Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 32 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Les Valgeneuse.

LXXV

 

 

On descendit au salon.

Le salon donnait sur la cour de la récréation, comme l’avait dit madame Desmarets, et toutes les pensionnaires profitaient d’un rayon de soleil, si pâle qu’il fût, pour épanouir leur frais bouquet dans la cour.

Une jeune fille plus grande que les autres se promenait à l’écart.

À travers les vitres de la porte donnant sur le perron, M. Jackal embrassa le tableau d’un coup d’œil : la promeneuse solitaire attira son regard.

– N’est-ce point mademoiselle Suzanne, dit-il, que j’aperçois là-bas, sous cette allée de tilleuls ?

– C’est elle, monsieur, répondit madame Desmarets.

 

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– Eh bien, madame, ayez la bonté de lui faire signe de venir.

– Je ne sais pas si elle viendra.

– Comment, vous ne savez pas si elle viendra ?

– Non.

– Et pourquoi ne viendrait-elle pas ?

– Suzanne est très fière.

– Faites-lui toujours signe, madame, dit M. Jackal ; et, si elle ne vient pas, je l’irai chercher, moi.

Madame Desmarets sortit sur le perron et fit de la main signe à Suzanne de venir. Suzanne parut ne pas la voir.

– Elle n’est peut-être pas sourde, si elle est aveugle, dit M. Jackal ; appelez-la.

– Suzanne ! cria madame Desmarets.

La jeune fille se retourna.

– Ayez la bonté de venir, mon enfant, dit la maîtresse de pension ; on vous demande.

 

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Mademoiselle Suzanne s’approcha, mais lentement, et d’un air fort dédaigneux.

M. Jackal et Salvator eurent donc tout le temps de l’examiner à travers l’ouverture du rideau. Quant à Justin, il la connaissait.

– C’est singulier, dit Salvator, cette figure ne me semble pas tout à fait inconnue.

– Qu’en dites-vous ? demanda M. Jackal, qui, par-dessus ses lunettes, avait regardé avec non moins d’attention que Salvator.

– Je mettrais ma main au feu que cette petite fille est une méchante créature.

– Je ne mettrais pas ma main au feu, dit M. Jackal, parce qu’il est toujours imprudent de mettre sa main au feu ; mais je n’en suis pas moins de votre avis : la bouche est serrée, l’œil beau, mais fixe et dur. En somme, voyez, en ce moment-ci, où elle est inquiète, la mauvaise expression qu’a prise sa physionomie !

Pendant ce temps, Suzanne montait les marches du perron et arrivait devant madame Desmarets.

 

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– Vous m’avez fait l’honneur de m’appeler, madame ? dit la jeune fille d’un air qui donnait à ses paroles cette signification : « Je crois, madame, que vous vous êtes permis de m’appeler ! »

– Oui, mon enfant ; car il y a ici une personne qui désire vous parler, répondit madame Desmarets.

Suzanne passa devant madame Desmarets et entra dans le salon. En apercevant Justin, accompagné de deux inconnus, elle ne put réprimer un léger tressaillement ; mais son visage resta impassible.

– Mon enfant, dit madame Desmarets, visiblement embarrassée de la colère qu’elle voyait briller dans l’œil noir de sa pensionnaire, c’est monsieur qui a quelques questions à vous adresser.

Et elle désigna M. Jackal.

– Des questions, à moi ? fit dédaigneusement la jeune fille. Mais je ne connais pas monsieur.

– Monsieur, dit vivement madame Desmarets,

 

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est un représentant de l’autorité.

– Un représentant de l’autorité ! répondit Suzanne. Et qu’ai-je à faire avec l’autorité, moi ?

– Calmez-vous, ma chère Suzanne, dit madame Desmarets : il s’agit de Mina.

– Et après ?

M. Jackal crut qu’il était temps pour lui de se mêler à la conversation.

– Après, mademoiselle ? Eh bien, après, nous désirons avoir quelques renseignements sur mademoiselle Mina.

