Les Mohicans de Paris 2

Alexandre Dumas · Chapitre 16 sur 58

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Les Mohicans de Paris 2

Les asphyxiés.

LIX

 

 

Il courut à elle.

– Oh ! venez vite, monsieur Ludovic ! venez vite ! venez tous ! Ils sont morts !

– Qui, morts ? demanda Ludovic.

– Mademoiselle Carmélite et monsieur Colomban !

– Colomban ? s’écria Ludovic, Colomban de Penhoël ?

– Oui, monsieur Colomban de Penhoël et mademoiselle Carmélite Gervais. Mon Dieu ! quel malheur ! Si jeunes, si beaux, si gentils !

Ludovic s’élança à l’instant même du côté de la maison, et, trouvant l’allée ouverte, ne fit qu’un bond de la rue au pavillon du jardin.

 

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La fenêtre du cabinet, ouverte par Colomban, mal refermée par lui, avait été rouverte par Nanette, qui, après avoir appelé vainement, s’était hasardée à enjamber la fenêtre pour frapper à la porte de la chambre.

Voyant qu’on ne répondait pas, elle avait ouvert la porte ; mais, aussitôt, elle avait fait trois pas en arrière et était presque tombée à la renverse.

Une effroyable bouffée d’acide carbonique l’avait enveloppée comme d’un nuage mortel.

Dès lors, elle avait tout compris, et, pensant qu’elle rejoindrait facilement la voiture, elle s’était mise à sa poursuite.

Ses cris avaient été entendus, la voiture s’était arrêtée, Ludovic s’était élancé dans le pavillon par la fenêtre du cabinet, avait essayé d’entrer dans la chambre, mais avait été repoussé, lui aussi, par la vapeur empestée.

Il se retourna du côté de l’air et l’aspira à pleins poumons.

En ce moment, tout le monde accourait.

 

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– Brisez les fenêtres ! brisez les portes ! cria Ludovic ; des courants d’air ! Ils se sont asphyxiés !

On essaya d’ouvrir les volets ; ils étaient fermés en dedans.

De deux ou trois coups de pied, on enfonça la porte.

Mais ceux qui se présentaient sur le seuil furent contraints de reculer.

– Que l’on tienne du vinaigre et de l’eau salée tout prêts ; qu’on réveille le pharmacien s’il y en a un dans le village, et qu’on prenne chez lui des sels anglais et de l’ammoniaque. Nanette, allumez du feu quelque part, et faites chauffer des serviettes.

Puis, comme le mineur descend dans le gouffre, comme le matelot plonge dans la mer, Ludovic s’élança dans la chambre.

Le joyeux masque avait fait place à l’homme de science ; le médecin allait user de toutes les ressources de son art.

Ludovic gagna à tâtons la fenêtre ; la bougie

 

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s’était éteinte, le feu de la cheminée s’était éteint, le réchaud n’avait plus ni flamme ni fumée.

Les rideaux pendaient devant la fenêtre et empêchaient de trouver l’espagnolette ; Ludovic enveloppa sa main de son mouchoir, et, de deux coups de poing, brisa deux carreaux.

Un courant d’air commença de s’établir ; il était temps : lui-même chancelait ; il se retint au piano.

Puis il saisit les rideaux à pleines mains, les arracha de leurs tringles, et parvint à ouvrir la fenêtre.

L’acide carbonique formé par l’oxygène et le carbone commençait à faire place à l’air respirable, qui pénétrait maintenant par trois ouvertures.

– Entrez, dit Ludovic, entrez ! il n’y a plus de danger ; entrez et éclairez la chambre.

On alluma la seconde bougie et chaque objet devint visible.

Les deux jeunes gens étaient couchés dans les bras l’un de l’autre, sur le lit, comme s’ils

 

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venaient de s’endormir.

– Y a-t-il ici un médecin, demanda Ludovic, un frater, un barbier, peu importe ! un homme qui puisse m’aider, enfin ?

– Il y a M. Pilloy, un ancien chirurgien de la garde... une homme bien savant ! dit une voix.

– Courez chercher M. Pilloy ! dit Ludovic ; carillonnez jusqu’à ce qu’il se lève ; tirez-le jusqu’à ce qu’il vienne.

Puis, s’élançant vers le lit :

– Ah ! dit-il en secouant la tête, je crois bien que nous arrivons trop tard !

En effet, les lèvres des jeunes gens étaient noirâtres.

Ludovic souleva les paupières.

L’œil de Colomban était tuméfié, vitreux ; l’œil de Carmélite, terne et injecté.

Aucun souffle ne vivait, ni dans l’un ni dans l’autre.

– Trop tard ! trop tard ! répétait Ludovic désespéré. N’importe, faisons toujours ce qu’il y

 

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a à faire. Mesdames, chargez-vous de la jeune fille, continua-t-il ; je me charge de l’homme.

– Que faut-il faire ? dit Chante-Lilas.

– Exécuter de ton mieux ce que je te dirai, ma chère enfant ; d’abord, portez la jeune fille à la fenêtre.

– Venez, dit Chante-Lilas à ses amies.

– Et nous ? dirent les hommes.

– Tâchez de rallumer le feu... un grand feu de bois ; chauffez des serviettes ; tirez-lui ses bottes... J’essayerai de le saigner à la veine du pied... Ah ! trop tard ! trop tard !

Ludovic jetait ce cri de désespoir en transportant Colomban du lit à la fenêtre.

– Voilà du vinaigre, voilà de l’eau salée, dit Nanette.

