Les Mohicans de Paris 2
Le portrait de M. Rappt.
XCIII
Régina, debout sur le seuil du pavillon, la main posée sur la tête de la petite Abeille, attendait.
Qui attendait-elle ?
– Non pas Pétrus, peut-être, mais, à coup sûr, l’heure qui devait l’amener.
Pétrus l’aperçut donc de loin.
Les jambes faillirent lui manquer : il regarda s’il y avait à sa portée un arbre pour s’y appuyer, un banc pour s’y asseoir ; mais, par une réaction rapide de sa volonté, il retrouva, sinon toutes ses forces, au moins une partie de ses forces ; seulement, dès qu’il aperçut Régina, il se découvrit, et passa sa main sur son front pâle et humide.
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Le jeune fille était aussi pâle que lui ; on voyait clairement sur son visage la trace de l’insomnie et des larmes.
Le visage de Pétrus trahissait, de son côté, sinon les larmes, du moins l’insomnie.
Tous deux se regardèrent avec plus de curiosité que d’étonnement ; on eût dit que chacun cherchait à deviner ce qui se passait dans le cœur de l’autre.
Un mélancolique sourire effleura les lèvres de Régina.
– Je vous attendais, monsieur, dit-elle de sa voix mélodieuse comme un chant d’oiseau.
– Vous m’attendiez, moi ? dit Pétrus.
– N’avons-nous pas séance aujourd’hui ? n’avez-vous pas reçu mon billet ? n’ai-je point, après vous en avoir fait par écrit, des excuses à vous faire de vive voix ?
– Des excuses ? dit Pétrus.
– Sans doute : j’eusse dû vous écrire le matin, au lieu de vous écrire le soir, et vous épargner ainsi un dérangement ; mais j’étais tellement
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préoccupée, que j’ai eu le tort d’oublier.
Pétrus s’inclina et sembla attendre que Régina lui montrât le chemin du salon.
– Allons, allons, viens, ma sœur ! dit la petite Abeille ; tu sais qu’il faut que ton portrait soit fini aujourd’hui.
– Ah ! dit amèrement Pétrus en se tournant vers Régina, il faut que votre portrait soit fini aujourd’hui.
Une flamme glissa sur les joues pâles de la jeune fille et disparut comme le reflet d’un éclair.
– Ne faites point attention à ce que dit cette enfant, monsieur ; elle aura entendu dire, à quelqu’un qui ne sait point ce que c’est que les exigences de l’art, qu’il fallait que ce portrait fût terminé aujourd’hui, et elle répète ce qu’elle a entendu dire.
– Je ferai de mon mieux, mademoiselle, dit Pétrus en s’asseyant devant sa toile, et, si je puis, je vous débarrasserai de moi en une séance.
– Me débarrasser de vous, monsieur ? reprit Régina. Le mot ne m’étonnerait pas, dit à ma
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tante, la marquise de la Tournelle ; mais, dit à moi, il est injuste... j’allais même, ajouta-t-elle avec un soupir, j’allais même dire cruel !
– Excusez-moi, mademoiselle, dit Pétrus.
Puis, sans pouvoir retenir ni le geste ni la parole, portant la main à sa poitrine :
– Je souffre ! dit-il.
– Vous souffrez ? dit Régina avec un étrange sourire, comme si elle eût voulu dire : « Il n’y a rien d’étonnant ; moi aussi, je souffre ! »
– Monsieur Pétrus, s’écria la petite Abeille, je vais vous dire une chose qui vous fera grand plaisir.
– Dites, mademoiselle, fit Pétrus saisissant au vol la distraction qu’allait lui apporter le babil de l’enfant.
– Eh bien, hier, pendant que Régina était à la campagne, mon père est venu, avec M. Rappt, voir le portrait de ma sœur, et il en a été très content.
– Je remercie M. le maréchal de son indulgence, dit Pétrus.
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– Vous devriez plutôt remercier M. Rappt que mon père, observa la petite Abeille ; car M. Rappt, qui n’est jamais content de rien, en a été très content aussi.
Pétrus ne répondit pas ; il tira son mouchoir de sa poche et s’essuya le front.
