Révélations (Surf on love) (French Edition)
Chapitre 10
Depuis l’îlot central de la cuisine, je m’amuse à jeter une par une les dix-neuf bougies dans l’évier.
— Ah non, sors d’ici, jeune fille, me hèle Pitt en entrant dans la pièce, ta mère ne veut pas que tu voies ton gâteau avant ce soir.
— Tu dois savoir que je déteste les surprises, réponds-je, le regard perdu dans le vague.
— Tu devrais aller te changer, les invités ne vont pas tarder.
— Tu crois qu’il viendra ? lui demandé-je.
Pitt est le seul de cette maison à qui j’ai confié mes peines de cœur, et le fait d’avoir appris tout à l’heure en revenant de mes recherches qu’Hayden était passé déposer cette lettre hier matin pendant que je faisais des courses, me tord les boyaux.
Mais pourquoi ne répond-il pas au téléphone, bon sang ?
Il s’approche, attristé.
— Il est rentré à Stanford, je suis désolé... Il a dit qu’il préférait s’effacer.
J’ai l’impression de prendre un énième coup de massue sur la tête. Malgré tout, au fond de moi, un espoir renaît.
— Tu l’as prévenu que c’était mon anniversaire ?
— Non.
Mon beau-père me frotte les épaules avec bienveillance, en vain. Rien n’apaisera ma déception.
— Écoute, Cassie, il m’a défendu de t’en parler, mais comme je ne veux pas que tu espères son retour..., commence-t-il, hésitant, en frottant sa barbe. Hayden est parti en Espagne, son avion a décollé vers midi. Voilà pourquoi il est sur messagerie. Je suis désolé.
Mes yeux s’écarquillent de stupeur. J’ai l’impression que mon sang vient de quitter mon cerveau.
— En Espagne ? Mais pourquoi ? m’insurgé-je en bondissant de l’îlot.
— Une compétition de stunt. Apparemment, tu n’approuves pas trop, comme tu as peur pour lui.
Je ne peux plus retenir mes larmes. Il est parti, lui, le seul que j’aurais voulu qu’il soit présent pour mon anniversaire. Me voilà réduite à néant. Oui, j’ai peur pour lui, j’ai toujours eu la trouille qu’il lui arrive un malheur.
Essayant tant bien que mal de faire un effort, je me décide à me préparer. Après avoir pris un bon bain, je passe une robe patineuse bleu électrique, sa préférée. Peu importe, je me sens quand même moche dedans en ce moment même. L’odeur qui me parvient de la cuisine m’indique que ma mère a concocté une dinde. Je dresse la table. Les invités arrivent quasiment tous en même temps. Ils ne sont que trois, mais cela me va. Marina au bras de Sunny, un copain surfeur, et Ethan. Ravie de revoir Sunny, ce grand blondinet bronzé au sourire charmeur que je n’avais pas croisé depuis une éternité, je le prends dans mes bras en le remerciant de sa présence. Nous discutons un petit moment tous les trois sur le pas de la porte, jusqu’à ce que Pitt nous hèle.
Je commence à servir les petits fours quand ma mère me glisse à l’oreille qu’il manque Sean. Je ne suis pas certaine qu’il viendra après la soirée d’hier. Il a été très peiné.
Très vite, le champagne coule à flots, mais je n’ai pas le cœur à la fête. Je m’autorise une demi-coupe dans laquelle je trempe juste mes lèvres. Ethan, toujours aux petits soins pour moi, me tend une verrine au saumon et fromage frais que je refuse. Je suis incapable d’avaler quoi que ce soit.
— Tu vas être contente, chérie, ta grand-mère arrive ! s’exclame ma mère.
— Cool, réponds-je sans grand enthousiasme.
Je feins ma mine réjouie. J’aime bien grand-mère, mais je ne suis pas super proche d’elle. Comme le reste de ma famille, d’ailleurs.
— Fais un effort, Cassie, m’intime-t-elle en me lançant un regard torve.