– Sur mademoiselle Mina ? Je ne puis, monsieur, vous donner sur elle que les renseignements que pourrait vous donner monsieur...

Et elle désignait Justin.

– C’est-à-dire qu’il l’a trouvée, un soir, dans un champ de blé ; qu’il l’a emmenée chez lui, et qu’il était sur le point de l’épouser, quand sont arrivées de Rouen je ne sais quelles nouvelles d’un père inconnu, qui ont empêché le mariage.

 

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M. Jackal écoutait et regardait cette créature, qu’il jugeait dévouée d’avance à toutes les mauvaises passions de la vie, avec une curiosité qui faisait, à chaque parole prononcée par elle, un pas sur le chemin de l’admiration.

– Non, mademoiselle, dit-il, ce n’est point là-dessus que nous désirons des détails ; c’est sur autre chose.

– Si c’est sur autre chose, monsieur, interrogez mademoiselle Mina elle-même ; car je viens de vous dire tout ce que j’en sais.

– Nous ne pouvons malheureusement pas, mademoiselle, suivre votre conseil, si bon qu’il paraisse au premier abord.

– Et pourquoi cela, monsieur ? demanda Suzanne.

– Parce que mademoiselle Mina a été enlevée cette nuit.

– Ah ! vraiment ? Pauvre Mina ! dit la jeune fille d’un ton railleur qui fit jeter un cri de colère à Justin et froncer le sourcil à Salvator.

M. Jackal, que cette façon de répondre agaçait

 

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visiblement, fit néanmoins aux deux jeunes gens signe de se contenir.

– Et j’ai pensé, reprit-il, que vous, mademoiselle, son amie intime, vous pourriez nous donner quelques renseignements sur sa disparition.

– Vous vous trompez, monsieur, dit la jeune fille, et je n’ai rien à vous dire sur la disparition de mon amie intime, attendu que j’ignore tout autant la cause et les détails de cette disparition que j’ignorais tout à l’heure la disparition elle-même.

– Songez, mademoiselle, dit Salvator, au désespoir où cet enlèvement plonge un fiancé d’abord, et ensuite une mère et une sœur qui s’étaient habituées à regarder mademoiselle Mina comme leur fille et comme leur sœur.

– Je comprends le désespoir de monsieur, et j’y compatis de toute mon âme, ainsi qu’à celui de sa famille ; mais que voulez-vous que j’y fasse ? J’ai quitté hier mademoiselle Mina à huit heures et demie du soir, c’est-à-dire au moment où elle est rentrée dans sa chambre, et je ne l’ai

 

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pas revue depuis. Maintenant, ayez la bonté de me dire, messieurs, si c’est là tout ce que vous aviez à me demander.

– Ce ton hautain sied mal à une jeune fille de votre âge, mademoiselle ! dit sévèrement M. Jackal en ouvrant sa redingote et en montrant un bout d’écharpe, – surtout lorsque cette jeune fille se trouve vis-à-vis d’un homme qui représente la loi.

– Que ne disiez-vous tout de suite que vous étiez commissaire de police, monsieur ? dit Suzanne d’un air d’insolence admirable ; on vous eût répondu avec tous les égards que l’on doit à un commissaire de police.

– Abrégeons, mademoiselle, dit M. Jackal. Votre nom, vos qualités, votre état dans le monde ?

– Alors, c’est un interrogatoire ? demanda la jeune fille.

– Oui, mademoiselle.

– Mon nom ? dit-elle ; je me nomme Suzanne de Valgeneuse ; mes qualités ? je suis fille de M.

 

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le marquis Denis-René de Valgeneuse, pair de France ; nièce de M. Louis-Clément de Valgeneuse, cardinal en cour de Rome, et sœur du comte Lorédan de Valgeneuse, lieutenant aux gardes ; mon état ? je suis héritière d’un demi-million de rente. Voilà, monsieur, mon état, mes noms et mes qualités.