À ce nom odieux qui venait d’être prononcé deux fois, toutes les colères soulevées depuis quarante-huit heures en lui, et apaisées un instant, recommencèrent à gronder comme un orage.
Régina vit cette émotion, et, instinctivement, elle comprit qu’elle venait des paroles de l’enfant.
– Abeille, dit-elle, j’ai soif ; fais-moi le plaisir d’aller me chercher un verre d’eau.
La petite fille, pressée d’obéir à sa sœur, bondit hors du salon.
Mais, comme le silence était la chose la plus embarrassante du monde, dans la situation d’esprit où se trouvaient les deux jeunes gens, Régina ne voulait point le laisser s’établir, et, sans trop savoir ce qu’elle disait :
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– Et qu’avez-vous fait, monsieur, dans cette triste journée d’hier, ne pouvant travailler à mon portrait ?
– J’ai d’abord été voir la petite Rose-de-Noël.
– La petite Rose-de-Noël ? dit vivement Régina.
Puis, plus bas :
– Vous avez été voir cette enfant ?
– Oui, dit Pétrus.
– Et, ensuite ?...
– Ensuite, j’ai fait une aquarelle.
– D’après elle ?
– Non ; de fantaisie.
– Sur quel sujet ?
– Oh ! dit Pétrus, un sujet fort triste !
– Lequel ?
– Une jeune fille a voulu s’asphyxier avec son amant...
– Plaît-il ? interrompit Régina.
– Elle n’y a pas réussi, continua Pétrus :
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l’amant seul est mort.
– Mon Dieu !
– J’ai choisi le moment où, couchée sur son lit, elle rouvre les yeux. Trois de ses amies sont agenouillées autour d’elle ; dans le fond, un moine dominicain prie, les yeux levés au ciel.
Régina regarda Pétrus d’un air effaré.
– Et cette aquarelle ? demanda-t-elle.
– La voici, dit Pétrus.
Et il présenta à Régina le papier roulé.
Régina le déroula et jeta un cri.
Pétrus, qui ne connaissait ni Fragola ni Carmélite, avait fait la tête de la première cachée entre ses mains, et celle de la seconde dans l’ombre portée par le rideau du lit ; mais les têtes de Régina, de madame de Marande et du moine, qui étaient connues de Pétrus, offraient une ressemblance parfaite.
En outre, les moindres détails de la chambre de Carmélite, détails indiqués par Jean Robert, faisaient de ce dessin quelque chose
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d’inexplicable, de magique, d’inouï pour Régina.
Elle regarda Pétrus ; Pétrus travaillait, ou faisait semblant de travailler.
– Tiens, ma sœur, dit la petite Abeille en rentrant sur la pointe du pied pour ne rien perdre du breuvage qu’elle rapportait, voici ton verre d’eau.
Il n’y avait pas moyen de demander la moindre explication devant Abeille ; d’ailleurs, Pétrus voudrait-il en donner une ? Régina prit le verre et le porta à ses lèvres.
– Puis, dit Pétrus, outre cette visite à la petite Rose-de-Noël ; outre cette aquarelle faite d’imagination, j’ai encore appris une chose dont je vous félicite bien sincèrement, mademoiselle : c’est que vous allez épouser M. le comte Rappt.
Pétrus put entendre, dans le silence qui suivit ses paroles, les dents de Régina claquer au bord du verre qu’elle portait à ses lèvres, et que, d’un mouvement presque convulsif, elle rendit à la petite Abeille, en répandant sur sa robe la moitié de l’eau qu’il contenait.
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Cependant, faisant un effort sur elle-même :
– C’est la vérité, répondit-elle.
Et ce fut tout.
Puis, attirant l’enfant à elle, comme si elle était si faible, qu’elle cherchât un appui dans l’enfance, c’est-à-dire dans l’emblème de la faiblesse, elle baissa les yeux et appuya sa tête sur la tête blonde de l’enfant.
Il y eut, dans cette réponse et dans ce mouvement de Régina, une telle expression de douleur, que Pétrus comprit qu’il n’avait plus rien à demander. Il avait frissonné jusqu’au cœur en entendant la voix, il avait suivi des yeux la tête de la jeune fille se penchant mollement comme une fleur qui se fane, et demeurant enfin dans une indéfinissable attitude ; tout cela voulait dire : « Pardonnez-moi, ami, je suis aussi malheureuse, peut-être même plus malheureuse que vous ! »
À partir de ce moment, il se fit dans la serre un tel silence, qu’on eût pu entendre s’ouvrir les boutons des roses.