OK, c’est vrai, c’est gentil de sa part, et ça fait longtemps que je ne l’ai pas vue.
— Pitt va aller la chercher à l’aéroport, reprend-elle, son avion ne va pas tarder à atterrir.
Je me tourne vers lui lorsqu’il se lève pour partir.
— Tu veux que je vienne avec toi ?
— Non, reste ici et profite de ta soirée, je devrais m’en sortir.
Dommage, prendre l’air m’aurait fait le plus grand bien. Pitt se penche vers moi et me chuchote à l’oreille.
— Rassure-moi, me dit-il en se rongeant les ongles, je vais rencontrer ma belle-mère pour la première fois, elle n’est pas si horrible que ça ?
J’ai beau secouer la tête en signe de dénégation, ça n’a pas l’effet escompté, il est très stressé.
Grand-mère est une femme discrète, et a une vie paisible. Seul bémol, elle est du genre à détester les gens qui ne sourient pas et ne manque pas de leur faire remarquer à sa manière par des paroles assez dures. C’est pour cette raison que je ne suis pas enjouée de la voir ce soir. Je n’ai pas envie de supporter sa morale.
Suivie de près par Ethan, je suis missionnée pour aller chercher des bouteilles dans la cabane. J’en attrape deux qu’il me prend naturellement des mains tout en jetant un regard curieux de l’autre côté de la porte.
— C’est quoi cette pièce ?
— L’atelier de surf, tu veux voir ?
Il acquiesce et m’emboîte le pas. Subjugué, il me pose des questions et je lui montre notre matériel. Je suis étonnée de ne plus trouver sur la table la planche en restauration. Je la cherche des yeux, paniquée. S’ils s’en sont débarrassés, je ne leur pardonnerai jamais.
— Waaaouh ! Mais c’est toi là-dessus, tu es canon !
Ethan me sort de mes pensées. Je me retourne vers lui quand il en tient une dans ses mains que je ne reconnais pas. Elle est toute blanche et semble neuve. Je me place à ses côtés pour essayer de comprendre ce qu’il me raconte. Et j’en ai le souffle coupé. Pire, je sens que je vais frôler la crise cardiaque pour au moins la centième fois. Le dessous de la planche est entièrement peint. Un dessin en noir et blanc : une main tatouée posée sur la moitié d’un visage, le mien, essuyant une larme avec son pouce. J’ai un grand sourire là-dessus. Ça me représente bien. Hayden a vu plus que juste. Je l’examine sous toutes les coutures et me rends vite compte que c’est celle de mon père. Hayden l’a restaurée avec Pitt et il l’a graffée, c’est pour cette raison qu’il est venu à San Diego. Tout s’éclaire, Pitt m’a envoyée au bar pour que je déguerpisse le plancher de la maison, pareil pour les courses et les papiers que j’ai dû aller récupérer chez le comptable, tout ça n’était qu’un prétexte. Je me laisse aller dans les bras de mon demi-frère, je ne pensais pas avoir encore des larmes dans mon corps.
— Il me… manque… tant, hoqueté-je.
— Quinze jours, Cassie, ça va filer vite, je ne te lâcherai pas.
— C’est beaucoup trop, ça fait déjà super longtemps que je ne l’ai pas vu. Je ne tiendrai pas plus et s’il ne revenait pas vers moi ? Il doit s’imaginer que je suis passée à autre chose avec Sean.
— Ne dis pas n’importe quoi, énonce-t-il en essuyant mes joues avec bienveillance, il sait très bien qu’il n’y a plus rien entre vous. Hayden reviendra parce qu’il t’aime.
Je hoche la tête en essayant de reprendre contenance.
— J’espère que tu as raison.
— J’en suis sûr. Rejoignons les autres.
Je saisis ma planche, nous remontons et je la pose sur mon lit. Je veux pouvoir la regarder quand j’irai me coucher. Qu’elle me rappelle lui.
Tout le monde a l’air de s’amuser et nous n’allons pas tarder à passer à la viande. Sean n’est pas venu et je n’ai pas cherché à le joindre.
