Révélations (Surf on love) (French Edition)
Chapitre 8
Hayden
Dimanche matin, huit heures
Je ne voulais pas partir de San Diego. Pas avant d’avoir vu Cassie, en espérant qu’elle change d’avis. Attendre comme un con jusqu’à pas d’heure qu’elle vienne au rendez-vous me paraissait être une bonne idée. Ça me semblait être le lieu idéal pour lui demander pardon. Ensuite, je lui aurais dit de faire sa valise et je l’aurais embarquée avec moi. Elle m’aurait assassiné de questions et je n’aurais pas répondu. Une fois arrivés en Espagne et pas avant, Cassie m’aurait hurlé dessus, c’est sûr. Elle a toujours eu la trouille, parce que je ne lui aurais pas proposé un séjour romantique, non, loin de là, juste quinze jours avec moi, dans mon univers de cinglé avec d’autres cinglés. C’était comme ça que ça aurait dû se passer.
M’abstenir, respecter sa décision et rentrer à Stanford. Voilà ce que j’aurais dû faire au lieu de demander à Abby où Cassie était hier soir.
Elle l’a forcément vue, mais l’a-t-elle lue, cette lettre ? Rien de sûr. Au fond de moi, j’aimerais qu’elle ne l’ait pas fait et qu’elle n’ait pas su que je l’attendais, mais je dois me rendre à l’évidence, en bonne curieuse et déprimée comme elle est, elle l’a certainement dévorée et fait son choix. Une décision terrible pour moi. Horrible même ! Un putain de bordel de choix de merde qui me fout les nerfs. De les avoir vus sortir de ce resto tous les deux hier soir m’a rendu dingue. Me faire une raison est une torture.
Maintenant, je suis là comme un débile, allongé sur mon plumard avec ma guitare dans les mains à regarder le plafond, comme si ça allait m’aider, alors qu’elle a dû se remettre avec l’autre connard. J’ai tant merdé… mais j’étais loin de m’imaginer qu’il gagnerait.
Junior passe la tête dans ma chambre.
— Hayd, j’ai oublié, hier, t’as reçu ton nouveau téléph... Euh... Attends, t’as pas fait ta valise ? s’insurge-t-il.
— Nan.
— Tu déconnes, mec ! L’avion décolle à midi !
— Je pense rester là.
— Tu ne peux pas faire machine arrière, mon pote, tu t’es engagé.
— Si tu crois que ça va changer quelque chose, tu te goures. Je m’en cogne ! Engagé ou pas, j’ai plus envie, grogné-je en frottant les cordes de ma Fender.
— Allez, Hayd, t’en rêves depuis si longtemps de cette compétition. C’est toi qui nous as gonflés pour que l’on s’y inscrive. En plus, j’ai reçu un SMS, nos bécanes sont arrivées. Il n’y a plus qu’à espérer que le transport s’est bien passé et qu’elles n’ont pas pris de chocs dans le conteneur.
Je soupire avec force.
— J’en ai rien à foutre, ils peuvent même la garder s’ils veulent.
— Ne dis pas n’importe quoi, tu en serais dingue. Quand t’es rentré de San Diego tôt ce matin, t’étais chaud, vieux.
— Ouais, eh bien, ça a changé. Et puis ça sert à quoi, sérieux ? m’agacé-je.
— À prendre ton pied ! À offrir un show de malade à des milliers de gens et je suis persuadé que tu pourrais gagner.
— Je m’en branle de la thune, j’en ai assez.
— OK, comme tu veux... J’ai vu sur les réseaux sociaux qu’il y avait ce gars, tu sais, le Portugais qui fait des figures de dingue, celui dont tu passes ton temps à mater les vidéos ?
Mes doigts se figent sur la guitare. Je jette un regard en coin à Junior.
— Squeezz21 du team Badbike ? me renseigné-je, intrigué.
— Ouais, lui ! Il sera présent et je pense qu’il va mettre tout le monde à
l’amende. Son 1 stoppie demi-tour est parfait.
J’ai une grande idée de ce qu’il est en train de faire. Prêt à tout pour que je change d’avis.
— Le mien aussi ! grogné-je, piqué. Y a rien de barré là-dedans. C’est vrai qu’il gère bien, mais il ne sait pas faire de stoppie dos au guidon, par exemple. Et il ne fait pas non plus de salto arrière pour descendre de sa bécane et courir après.
— C’est ma préférée, celle-là, s’exclame Junior avec admiration à mon égard. C’est dommage de pas en faire profiter les autres. Tu l’as montré qu’à moi, je me sens privilégié, mais, s’il te plaît, Hayd, prends ton sac et remplis-le...
Il me tend ma protection dorsale et mes gants. Je ne me suis jamais servi de ces trucs que ma mère m’avait offerts, sauf que j’ai été obligé de les sortir pour pouvoir participer à cette compétition. Je l’ignore en regardant mes doigts sur la guitare. Junior finit par poser mon équipement sur mon plumard.
Ty entre à son tour.
Putain, on peut jamais être tranquille dans cet appart’ ?
Et qu’est-ce qu’il branle avec un accoutrement pareil, lui ?