Que pouvaient-ils se dire, en effet, les deux
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beaux jeunes gens ? Les sons les plus doux, les mots les plus harmonieux rendraient-ils la millième partie des émotions suaves qui murmuraient tout bas dans leurs cœurs ?
Le silence de Régina disait :
« Voilà donc le secret qui faisait ta pâleur, jeune homme ; et la tristesse de ton visage n’était que le reflet de la tristesse de ton cœur ! Ainsi donc, hier, quand, agenouillée auprès du lit d’une amie qui avait voulu mourir avec son amant, je me disais, en pensant à toi : “Heureuse Carmélite, si tu étais morte avant le bien-aimé de ton cœur ! heureuse, ah ! oui, mille fois heureuse ! car mieux vaut mourir avant celui que l’on aime que vivre avec celui que l’on hait !” Toi, pendant ce temps, rêvant à moi, tu allais voir cette enfant que j’avais soignée ; puis, par un miracle d’intuition, tu me suivais dans ma course, et tu me voyais agenouillée au pied du lit de mon amie !... As-tu donc l’œil des anges, artiste divin, et, comme eux, vois-tu à travers l’espace sans que les obstacles matériels puissent arrêter ta vue ? Tu m’accuses au fond du cœur, ingrat aimé ! et tu
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ignores que, depuis que je t’ai vu, j’ai, moi aussi, mes heures d’insomnie et d’épouvante ; oui, d’épouvante ! car, comme toi, et plus avant que toi peut-être, j’ai plongé dans le gouffre profond où l’on veut m’ensevelir. Tu es pâle comme la mort : regarde, et vois ce que sont devenues les couleurs de mes joues ! Oh ! que ne puis-je te rendre les tiennes, et faire reprendre à ton front sa blancheur immaculée et sa sérénité céleste, en répandant sur toi, pauvre arbre flétri par l’orage, en répandant sur toi, comme une rosée salutaire, toutes les larmes de mon cœur ! »
Et le silence de Pétrus répondait :
« Ah ! tu m’aimes donc, beau lis virginal, et je me suis trompé quand je t’ai accusée de marcher souriante à cet hyménée ! Oui, lorsque ta sœur, l’indiscrète enfant, a prononcé le nom de cet homme, j’ai vu le vent de la pudeur passer sur ton front, et voilà que, maintenant, tu sais que je t’aime ! voilà que, brisée jusque dans l’âme, pareille à la colombe amoureuse, tu caches ton front sous ton aile pour pleurer !... Hélas ! tu m’as demandé le secret de ma pâleur : tu le
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connais à présent, puisque te voilà, à ton tour, aussi pâle et plus pâle que moi !... Mais pourquoi restes-tu muette, ô ma pensée ? pourquoi n’entends-je pas ta voix, ô mon amie ? C’est que le silence à deux, c’est la symphonie de l’amour, le rêve du matin, plein de célestes murmures, d’ineffables espérances ! Ne me réponds donc pas, et écoute chanter dans mon cœur, comme j’écoute chanter dans le tien, l’hymne sacré, mélange d’allégresse et de douleur qu’on n’entend qu’une fois, et qui, éteint, ne se réveille jamais ! »
Et ce silence fut, en effet, pour les deux jeunes gens, une joie ineffable, une minute de bonheur illimité ; joie d’autant plus grande, bonheur d’autant plus ardent, que tous deux sentaient qu’en creusant ce bonheur et cette joie, ils finiraient par trouver une profonde douleur.
Ils s’aimaient, comme l’avait dit Pétrus à son oncle, d’un amour que la langue humaine n’avait pas de mots pour exprimer ; seulement, au lieu de s’exhaler en chansons, comme celui des oiseaux, leur amour, comme celui des fleurs, se répandait
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en parfums, et ils en savouraient les suaves émanations.
Par malheur, à cet instant suprême où leurs deux âmes, bien près de se confondre, allaient se réunir dans un paradis enchanté, la porte de la serre s’ouvrit brusquement, et la dévote et impertinente marquise de la Tournelle parut sur le seuil.