– Verse le vinaigre dans une assiette ; qu’on puisse tremper des mouchoirs dedans et en frotter les tempes des asphyxiés ; tu entends, Chante-Lilas ?

– Oui, oui, dit la jeune fille.

 

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– Coupez une plume, comme je fais, voyez... Écartez les dents, si vous pouvez, et insufflez-lui de l’air dans les poumons.

On obéissait à Ludovic comme, dans une bataille, on obéit à un général d’armée.

Carmélite avait les dents serrées ; mais, à l’aide d’un couteau d’ivoire, Chante-Lilas parvint à lui écarter les mâchoires et à introduire la plume entre les dents.

– Eh bien ? demanda Ludovic.

– La plume y est.

– Souffle, alors... Moi, je ne puis en venir à bout : il a des dents de fer !... Lui avez-vous ôté ses bottes et ses bas ?

– Oui.

– Frottez-lui les tempes avec du vinaigre ; jetez-lui de l’eau fraîche au visage ; écartez-lui les dents, dussiez-vous les briser ! Je vais essayer de le saigner au pied.

Ludovic ouvrit sa trousse, en tira une lancette, piqua deux fois la veine du pied, mais inutilement.

 

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Le sang ne vint pas.

– Ôtez-lui sa cravate ; arrachez le gilet, arrachez la chemise, arrachez tout !

– Voilà des serviettes brûlantes, dit une voix.

– Donnez-en à Chante-Lilas et frottez la poitrine avec les serviettes – tu entends, Chante-Lilas ? fais-en autant ! – Ah ! voici un couteau.

Ludovic parvint à glisser un couteau entre les deux mâchoires de Colomban ; alors, renonçant à l’espoir d’introduire un tuyau de plume dans un si petit espace, il appliqua ses lèvres aux lèvres du jeune homme et essaya de lui insuffler de l’air dans les poumons.

La gorge était serrée ; l’air ne dépassait pas le pharynx.

– Trop tard ! trop tard ! murmura Ludovic. Voyons, essayons de la jugulaire !

Il reprit sa lancette, et, avec une admirable sûreté de main, il troua la veine du cou.

Mais, pas plus qu’au pied, le sang ne vint.

– Voilà des sels et de l’alcali, dit le messager

 

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en présentant deux flacons à Ludovic.

– Tiens, Chante-Lilas, dit Ludovic, prends le flacon de sels et mets-le sous le nez de la jeune fille. Je garde l’alcali, moi.

– Bien ! dit Chante-Lilas en étendant la main.

– Et l’air ? demanda Ludovic.

– Comment, l’air ?

– Crois-tu qu’il ait pénétré jusque dans la poitrine ?

– Il me semble que oui.

– Alors, bon courage, mon enfant ! bon courage ! Frotte-lui les tempes avec du vinaigre et fais-lui respirer des sels.

Lui, pendant ce temps, trempait un linge dans de l’eau alcalisée et en enveloppait la tête de Colomban.

Mais Colomban restait immobile ; aucun souffle ne sortait de sa poitrine, ni ne pouvait y pénétrer.

– Oh ! dit Chante-Lilas, il me semble que les lèvres pâlissent !

 

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– Courage ! courage, Chante-Lilas ! c’est bon signe... Oh ! ma chère enfant, regarde, quel bonheur dans ta vie, si tu pouvais te dire que tu as sauvé une femme !

– Il me semble qu’elle a soupiré, dit Chante-Lilas.

– Soulève la paupière et regarde l’œil : est-il toujours aussi terne ?

– Oh ! monsieur Ludovic, il me semble qu’il l’est moins.

– M. Pilloy n’est pas chez lui, dit en rentrant le messager qu’on avait envoyé chez le chirurgien-major.

– Où est-il ? demanda Ludovic.

– Chez M. Gérard, qui est bien mal.

– Où demeure-t-il, M. Gérard ?

– À Vanves... Faut-il y aller ?

– Inutile ! c’est trop loin.

– Oh ! c’est qu’il est bien mal aussi, ce pauvre M. Gérard, dit une voix.

– Monsieur Ludovic, monsieur Ludovic, elle

 

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respire ! cria Chante-Lilas.

– En es-tu sûre, ma fille ?

– Je lui frottais la poitrine avec une serviette chaude : j’ai senti sa poitrine se soulever... Monsieur Ludovic, elle porte la main à sa tête.

– Allons ! dit Ludovic, sur deux, nous en sauverons un, du moins ! Emportez-la vite hors d’ici, afin qu’en ouvrant les yeux, elle ne voie pas son amant mort.

– Dans sa chambre, dans sa chambre, dit Nanette.

– Oui, dans sa chambre... Vous ouvrirez toutes les fenêtres, et vous y ferez grand feu. Allez, allez !

Les femmes emportèrent Carmélite.

Le jour commençait à paraître.

– Tu sais ce qu’il y a à faire, Chante-Lilas ? cria Ludovic au groupe de jeunes filles qui emportait Carmélite.

– Non ; dites !

– Ce que tu as fait jusqu’ici, pas autre chose.

 

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– Mais, si elle demande ce qu’est devenu son amant ?...

– Il est probable qu’elle ne parlera pas avant une heure d’ici et qu’elle ne reprendra sa raison que dans deux ou trois heures.

– Et, alors ?...

– Alors, ou Colomban ou moi serons près d’elle.

Puis, retournant à Colomban :

– Trop tard ! trop tard ! murmura-t-il. Pauvre Colomban ! ou plutôt, pauvre Carmélite !

Et il revint vers le jeune homme avec ce sublime entêtement du médecin, qui poursuit la vie jusque dans les bras de la mort.

 

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