Révélations (Surf on love) (French Edition)

Lucie Mimi · Chapitre 3 sur 41

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Révélations (Surf on love) (French Edition)

Chapitre 3

 

Le lendemain, je mets toutes mes affaires dans mes deux valises en essayant de ne rien oublier, je n’ai pas vraiment envie de revenir ici et plus vite je quitte cet appartement, mieux c’est. Le reste de ma journée, je prie pour trouver un logement demain. Au pire, j’ai ma voiture maintenant. Quelle horreur ! Non, j’irais plutôt demander à Ethan si je peux passer une nuit ou deux à Yellow Gates en attendant.

J’enchaîne les cours avant mon rendez-vous avec la responsable en charge de l’hébergement sur le campus. Je n’ai rien dit à ma mère. Je ne veux pas l’inquiéter, je l’appellerai quand je serai certaine d’avoir un toit au-dessus de ma tête.

À l’intercours, j’apprends par des bruits de couloir que Sean a été renvoyé de l’université pour avoir couché avec une élève. Ils auraient été surpris en plein ébat un soir au gymnase. Viré sur-le-champ et rentré chez lui dans la foulée. D’après une fille, c’est le beau gosse tatoué qui aurait balancé ça à la doyenne pour se venger. Hayden, se venger de quoi ? Ah oui, du fait que Sean a rapporté à Davis pour le stunt. Au moins, je suis tranquille maintenant, plus aucun garçon ne me tournera autour avec insistance.

Installée au self, je mange seule. Mon ami est à son entraînement de hockey. Disons que je picore plus qu’autre chose. Joyce, Junior, Tyler, Aaron et Sandro sont assis deux tables plus loin et je sens bien qu’ils se fichent de moi. Joyce parle fort en évoquant le fait qu’elle a apprécié sa matinée en solitaire dans son grand appartement. Elle en fait des tonnes, c’est pathétique. Junior enchérit en disant qu’il connaît quelqu’un pour prendre la chambre de la peste, en l’occurrence, moi. Les membres de la bande rient à leurs paroles toutes aussi blessantes les unes que les autres à mon égard, ce qui me fait lâcher ma fourchette dans mon plat à peine entamé.

Lorsque je me lève avec mon plateau dans les mains, Junior se plante devant moi avec un air mauvais. Lui qui me paraissait le plus gentil, même si je ne l’ai pas épargné, m’en veut fortement de lui en avoir mis plein la tête et d’avoir été méchante envers Séléna, sa sœur. J’essaie de le contourner pour passer, mais il se décale sous les rires des autres. Immature et puéril. J’entends même Joyce lui crier « fais-la pleurer, comme elle m’a fait pleurer ». Tout ça me dégoûte.

— La prochaine fois, mange dans le parc ! m’ordonne Junior. On ne veut plus voir ta sale gueule ici ! C’est clair ?

Une sueur froide dévale ma colonne vertébrale. Je déglutis. Comparé à l’autre soir, je ne suis pas alcoolisée et il me fiche la frousse. J’essaie de me reprendre.

— Je déjeune où j’en ai envie !

Ma voix n’a pas été aussi forte que je l’aurais souhaité. Le principal, c’est qu’il m’a entendue.

Il me toise avec un rictus, je soutiens son regard. Ses yeux sont remplis de haine et sa mâchoire est contractée au maximum.

Sans que je le voie venir, il flanque un grand coup sous mon plateau qui le fait voler de mes mains, étalant toute ma nourriture à laquelle je n’ai pas touché par terre. Je crois que je n’ai jamais été aussi humiliée de la sorte. Le bruit de la vaisselle brisée a fait tourner toutes les têtes sur nous. Ne pas pleurer devant ces imbéciles, ne pas pleurer. Ce serait leur donner raison, mais je ne peux rien retenir, j’ai les carottes râpées qui recouvrent le bas de mon pantalon, sous les rires de la bande derrière moi. Junior met un coup de pied dans les dégâts, puis pointe du doigt le carnage.

— Nettoie ton bordel maintenant !

Sous ses mots, je reste immobile, n’arrivant même pas à essuyer mes joues. Un plateau se pose avec fracas sur la table. 