Isolée sur la terrasse, je referme mon gros gilet sur moi. Le vent souffle fort et la mer est déchaînée, seule l’écume est visible dans la nuit noire. J’essaie de contacter Hayden. En vain, je tombe encore sur sa boîte vocale. Je raccroche et rappelle au moins dix fois juste pour écouter sa voix sur le répondeur.
« Salut ! Vous êtes bien sur la messagerie d’Hayden, d’Hayd ou de Calaann, bien que si vous m’appelez Calaann, je ne sois pas certain de vous avoir donné mon numéro. Bref, parlez après le bip ou avant, mais ça ne l’enregistrera qu’après, à vous de voir. Sinon, sachez que ce répondeur enregistre les numéros donc je recontacterai si je veux, quand je veux… Bip ! »
Le bruit de la voiture de Pitt sur les gravillons me parvient entre les bourrasques. Deux portières claquent. Grand-mère. J’essuie mes larmes et réajuste ma robe avant de rentrer pour la saluer, sinon, elle va m’assassiner de questions et ne me lâchera pas. Toujours face à l’océan, j’essaie tant bien que mal de me redonner bonne mine et me force à sourire, quand j’entends ma mère de l’intérieur dire, « ta présence me ravit, maman, Cassie est sur la terrasse ». Merde ! J’ai juste le temps de ranger mon mouchoir dans la poche de mon gilet qu’un corps vient se poser dans mon dos et deux bras enserrent ma taille. Je sursaute. Puis l’on plaque un baiser sur ma joue, des lèvres douces et du métal froid. Je ne suis que gélatine à ce simple contact. Je me retourne sur Hayden et me jette à son cou. Il est là. Je le serre si fort et me laisse aller de nouveau.
— Pas trop déçue que ce ne soit pas grand-mamie ? me demande-t-il en enfouissant son nez dans mes cheveux.
— Oh que non ! Pince-moi. Mords-moi. Fais quelque chose pour me prouver que je ne rêve pas, lui dis-je, perdue, en reculant pour l’examiner.
Ses mains entourent ma tête et son visage s’approche du mien. Nos bouches aimantées, nous exprimons autant l’un que l’autre notre manque dans ce baiser. J’arrive à retrouver un sourire sincère lorsque je me détache de lui pour reprendre mon souffle et que je le vois sourire aussi, son front collé au mien.
— Tu ne rêves pas.
— Je n’en suis pas certaine, recommence.
Me soulevant, il me pose sur la balustrade, se place entre mes cuisses et capture brutalement mes lèvres tout en prenant ma main qu’il plaque sur son entrejambe, me laissant sentir une bosse énorme et dure à travers son jean. Mon corps est assailli de picotements.
— Alors ?
— C’est bien réel, admets-je.
— Je te le confirme, chaton ! pouffe-t-il.
— Pitt m’a raconté que tu étais en Espagne… Je ne comprends plus rien.
— Il a su me convaincre à temps. Il t’a entendue crier et il m’a affirmé que tu avais découvert ma lettre seulement ce matin.
— Je suis désolée. J’aurais aimé la découvrir plus tôt et pour Sean, me défends-je, c’était un repas entre amis, je...
— Chut ! m’ordonne-t-il en posant son index sur mes lèvres. C’est bon, je sais, tu t’en fous. Je suis rentré à l’université sur un coup de colère quand je t’ai vue avec lui. Ça m’a rendu dingue, je me suis dit qu’il avait gagné et que je me devais de te laisser choisir, qu’après tout, tu serais sûrement plus heureuse avec lui qu’avec moi, donc je suis parti. Et puis Pitt m’a appelé avant que l’avion décolle, il m’a passé un savon, ce con. Il ne m’a pas lâché jusqu’à ce que j’en sorte et prenne le premier pour San Diego.
J’attrape ses mains que je serre dans les miennes, sans cesser de l’observer.
— Ta lettre a tout changé pour moi. Je suis sincèrement désolée pour Séléna.