Cette apparition fit lourdement retomber les deux rêveurs sur la terre.
À la vue de la marquise, Pétrus se leva, mais inutilement : la marquise ne le vit pas, ou fit semblant de ne pas le voir – peut-être aussi fut-elle distraite par la petite Abeille, qui courut à elle, et lui donna son front à baiser.
– Bonjour, ma nièce ! continua la marquise passant d’une sœur à l’autre. Je viens de la salle à manger ; on m’a dit que vous y aviez à peine posé le pied ; cependant, je tenais à vous voir, attendu que j’ai quelque chose de très important à vous dire.
– Si j’avais su que vous nous fissiez le plaisir
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de descendre au déjeuner, ma tante, répondit Régina, je vous eusse bien certainement attendue ; mais je croyais qu’hier et aujourd’hui, vous étiez en retraite, et que vous déjeuniez chez vous.
– Aussi, pour vous seule suis-je descendue, ma nièce, et j’ai fait exception en votre faveur à cause de la gravité des circonstances.
– Oh ! mon Dieu ! vous m’effrayez presque, ma tante ! dit Régina en essayant de sourire. Qu’y a-t-il donc ?
– Il y a, ma nièce, que M. Coletti me mande, dans une lettre, qu’hier, mercredi des Cendres, on ne vous a pas vue à l’église.
– En effet, ma tante ; j’étais au chevet d’une de mes amies mourante.
– C’est aujourd’hui que monseigneur fait son introduction au carême, et il espère que vous assisterez au sermon.
– Vous m’excuserez auprès de monseigneur, ma tante, mais je ne compte pas sortir de la journée. J’ai eu hier une grande affliction, je suis
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encore très souffrante, j’ai besoin de tranquillité, et je ne bougerai pas de la maison aujourd’hui.
– Ah ! fit aigrement la vieille marquise.
– Oui, continua Régina avec une fermeté de voix et de regard qui semblait justifier son nom ; je compte même me retirer dans ma chambre après la séance ; car vous voyez que je suis en train de poser, ma tante – et, à ce propos, je vous ferai remarquer que vous me masquez complètement à M. Pétrus.
– Tiens ! fit la vieille dame.
Et, se retournant vers le peintre :
– Pardonnez-moi, dit-elle, monsieur l’artiste ; je ne vous avais pas aperçu. Vous allez bien, depuis lundi ?
– Parfaitement, madame.
– Tant mieux ! – Imaginez-vous, ma nièce, quelle a été ma surprise en trouvant M. Pétrus Herbel chez le général de Courtenay, auquel j’allais rappeler que c’était avant-hier, mardi, mon anniversaire.
– Je ne vois pas ce qui a pu vous surprendre
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là-dedans, ma tante. Il n’y a rien d’étonnant, ce me semble, de trouver le neveu chez l’oncle.
– Vous saviez cela, vous ?
– Je savais que M. Pétrus Herbel de Courtenay était neveu du général comte Herbel de Courtenay ; oui, ma tante, je savais cela.
– Eh bien, je l’ignorais, moi... Je suis toujours étonnée qu’un peintre soit allié à une famille dont les ancêtres ont régné.
– J’espère, madame, dit Pétrus, qu’une personne aussi éminemment religieuse que vous met les apôtres et les saints au-dessus de tous les rois et de tous les empereurs de la terre ?
– Pourquoi espérez-vous cela ?
– Je ferai observer à madame la marquise de la Tournelle qu’elle répond par une question à la question qu’a l’honneur de lui adresser le vicomte Pierre de Courtenay.
Si impertinente qu’elle fût, la marquise se trouva un peu décontenancée.
– Sans doute, répondit-elle, je mets les apôtres et les saints au-dessus des empereurs et des rois,
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puisqu’ils viennent après Jésus-Christ.
– Eh bien, madame la marquise, saint Luc était peintre – pourquoi un descendant des empereurs ne le serait-il pas ?
La marquise se mordit les lèvres.
– Ah ! dit-elle, vous me rappelez à la véritable question, et je vous remercie : je savais bien que j’étais venue pour autre chose.