Cette réponse, faite avec un dédain tout royal, produisit un effet différent sur les trois hommes qui l’écoutaient, effet que ne remarqua point madame Desmarets, tout abasourdie de ce qui arrivait chez elle.

Justin frissonna, comprenant son impuissance, à lui, pauvre maître d’école inconnu, perdu dans le quartier Saint-Jacques, contre cette haute et aristocratique famille à laquelle il venait se heurter.

– Suzanne de Valgeneuse ! fit Salvator avançant d’un pas et regardant la jeune fille d’un œil moitié curieux, moitié menaçant.

– Mademoiselle Suzanne de Valgeneuse ! répéta M. Jackal en reculant comme eût pu faire un homme qui s’aperçoit qu’il va marcher sur un

 

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serpent.

Puis, boutonnant lentement sa redingote, il parut réfléchir un instant. Le résultat de ses réflexions fut qu’il ôta respectueusement son chapeau, et, de l’air le plus poli qu’il put prendre :

– Pardon, mademoiselle, dit-il, mais j’ignorais...

– Oui, je comprends, monsieur : vous ignoriez que je fusse la fille de mon père, la nièce de mon oncle, la sœur de mon frère ; eh bien, vous le savez, maintenant ; ne l’oubliez pas !

– Mademoiselle, reprit M. Jackal, je regrette vivement d’avoir pu vous déplaire. N’accusez, je vous prie, de ma persistance que les tristes devoirs que mes fonctions me forcent à remplir.

– C’est bien, monsieur, répondit sèchement Suzanne. Est-ce tout ce que vous aviez à me demander ?

– Oui, mademoiselle ; mais laissez-moi vous répéter que je suis au désespoir de vous avoir offensée, et permettez-moi d’espérer que vous ne

 

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me garderez pas rancune du sot métier que la justice me condamne à faire.

– Je tâcherai de vous oublier, monsieur, dit Suzanne en se retirant.

Et, sans saluer personne, elle sortit du salon, non plus pour rentrer dans le jardin, mais pour remonter dans sa chambre.

M. Jackal, qui se trouvait sur son passage, recula d’un pas et s’inclina profondément.

Justin mourait d’envie d’étouffer Suzanne car, plus que jamais, il lui paraissait visible que mademoiselle de Valgeneuse avait trempé dans l’enlèvement de sa fiancée.

Salvator s’approcha de lui et lui prit les mains.

– Taisez-vous, dit-il ; pas un mouvement ! pas un geste !

– Mais tout est perdu ! murmura Justin.

– Rien n’est perdu, tant que je vous dirai : « Espérez, Justin ! » Je connais ces Valgeneuse, et, je vous le répète, rien n’est perdu ; seulement, n’oubliez pas ce nom de Gibassier.

 

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Puis, se retournant vers M. Jackal :

– Je crois que nous n’avons plus rien à faire, ici, n’est-ce pas, monsieur ? lui demanda-t-il.

– En effet, répondit M. Jackal, assez embarrassé, et en fixant ses lunettes à la hauteur de ses yeux ; en effet, je crois que nous n’apprendrons rien de plus que ce que nous savons.

– Oui, dit Salvator, et nous en savons assez.

M. Jackal fit semblant de ne pas entendre, et, s’approchant de la maîtresse de pension, tout étourdie de la tournure qu’avait prise l’affaire :

– Madame, lui dit-il, j’ai l’honneur de vous saluer bien respectueusement. Puis, tout bas :

– Répétez à mademoiselle de Valgeneuse, ajouta-t-il, que j’ai été contraint à faire ce que j’ai fait, et que je la supplie de regarder ma visite comme non avenue ; vous m’entendez bien ?

– Comme non avenue ; je vous entends, oui, monsieur.

Et, saluant une seconde fois madame Desmarets, M. Jackal sortit en faisant signe à

 

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Justin et à Salvator de le suivre.