— Je suis soulagé, t’imagines même pas à quel point. Je voulais t’embarquer avec moi en Espagne, tu m’aurais tué, hein ? grimace-t-il.
— Peut-être, je ne sais pas, je ne sais plus, à vrai dire. Ça fait beaucoup d’émotions pour ce soir. Pitt t’a raconté son histoire ?
— Ouais, on se ressemble, lui et moi. Faut croire que je n’avais pas envie de reproduire ses erreurs du passé avec ta mère, et passer à côté de quelque chose.
— Je suis heureuse que tu sois revenu. En fait, je... Non, laisse tomber, déclaré-je en secouant la tête.
— Cass, parle-moi.
Sauf que je deviens tout à coup timide devant lui. Il me sonde avec intensité comme s’il cherchait à deviner ce que je peine à lui dire, ce qui ne m’arrange pas.
— Bébé ?
Après une profonde inspiration, face à son regard insistant, je me jette à l’eau.
— Je... Je t’aime, Hayden, tu ne peux pas imaginer à quel point je t’aime. Je ne peux pas me passer de toi. Je sais que tu ressens des choses encore par rapport à Séléna et...
— Stop ! Avec toi, c’est beaucoup plus intense que la relation que nous avons eue. J’avais juste du mal à passer à autre chose. Je ne veux plus jamais que l’on se quitte, toi et moi, c’est non négociable, chaton, tranche-t-il.
Me resserrant contre lui, il fourre sa main dans mes cheveux. À cet instant, je suis complètement épanouie.
— Je comprends pour Séléna, je ne t’empêcherai jamais d’aller la voir.
Il me sourit et m’étreint davantage.
— T’es merveilleuse, tu t’en rends compte, j’espère ? Égoïstement, je suis content de t’avoir pour moi, même si je suis conscient que je ne te mérite pas.
— Répète-le. C’est trop bon de l’entendre de ta bouche. On a fait du chemin depuis la rentrée, qui aurait cru que le grand Hayden Calaann dirait que je suis merveilleuse, moi, la chieuse coincée ? jubilé-je.
— Je l’ai toujours pensé, Cass... que tu étais merveilleuse, et non chieuse et coincée, enfin sur le moment peut-être, s’amuse-t-il.
Ce qui lui vaut une tape de ma part.
— Arrête-toi là, je ne veux pas savoir. Et tu mérites d’être heureux, tu n’es pas un connard de première comme tu dis tout le temps.
— Je comprends pas comment tu fais pour me supporter.
— L’amour, sans doute. Pour moi, tu es mon tout, pas juste le mec avec une belle gueule.
— Je t’aime.
— Je t’aime aussi. J’ai tellement espéré ce moment. Toute la journée, j’ai prié pour que tu viennes.
— Je n’allais pas te laisser picoler et fêter ton anniversaire sans moi.
— Tu es ici pour boire ? le questionné-je en faisant la moue.
— Bah ouais, quoi d’autre ?
Je le pousse du plat de la main, il me soulève et me perche sur son épaule.
— Tu ne vas pas recommencer. Pose-moi !
N’insistant pas, il me fait glisser avec lenteur le long de son corps avant de m’embrasser avec passion. Je ne pouvais pas rêver de plus beau cadeau pour mes dix-neuf ans.
— Tu crois que Junior et Joyce me pardonneront un jour ? m’enquiers-je.
— Laisse-leur du temps.
— J’espère vraiment, parce que vous, les Calaann, vous êtes têtus !
— T’es pas mal non plus dans ton genre, réplique-t-il en tapotant mon nez retroussé.
Comme toujours, je lui donne un léger coup sur l’épaule et il fait mine que c’est douloureux.
— Bon, sinon, on va le fêter, cet anniversaire ?
Je lui souris, et alors que je l’entraîne vers le salon, je stoppe.
— J’ai vu la planche, lui avoué-je.
Son visage déçu me fait grimacer.
— C’était une surprise, t’abuses... Elle te plaît, au moins ?
Il jauge ma réaction avec une pointe d’appréhension.