Ni Régina ni Pétrus ne répondirent.
– J’étais venue, continua la marquise s’adressant à Pétrus, pour vous demander si le portrait du comte Rappt serait bientôt fini.
Régina baissa la tête avec un soupir qui ressemblait à un gémissement.
Pétrus entendit la question de la vieille marquise, vit le mouvement de Régina, mais ne comprit absolument rien ni à l’une ni à l’autre.
– Eh bien, dit la marquise voyant les deux jeunes gens muets, qu’y a-t-il donc d’extraordinaire à ma question ? – Je vous demande, monsieur Pétrus, si le portrait du comte Rappt avance.
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– Je ne comprends pas ce que madame la marquise me fait l’honneur de me demander, répondit Pétrus, dans le cœur duquel commençait à pénétrer un vague soupçon.
– C’est moi qui m’exprime mal, en effet, dit la marquise. J’appelle, par anticipation, le portrait de Régina : le portrait de M. Rappt ; il est vrai qu’il ne le deviendra le portrait de M. Rappt que le jour où mademoiselle Régina de Lamothe-Houdon deviendra la comtesse Rappt ; mais comme, d’ici à huit ou dix jours, ce sera chose faite...
– Pardon, madame, demanda Pétrus pâlissant affreusement, ce portrait que je fais là est donc destiné à M. Rappt ?
– Mais sans doute ; c’est le principal ornement de la chambre nuptiale.
Il se fit, à ces mots, un tel bouleversement sur le visage de Pétrus, que la marquise, s’en apercevant :
– Oh ! oh ! monsieur le peintre, dit-elle, qu’avez-vous donc ? On dirait que vous allez
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vous trouver mal !
En effet, Pétrus, debout, le front ruisselant de sueur, l’œil hagard, ressemblait à la statue du Désespoir.
La marquise se retourna alors vers sa nièce, pour lui faire remarquer la pâleur du jeune homme ; mais elle vit Régina si pâle elle-même, qu’on eût dit qu’elle venait d’être frappée, à la même place, du même coup qui avait frappé le jeune homme.
Madame de la Tournelle était femme d’expérience : elle devina aussitôt ce qui se passait entre les deux jeunes gens, et, portant successivement ses regards de l’un à l’autre, elle répéta entre ses dents ce monosyllabe expressif :
– Tiens ! tiens ! tiens !
Puis, prenant Abeille par la main, de peur que, malgré sa jeunesse, la petite fille ne comprît quelque chose à cette double douleur, et l’entraînant avec elle :
– Je n’avais pas autre chose à vous demander, ma nièce, dit la marquise ; je sais, maintenant,
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tout ce que je voulais savoir !
Et elle sortit.
À peine la portière était-elle retombée derrière elle, que Pétrus jeta un cri, et, tirant de sa poche un petit poignard turc qu’il portait habituellement sur lui :
– Ah ! dit-il, et ce portrait que je faisais avec tant d’amour, c’était pour lui, pour le comte Rappt, pour cet infâme ! Cela ne sera pas ainsi ! Je puis être la victime de son bonheur : je n’en serai pas le complice !
Et, enfonçant le poignard dans la toile, il la déchira depuis le haut jusqu’en bas.
Régina entendit le craquement de la toile, et, à ce craquement, ressentit la même commotion que si le poignard l’eût frappée, au lieu de frapper le portrait, et, en la frappant, lui eût tranché la grande artère du cœur.
Et, cependant, tout en pâlissant encore – ce qu’on eût cru impossible –, tout en renversant sa tête en arrière, comme si sa dernière force, et même celle de la volonté, l’eût abandonnée, elle
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eut encore la puissance de tendre la main au jeune homme.
– Merci, Pétrus, dit-elle ; c’est comme cela que je voulais être aimée !
Pétrus se précipita sur cette main, la baisa avec fureur, et s’élança hors du salon en criant :
– Adieu pour toujours !...
Un gémissement lui répondit : Régina venait de s’évanouir.
Et, maintenant, laissons mademoiselle de Lamothe-Houdon et Pétrus Herbel à leur désespoir amoureux, et allons, d’un seul bond, voir, à Vienne, ce qui s’y passait dans la soirée du mardi gras de l’année 1827.
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