sérieux.
– Très sérieux, dit Colomban.
– En es-tu ? demanda Camille à Carmélite ?
– Non, dit Colomban, et mademoiselle restera chez elle pendant que nous passerons chez toi.
– Passons chez moi, dit Camille.
Et il ouvrit la porte en face de celle de Carmélite.
Le Breton le suivit en jetant à la jeune fille un
92
regard qui voulait dire : « Soyez tranquille, c’est de vous que je vais m’occuper. »
Elle sourit tristement, laissa échapper un soupir, et rentra chez elle.
– Eh bien, dit Camille en se jetant dans un fauteuil, et essayant de ruser, ainsi qu’on dit en termes de chasse, comment as-tu trouvé ton pavillon ?
– Charmant ! répondit Colomban, et je vous remercie de ce souvenir affectueux ; mais je ne consentirai jamais à habiter ce pavillon.
– Et pourquoi donc cela ?
– Parce que je ne veux être ni le complice de vos fautes, ni le bouclier de vos mauvaises passions.
– Colomban ! fit Camille en fronçant le sourcil.
– Oh ! nous nous fâcherons tout à l’heure, si vous voulez, Camille ; mais, d’abord, laissez-moi vous dire ce que j’ai à vous reprocher... Vous m’aviez juré – et ce fut une des conditions de mon départ – de respecter Carmélite comme
93
votre femme, et vous avez indignement violé votre promesse ! À partir de ce jour, Camille, il y a un abîme entre nous : celui qui sépare un cœur loyal d’un cœur parjure, et je ne resterai pas ici un instant de plus.
En prononçant ces paroles, Colomban fit un pas vers la porte.
Mais Camille lui barra le passage, et l’arrêta.
– Écoute, lui dit-il, aussi vrai que tu es mon seul ami, Colomban – et je serais un grand malheureux s’il en était autrement ! –, aussi vrai que je voudrais avoir fait pour toi la moitié de ce que tu as fait pour moi, j’aime, j’adore, je respecte Carmélite, et il n’a pas tenu à moi seul de ternir mon serment.
Colomban sourit avec dédain.
– Eh bien, je m’en rapporte à elle-même, continua Camille. Consulte-la, interroge-la ; tu t’en rapporteras bien à elle, j’espère ? Demande-lui si j’ai jamais essayé par un moyen quelconque, non seulement de la séduire, mais même de la tenter ; demande-lui si nous n’avons
94
pas été tous deux spontanément, involontairement, fatalement, malgré nous, entraînés par les forces mystérieuses d’une brûlante nuit d’été ; demande-lui si, comme deux enfants trahis par leur innocence même, nous n’avons pas tous deux accepté l’occasion sans la chercher... Toi qui sais commander à ta passion, toi qui as une puissance de volonté au-dessus des forces humaines, peut-être n’aurais-tu pas succombé ; mais moi, faible comme tu me connais, mon ami, sentant voler autour de moi, sans les appeler, mille désirs semblables à ceux que je renfermais dans mon cœur, et qui s’envolaient du cœur de Carmélite, j’ai fermé les yeux ; le monde entier a disparu pour moi ! Est-ce à dire, à cause de cela, Colomban, que je suis un cœur déloyal, un malhonnête homme ? Non, car, aussi vrai que je m’appelle Camille de Rozan, à l’époque que tu vas fixer toi-même, Carmélite sera ma femme ! Je n’ai pas voulu t’écrire tout cela, tu comprends ? c’eût été une discussion épistolaire interminable ; mais te voici, et c’est à toi de fixer, comme je te l’ai dit, le jour du mariage.
95
Colomban demeura un instant pensif.
– C’est la vérité que tu me dis là ? demanda-t-il en regardant fixement Camille.
– Sur l’honneur, répondit le jeune homme en appuyant sa main contre sa poitrine.
– Alors, dit Colomban, s’il en est ainsi, je reste ; car j’aurai toujours un honnête homme pour ami. Quant à l’époque du mariage, c’est à toi de la fixer, et, naturellement, le plus tôt sera le mieux.
– Dès aujourd’hui, Colomban, tu entends ? dès aujourd’hui j’écris à mon père ; je le prie de m’envoyer les papiers nécessaires à mon mariage, et, dans six semaines, nous pourrons publier les bans.
– Mettons deux mois pour ne rien exagérer, dit Colomban. Mais es-tu sûr du consentement de ton père ?
– Pourquoi mon père me le refuserait-il ?
– Ton père est riche, Camille, et Carmélite est pauvre !
– La vertu de Carmélite sera sa dot aux yeux
96
de mon père.
« Malheureux prodigue ! avait bien envie de murmurer Colomban, cette dot, tu l’as mangée d’avance ! »
– Mais, dit-il, si, cependant, contre tous tes désirs, ton père s’opposait à ce mariage ?
– C’est impossible, cher ami.
– Suppose-le un instant, tout impossible que cela te semble. Que ferais-tu ?
– J’ai vingt-quatre ans : j’attendrais ma grande majorité, et j’épouserais Carmélite malgré mon père !
– C’est une triste chose que cette révolte d’un fils contre ses parents ; mais c’est une plus triste chose encore, Camille, d’avoir déshonoré une jeune fille, et de ne pas lui rendre l’honneur... Écris donc cette lettre, écris-la en fils respectueux, mais en homme résolu ; les départs du paquebot ont lieu le 5, le 15 et le 25 de chaque mois : c’est après demain le 15, tu n’as donc pas une minute à perdre.
– Et tu restes ? demanda Camille.
97
– Je reste, répondit Colomban.
Et, préparant sur la table de Camille une plume et du papier :
– J’attends ta lettre dans le pavillon, dit-il.
Puis il descendit, presque joyeux de la loyauté de son ami.
98