— Elle est plus que magnifique, le rassuré-je les yeux brillants d’émotion, c’est le plus beau présent de ma vie. Merci.
Je me hisse sur la pointe des pieds et dépose un bisou dans son cou.
— Et moi alors ? rétorque-t-il, vexé.
— Ce n’est pas pareil. Elle ne me poussera pas à bout, elle.
Je le contourne et il presse sa main sur mes fesses, me procurant une nuée de frissons dans tout le corps.
— T’as de la chance que nous ne sommes pas que tous les deux, sinon je t’aurais montré que je suis le plus beau cadeau que tu aies jamais eu ou senti. Mais je vais attendre que tout ce petit monde parte, j’ai tout mon temps.
Je dois être pire qu’écarlate lorsqu’on rejoint les autres et que je me sers un verre d’eau que j’avale d’une traite sous le sourire charmeur de mon homme. Il se reprend vite quand Pitt se plante à sa hauteur pour lui parler avec discrétion à l’oreille, mais suffisamment fort pour que j’entende.
— On va s’en fumer un petit en bas ?
— Non, désolé, vieux, j’ai arrêté.
Je le regarde, étonnée. Pitt lui tape l’épaule pour le féliciter. Je ne sais pas ce qui me surprend le plus, le fait que le père d’Ethan fume des joints ou le fait qu’Hayden ait décroché.
Je me rapproche de mon beau-père lorsqu’il s’assied à table.
— Bravo, Pitt, tu as bien joué ton coup en me faisant croire qu’il était parti en Espagne, lui dis-je tout bas.
— Ne t’en prends pas à moi, mais à ce sale gosse insolent. C’est lui qui a insisté pour te faire la surprise.
Ma mère dans mon dos, dont je n’avais pas senti la présence, s’en mêle :
— Pourquoi vous chuchotez vous deux ?
— Pour rien, Abby, lui répond Pitt, mangeons !
Merci !
Nous entamons la dinde dans la bonne humeur. Marina et Sunny discutent de la fac avec Ethan, ce qui énerve Hayden, parce qu’ici, il se sent en vacances maintenant et il n’a pas envie d’entendre parler des cours. La conversation dérive vite sur les tatouages et tout le monde a les yeux rivés sur ses bras, à lui demander chaque signification. Il nous explique vaguement. Dieu merci, personne n’a fait d’allusion aux ailes d’ange qu’il a sur la nuque. Ce qui me rappelle ce jour à Ti Hoax où j’ai vu une œuvre similaire signée Darkness. Maintenant, je comprends que ce tatouage est en rapport avec Séléna. Je l’écoute et en profite pour le mater. Je vais radoter, mais mon Dieu qu’il est beau !
— Bonsoir, tout le monde ! s’élève une voix enjouée.
La conversation s’est interrompue net et nous relevons la tête sur Sean qui vient de faire son entrée tout sourire. Il embrasse chaque invité. Quand arrive mon tour, il me fait un bisou insistant sur la joue qui ne passe pas inaperçu aux yeux d’Hayden. Sean lui tape sur l’épaule, il se dégage vivement. Un regard, et le courant entre les deux est glacial, mais personne ne semble le remarquer. La situation est plus que délicate et j’aimerais pouvoir prendre Hayden avec moi et m’éloigner le plus possible. Ma mère, ravie, lui montre une place en face de nous. Elle le sert et je pose ma paume sur la jambe d’Hayden en essayant de jauger sa réaction. Il ne dit rien, mais ne le quitte pas des yeux pour autant. Je lui presse la cuisse pour l’apaiser puis il serre ma main pour me rassurer.
Nous poursuivons notre repas.
— Cassie désire se faire tatouer ! s’exclame soudain Marina.
Je ne voulais pas qu’elle en parle devant tout le monde, je souhaitais faire la surprise. Hayden se détend et se tourne vers moi, l’air emballé.
— Tu vas faire quoi ?
— Une petite vague sur le côté du pied.
— Mmhh.