Hayden.

Il pousse Junior avec violence.

— T’es complètement malade ou quoi ? s’égosille mon ex.

Sa voix est plus cassée que d’habitude, mais audible à des kilomètres à la ronde, j’en suis sûre. Ça va être un carnage. Je le sens, je le sais. Plus personne ne bronche, ça a refroidi tout le monde. Il faut que je sorte d’ici le plus vite possible. Pendant que je ramasse comme je peux avec ma serviette et ma fourchette, ça chauffe de plus en plus entre les deux.

— Tu ne vas pas me dire que tu défends encore cette connasse ?

— Parle pas d’elle comme ça, Junior !

— Oh, Hayd, elle a insulté Séléna et tu laisses passer ? Allez, détends-toi et viens manger, on va la mater à nettoyer, lui rétorque-t-il en lui tapotant l’épaule.

Sans préambule, le poing d’Hayden s’écrase sur le nez de Junior, l’envoyant valser sur les tables derrière. Il a le temps de se relever et de lui coller un coup au visage en retour, avant que tout le monde ne se rue sur eux pour les séparer. Je remets le tout dans mon plateau et jette le contenu à la poubelle puis cours aux toilettes. Dos à la porte et apeurée, je fonds en larmes de plus belle et plaque mes mains sur mes oreilles pour couvrir au maximum le brouhaha de l’altercation, entre le bruit sourd des chaises, des tables qui volent et les cris des étudiants.

Soudain, le calme revient. Je me dirige vers le lavabo pour nettoyer les traces de sauce sur mon vêtement. D’avoir mis un jean noir ce matin, limite les dégâts visibles. Lorsque je ressors, le self est désert. Seuls les cuisiniers remettent en ordre le mobilier. J’ai juste le temps d’apercevoir Hayden marcher dans le couloir aux côtés de Davis et Junior. Ils sont toujours vivants. Je presse le pas et passe devant eux, tête baissée.

— Cassie ! m’implore Hayden.

— Taisez-vous, Calaann !

Il grogne, mais ne réplique pas.

Sans me retourner, je poursuis ma route. Je culpabilise un peu parce que c’est lui qui m’a sortie de cette galère ; s’il n’était pas intervenu, je ne sais pas si Junior m’aurait lâché la grappe. 

Sauf que c’est de sa faute si tu es dans cette situation-là.

Après de longues minutes de marche, j’arrive enfin à destination pour mon rendez-vous. Hors de question de venir en voiture, prendre l’air m’a fait le plus grand bien et ça a permis à mon pantalon de sécher. J’ai réussi à faire disparaître en grande partie les taches de la vinaigrette avec le savon, ce n’est pas parfait, mais ça ira. Je me rends au deuxième étage du bâtiment administratif, l’un des seuls endroits ici, avec ma bibliothèque préférée, qui n’a pas été rénové. Les petites pièces qui renferment les bureaux ont l’air tout aussi vieillottes que la salle d’attente. Je tapote nerveusement mes doigts sur mon sac en attendant mon tour. Si on m’avait dit un jour que je me retrouverai à demander un nouveau logement en plein milieu de l’année, je ne l’aurais jamais cru. Ça se passait trop bien avec Joyce.

Je me redresse lorsqu’une femme menue appelle mon prénom. Je la suis et m’assieds en face d’elle.

Quelques minutes plus tard, j’en ressors avec une clef. J’ai eu beau insister, ça n’a servi à rien. Comme je le savais déjà, les résidences sont complètes. J’ai eu le choix entre intégrer une sororité où il reste encore de la place ou partager une chambre dans un dortoir. J’ai jeté mon dévolu sur la deuxième option. Ma future colocataire est seule depuis le début, apparemment sans histoire et très bonne élève. Une première année comme moi. C’est parfait. C’est plus sereine que je quitte le bâtiment.