Salvator, comme on l’a vu, dans l’espérance, sans doute, d’arriver, en dehors de M. Jackal, à réunir Justin à Mina, paraissait avoir pris son parti de la métamorphose de l’homme de police ; mais il n’en était pas ainsi de Justin, qui, un instant, d’après les paroles mêmes de M. Jackal, s’était vu sur la trace de sa pauvre enlevée.

Aussi, à la porte de la rue :

– Pardon, monsieur Jackal, dit-il.

– Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur Justin ? demanda l’homme de police.

– Mais il me semblait qu’après nous avoir dit : « Cherchez la femme ! » vous nous aviez dit : « Nous tenons la femme ! » et que vous aviez ajouté « Cette femme, c’est mademoiselle Suzanne. »

– Ai-je dit cela, monsieur ? demanda l’homme de police d’un air étonné.

– Vous l’avez dit, monsieur, et je ne fais que répéter vos propres paroles.

– Monsieur Justin, vous devez vous tromper.

 

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– J’en appelle à M. Salvator.

M. Jackal jeta sur Salvator un regard qui voulait dire : « Vous qui me comprenez, tirez-moi donc d’embarras. »

Salvator, en effet, comprenait M. Jackal, mais sans l’excuser ; il fut donc impitoyable.

– Ma foi, répondit-il, mon cher monsieur Jackal, je dois avouer que, si ma mémoire est exacte, vous nous avez dit, à une syllabe près, ce que vient de vous répéter M. Justin : que mademoiselle Suzanne était complice de l’enlèvement.

– Peuh ! fit M. Jackal en allongeant les lèvres, on a toujours tort de dire ces choses-là avant qu’elles soient prouvées. Complice ! si j’ai dit que la jeune fille était complice, j’ai eu tort.

– Mais, monsieur, c’est vous qui l’avez accusée le premier ! s’écria Justin ; mais rappelez-vous donc ce que vous disiez d’elle dans la chambre de la pauvre Mina !

– Accusée n’est pas le mot ; soupçonnée peut-être, et encore !

 

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– Ainsi, vous ne la soupçonnez même plus ?

– C’est-à-dire que je suis à mille lieues de la soupçonner ! Pauvre innocente ! Dieu m’en garde !

– Et ces lèvres pincées, dit Salvator, et cet œil dur, et cette physionomie mauvaise ?

– Je l’avais vue ainsi à distance ; mais, de près, tout a changé : la lèvre est gracieuse, l’œil fier, la physionomie digne et élevée.

Puis, comme Justin ne paraissait point se contenter de cette apologie qui, après la première opinion émise par M. Jackal sur mademoiselle de Valgeneuse, pouvait sembler au moins extraordinaire.

– Venez me voir, monsieur Justin, dit-il en se réfugiant dans sa voiture ; venez me voir, d’aujourd’hui en huit, à la préfecture de police : j’aurai probablement quelque bonne nouvelle à vous donner ; dès ce soir, en arrivant, je vais mettre tout mon monde en campagne.

– Retournez chez vous, Justin, dit Salvator en serrant cordialement la main du pauvre maître

 

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d’école, et, avant vingt-quatre heures, moi, je me charge de vous dire ce que vous avez à craindre ou à espérer.

Alors, voyant M. Jackal refermer la portière de sa voiture :

– Eh bien, monsieur Jackal, que faites-vous donc ? dit Salvator ; vous m’avez amené, il faut me ramener ! D’ailleurs, ajouta-t-il en prenant place près de M. Jackal et en tirant à lui la portière, j’ai à causer avec vous des Valgeneuse.

– À Paris ! dit M. Jackal, qui évidemment eût préféré faire la route tout seul.

La voiture partit au grand trot.

Quant à Justin, il revint au pas, triste, morne, et ne comptant que bien faiblement sur la promesse de Salvator.

 

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