Il m’embrasse le cou, en insistant bien pour marquer son territoire. En fait, il est clairement en train de me faire un suçon, je crois, et je vire rouge tomate pour changer. Quant à Sean, il se racle la gorge et entame la conversation.
— Tu aurais pu la faire partir en dessous de la fleur au creux de tes reins, ce qui aurait agrémenté un peu plus ton tatouage.
— Comment tu sais qu’elle est tatouée ? intervient ma mère en fronçant les sourcils. Cassie reste très discrète là-dessus.
Mon cœur tambourine.
— Je l’ai vue en maillot de bain plus d’une fois, déclare-t-il en me fixant.
Il conclut ses mots par un clin d’œil.
Hayden serre ses couverts et sa respiration se fait plus saccadée. Je voudrais le supplier du regard pour qu’il laisse couler, mais il est focalisé sur Sean. Pitt vient de remarquer son comportement. Je ne sais pas à quoi Sean joue, mais ça ne me plaît pas du tout. Je comprends même la réaction d’Hayden. Sean cherche à le pousser à bout ; quand il va exploser, ça va faire drôle à tout le monde. Il le mériterait, mais j’aimerais éviter qu’une chose pareille se produise. Pas ce soir, pas devant ma famille.
— Abby, mon amour, nous allons faire une petite pause cigarette avant le gâteau.
Pitt fait un signe de tête en direction de la terrasse à Hayden qui balance sa serviette sur la table et le suit. J’aide ma mère à débarrasser. J’ai une envie folle de les rejoindre de peur qu’il lui révèle ma relation passée avec Sean, mais je suis mise à contribution pour sortir les assiettes à dessert du vaisselier.
— Laisse-moi t’aider, se propose ce dernier.
— Non. Je n’ai pas besoin de toi. À quoi tu joues, Sean ?
Je parle le plus bas possible pour éviter les regards sur nous. À table, l’ambiance est joyeuse et la conversation bat son plein.
— À rien, cela ne te fait pas plaisir que je sois là ?
— Pas vraiment, non, je pensais avoir été claire.
— Tu l’as été, Cassie, j’ai bien compris que c’est lui et personne d’autre, mais tu fais une grosse erreur. J’ai lu son dossier, tu savais qu’il avait fait de la garde à vue pour complicité de viol ?
Je me décompose avec cette sensation que mon cœur a cessé de battre. C’est quoi encore cette histoire ?
— Tu racontes n’importe quoi.
— Pose-lui la question, Cassie, cela s’est passé dans les vestiaires peu de temps après que je suis arrivé à Stanford.
Suite à cette révélation, je laisse échapper les assiettes.
— Sean, j’ai besoin de toi en cuisine, s’il te plaît ! le hèle ma mère.
— Tout de suite, Abby !
Il me décoche un grand sourire et la suit. Hayden, qui est revenu, me prend le peu de vaisselle qu’il me reste dans les mains.
— Bah alors ? T’es pas douée ce soir !
— Ne me touche pas ! m’emporté-je.
Ses paupières se plissent et ses traits se tendent.
— Qu’est-ce qui t’arrive, là ?
— Terrasse ! lui ordonné-je en bondissant sur mes jambes.
Il m’emboîte le pas et me devance en prenant la parole, le vent balayant ses mèches brunes.
— C’est quoi le problème, c’est ce connard qui te rend comme ça ou quoi ? Sinon…
— Arrête avec lui ! Vous me prenez la tête autant l’un que l’autre, m’écrié-je.
— Putain ! Famille ou pas, je vais me le faire, j’en ai ras le cul qu’il se mette entre nous, il me pousse à bout depuis tout à l’heure, tu sais que je me retiens pour toi, pas vrai ? Il a réussi à te retourner le cerveau et toi, tu plonges encore une fois, s’énerve-t-il en me pointant du doigt.
— Ne recommence pas ! Tu n’as toujours pas compris que je n’en avais rien à foutre de lui ?
— Donc, c’est quoi le souci, bordel ?