Arrivée devant mon nouveau lieu de vie, je découvre qu’il n’y a pas de digicode, mais un gardien comme me l’avait dit Joyce à la rentrée. Dans l’entrée, à droite, il se tient assis derrière un petit comptoir. Un grand bonhomme bien portant d’une quarantaine d’années vêtu tout de noir avec un journal dans les mains. Je m’avance jusqu’à lui et me présente. Pas très aimable, il m’explique qu’il est seulement présent trois jours par semaine et que son rôle est de naviguer entre les deux dortoirs.

— Je ne suis jamais là les mêmes jours ni les mêmes heures, sur les ordres de la doyenne depuis cinq ans, pour éviter les débordements. Les étudiants ont trop abusé. Grâce à ce système mis en place, c’est très calme maintenant parce que personne ne sait quand je suis ici ou non.

— De la tranquillité, c’est pile ce dont j’avais besoin, rétorqué-je.

— Alors, vous y serez bien. Quoi vous dire de plus… Courrier et colis me sont déposés. Il vous suffira de venir me voir.

— D’accord. Et si vous êtes absent ?

Il tire une petite carte de la poche de sa chemise et me la tend.

— Vous m’appelez. Pareil en cas d’urgence. Je suis joignable vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

— Merci.

— À votre service.

Et il retourne à son journal sans un sourire. Je me dirige vers la cage d’escalier. Il n’y a qu’un étage. Le dortoir est exclusivement féminin et assez éloigné de celui des garçons, c’est ce qu’il pouvait m’arriver de mieux. D’autant plus que l’accès leur est formellement interdit. De toute façon, je n’ai plus l’envie d’en fréquenter avant un petit moment.

Après avoir monté une vingtaine de marches, se dresse devant moi un long et large couloir avec de nombreuses portes. Il y a un côté « caserne militaire » ici, heureusement que le vert pastel des murs rend l’endroit un peu plus agréable. Tout au fond derrière une double porte bleue se trouvent les douches. Des cabines comme à la piscine, il va falloir que je m’y habitue. J’étais tout confort et indépendante dans mon appartement à Jasper Ridge. Là, je vais devoir manger au self du dortoir qui se situe au rez-de-chaussée, matin et soir. L’avantage, c’est que je n’aurai plus besoin de faire les courses hormis pour acheter mon cappuccino.

Je trouve enfin ma chambre. Le gardien avait raison, c’est très calme. Je pourrais entendre une mouche voler. J’hésite un instant à mettre la clef dans la serrure, mais je cogne avant au cas où. Pas de réponse. J’entre et découvre ma nouvelle colocataire, assise sur son lit. Une petite brune aux cheveux mi-longs et lisses. Elle porte des lunettes. Un casque audio est posé sur ses oreilles et elle tient un livre dans ses mains. Je m’approche doucement en lui faisant des gestes. Elle cesse son activité quand elle m’aperçoit et s’avance vers moi avec un grand sourire affichant un appareil dentaire.

— Salut, je suis Cassie, me présenté-je, un peu gênée de l’interrompre.

— Oui, on m’a prévenue que tu devais arriver. Je suis très contente. Excuse-moi, je ne me suis même pas présentée. Quelle idiote ! Moi, c’est Olivia Anna-Maria Fitzgerald. Tu peux m’appeler Olivia, étant donné qu’Anna-Maria est mon second prénom.

Cool…

Plus mal à l’aise que moi, elle semble très timide et réservée, rien à voir avec la bande. Hayden dirait qu’il y a pire que moi. Je secoue la tête.

— Tu n’as pas de valise ? s’étonne-t-elle. Je peux te prêter des habits si tu veux.

Cette fille est vraiment sympa sauf que ce n’est pas mon style de porter des mocassins et une robe écossaise à col Claudine.

— Elles sont dans ma voiture. Je venais repérer les lieux avant.

— D’accord. Ici, c’est très calme, tu verras. Et comme tu peux le constater, c’est assez petit.

Et pour cause, le tour est vite fait. Ce n’est qu’une chambre qui possède deux couchages une place avec en face, une télé sur une commode. Près de la fenêtre se trouve un fauteuil. À côté de mon lit, je suppose, une porte avec derrière, des toilettes et un lavabo. Pour l’intimité, on repassera. Comme je n’ai pas le choix, ça fera l’affaire en attendant de déposer un dossier en résidence pour l’année prochaine.