Prise au piège, il faut que je me détende si je ne veux pas que cette soirée se termine en bain de sang. Je me frotte le visage et souffle un grand coup.
— Laisse tomber, on verra ça plus tard quand on sera tous les deux. Tout va bien, OK. Rentrons manger le dessert, lui déclaré-je.
Ses épaules s’affaissent, il soupire et nous retournons à table.
— Alors, Sean, tu fais quoi maintenant ? demande Pitt en s’essuyant la bouche.
— Oui, raconte-nous pourquoi tu es revenu à San Diego ? reprend Hayden en jouant avec son couteau sans le quitter des yeux.
— En fait, j’ai repris les cours de surf ici, avoue-t-il, mal à l’aise, en se tortillant sur sa chaise.
— T’as répondu à la question de Pitt, mais pas à la mienne, enchérit Hayden en serrant les dents. Pourquoi tu es parti de Stanford ?
Au secours… Il sait très bien pourquoi, il commence à rentrer dans son jeu et ça ne me plaît pas du tout.
— Aucune importance, je ne suis pas sûr que tout le monde ait envie de savoir.
— Si, dis-nous pourquoi ils t’ont renvoyé ? insiste Hayden. C’est assez intéressant, moi, je trouve.
Tout en le fixant avec un rictus en coin, il se délecte du malaise qui envahit Sean.
— Hayden..., soufflé-je en le regardant.
— Quoi, Cass ? crache-t-il en se tournant brusquement vers moi.
— S’il te plaît, tais-toi.
— Sunny et moi, nous sortons ensemble ! s’exclame Marina pour tenter de sauver la mise.
Je suis assez surprise, bien que depuis le début de la soirée, ils soient collés l’un à l’autre.
— Oh, félicitations, vous deux, nous sommes contents pour vous.
Ma mère les embrasse chacun leur tour, d’un bisou si fort qu’elle leur en déforme le visage.
— Et toi, Hayden, intervient soudain Sean, est-ce que tu peux nous dire pourquoi tu as fait un passage par le bureau du shérif ? Je suis sûr que tes beaux-parents aimeraient savoir quel genre de mec tu es vraiment.
Les poings serrés, Hayden se tourne vers moi.
— C’est ça qu’il t’a raconté ? C’est faux, je t’expliquerai.
À demi soulagée, je hoche la tête.
— Moi, je pense qu’il faut arrêter de juger les gens sur leur apparence, lance Marina. Cassito, enfin, Calaann, fait le gros dur, mais on sait tous qu’il a un cœur de guimauve, c’est Cassie qui le dit.
Marina essaie tant bien que mal de faire diversion, mais ma mère s’en mêle, ne comprenant rien à ce qui est en train de se jouer sous ses yeux.
— Il vous prend quoi, vous deux, pourquoi s’énerver de la sorte ? Hayden, s’il te plaît, rassieds-toi, nous n’avons pas terminé de manger.
Je l’assassine du regard et il obtempère, le visage fermé. Un climat de tension s’est installé dans la pièce. Les assiettes distribuées, Ethan apporte le gâteau sur la table et tous se mettent à chanter « joyeux anniversaire ». Je souffle mes bougies en une fois.
— Sean, une petite part ? l’interroge ma mère.
— Volontiers, ces myrtilles me font de l’œil.
— Hayden ?
— J’ai plus faim, Abby ! râle-t-il, avachi sur sa chaise.
Pffff.
— Ce cake est délicieux, Abby, vous excellez comme toujours dans tout ce que vous faites. D’abord, vous êtes une grande athlète, ensuite, vous nous faites une fille superbe et votre cuisine est divine.
Il en fait tellement trop qu’il me donne envie de vomir.
— Merci, Sean, tu me flattes, là, et je pourrais te retourner le compliment, tu es un garçon parfait et charmant.
Sans crier gare, Hayden frappe du poing sur la table, ce qui fait sursauter l’assemblée.
Pitié, qu’il se calme, et vite.
Mais c’est trop tard... Il va foutre en l’air mon anniversaire.
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