— Ce sera parfait, la rassuré-je.

— Alors moi, j’étudie l’anglais ici. Je suis végétarienne. Je ne suis pas une couche-tard. Je ne regarde jamais la télévision, car ça abîme trop les neurones, mais tu peux le faire si tu en as l’habitude.

Waouh ! Beaucoup d’informations à encaisser. Je me force à lui sourire. Mon cœur de sérievore se serre. J’ai bien l’impression qu’ici, je n’aurai pas Netflix. Tant pis, je m’adapterai. Nous continuons de faire connaissance, elle me pose plein de questions auxquelles je réponds. Sur la fac et le surf. Son visage s’est assombri quand je lui ai raconté que je ne m’entendais plus avec mon ancienne colocataire, sans entrer dans les détails. Mais je l’ai vite rassurée en lui disant que je ne lui causerai pas d’ennuis.

J’ai évité le sujet Hayden, quand elle m’a demandé si j’étais amoureuse ou non. Je pense qu’elle ferait une crise cardiaque si elle apprenait quel genre de garçon il est. Je dévie la conversation sur elle. Au fil de la discussion, elle se livre et semble moins timide. Je l’écoute d’une demi-oreille lorsqu’elle me raconte ses vacances en famille qui n’ont rien d’excitant, entre son chat qu’elle a emmené et qui a vomi tout le séjour, et elle qui a passé ses journées dans sa toile de tente, parce qu’il y avait trop de dragueurs au camping et pas d’atelier poterie dans les activités proposées. Elle a clôturé notre échange en me confiant qu’elle était vierge et qu’elle n’avait jamais embrassé un mec. Au moins, pas d’emmerdes.

En revenant du self, j’en ai profité pour appeler ma mère. Je lui ai tout déballé dans les grandes lignes. Enfin, pas tout à fait. J’ai juste avoué ne plus m’entendre avec Joyce, sans faire mention une seule fois d’Hayden. Pas envie qu’elle sache qu’il m’a fait pleurer une fois de plus. Ensuite, j’ai fait un FaceTime avec Ethan, pour lui montrer mon nouveau lieu de vie. Il a grimacé et a fait semblant d’être content pour moi.

Repliée sur moi-même dans le fauteuil, je regarde la pluie tomber par la fenêtre avec la musique 7 Years Old de Lukas Graham dans les oreilles. Hayden me manque, c’est horrible comme sensation. Je suis passée par tous les stades. La haine, la colère, la tristesse. J’ai reperdu mon sourire sincère et je n’arrive plus à pleurer parce que j’ai épuisé mon stock de larmes pour lui. En fait, je crois que je me suis fait une raison, j’étais dans un amour passionnel, mais impossible. Un jour, j’arriverai sans doute à l’oublier. Mais combien de temps ça va prendre ? Combien de temps ça va être douloureux ? Je n’ai même pas la force de l’écouter parce que quoi qu’il me dise, son cœur est destiné à une autre et j’ai peur que ça me brise encore plus. Je me protège, c’est peut-être ça, Ethan a raison.

Alors pourquoi Hayden et Séléna ne sont-ils plus ensemble ? Parce qu’elle s’est remise avec le père de Noah ? Je ne vois que ça. Pourtant, ce type a l’air proche d’Hayden. L’explication est là. Ils sont restés amis. Les messages qu’elle lui a envoyés tournent en boucle dans ma tête. Il n’y avait aucun « je t’aime », juste une grande complicité qui pouvait porter à confusion, au final. Je dois me reprendre, je ne peux pas aller à l’encontre des sentiments qu’il ressent pour cette fille, même s’ils ne sont plus ensemble. L’amour ne se commande pas, je ne peux pas lui en vouloir pour ça. Au fond, m’aimait-il vraiment ? Hayden m’a semblé sincère et il me l’a laissé paraître plus d’une fois, mais peut-on aimer deux personnes à la fois ? Une chose est sûre, il a marqué mon cœur et j’ai peur de ne jamais me remettre de cet amour.

« Le cœur a ses raisons que la raison ignore », cette phrase de Blaise Pascal est pleine de sens.

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