— Alors ? Il n’est pas stylé, mon chapeau ? interroge-t-il en nous agitant son bordel en paille sous le nez.
— T’es au courant qu’on n’y va pas pour faire du tourisme, abruti ?
Junior, qui a le mérite de me faire rire, m’arrache mon instrument des mains pendant que je m’allume une clope. Il commence à frotter les cordes. Nul, c’est nul. Qu’on se le dise, il ne sait pas en jouer.
— Ouais, rétorque Tyler, mais je l’emmène quand même pour le soir au bar, les petites Espagnoles adorent les chapeaux.
— Peut-être, mais certainement pas ta paille pour vachette ! répliqué-je en remplissant ma valise.
Junior me voyant faire, affiche un grand sourire, victorieux.
— C’est son chapeau qui t’a fait changer d’avis ? me demande-t-il.
Il a reposé la Fender que Séléna m’avait offerte sur le lit et fait maintenant sauter les clefs de ma caisse d’une main à l’autre.
— En quelque sorte. J’ai envie de le voir se prendre râteau sur râteau avec son bordel, et puis je tiens à leur montrer que les Californiens sont les meilleurs en stunt.
Heureux, il bondit de mon plumard pour me faire face.
— Là, je te retrouve mon pote ! Squeezz21 va se pisser dessus quand il te verra en action.
— J’espère bien, mais on est une équipe et je voudrais faire à la fin de mon passage un burn en duo avec toi jusqu’à l’éclatement du pneu, histoire qu’on lui coupe le souffle un peu plus.
Tyler, qui s’est éclipsé moins d’une minute, revient dans ma piaule en agitant son bras en l’air.
— Et mes tongs, bien ?
Non seulement il a des goûts horribles en matière de nana, mais aussi pour tout ce qui habille ses pieds.
— Ridicule ! m’exclamé-je. Non, je déconne... Elles sont à chier !
Junior s’esclaffe pendant que Tyler fait la tronche.
— Merci, vieux, ça fait toujours plaisir d’avoir ton avis. Et toi, Junior, tu les trouves comment ?
— Pas mieux qu’Hayden. Surtout avec ce short. Les couleurs, laisse tomber, tu vas avoir l’air d’un con. Tu n’es pas près d’emballer grand-chose là-bas si tu te fringues comme ça... Allez, Ty, ne fais pas la gueule, ça va être d’enfer, ce séjour, même en baskets.
Junior se marre un peu plus et Tyler lui adresse un doigt. Je ferme mon sac et le passe sur mon épaule.
— On se casse, les gars, sinon on va être à la bourre, déclaré-je, et donne-moi mes clefs, c’est moi qui conduis.
— Je te prends un jean, Hayd, me prévient Ty en ouvrant le tiroir de ma commode.
— Non, ils sont tous dans ma valise.
— T’es sérieux ? s’offusque-t-il, les yeux écarquillés. Nous partons quinze jours !
— Bah, justement !
Deux semaines entre potes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ça promet ! De la moto, de l’adrénaline à blinde, c’est sûrement ce qu’il me faut. Un max de danger. Junior a raison, ça va être d’enfer. No limit !
***
Encore heureux que je n’aie pas laissé conduire l’un de ces crétins, sinon nous serions arrivés en retard à l’aéroport. Nous repérons notre terminal de départ. Direction l’enregistrement. Après un temps infini, nous nous présentons enfin devant l’hôtesse qui pèse nos bagages pour la soute. Comme d’habitude, je m’en sors avec du supplément et elle nous remet nos cartes d’embarquement. Les yeux rivés sur le grand panneau, nous trouvons vite notre vol pour Madrid et nous nous dirigeons vers la porte A.
Je regrette que nous ayons revêtu tous les trois notre sweat « Californian Stunt Rider ». Les voyageurs tuent le temps à nous détailler de la tête aux pieds, en attendant que la queue interminable des contrôles de sécurité s’estompe. On finit par se poser sur les sièges, j’ai horreur de me retrouver coincé entre des gens qui puent la transpiration et des gamins qui hurlent. Quelques nanas qui passent devant moi me reluquent. Les lunettes de soleil sur le nez, j’attrape le chapeau de Tyler et me le cale sur le crâne pour me rendre moche au possible. Bien sûr, c’est un échec, mais je ne suis pas d’humeur à me faire draguer. Encore moins par la petite blonde assise sur l’un des sièges en face de moi qui, son téléphone levé dans notre direction, est en train de nous prendre en photo ou je ne sais quoi. Au moment où j’hésite à lui montrer mon cul, Ty tape la pose à côté de moi, alors je me lève, arrache le portable des mains de la gonzesse et j’enregistre le numéro de mon pote dans son répertoire.
— Hey ! s’offusque-t-elle. Mais qu’est-ce que...
— Je te facilite les choses pour qu’on en finisse, la coupé-je en pianotant sur l’écran. Il s’appelle Tyler et il est chaud comme la braise, autant que tu saches ce qui t’attend si tu décides de le contacter.
Et je lui cale son bien dans la main.
— Bah... merci, mais c’est le tien qui m’intéresse.
Elle me tend son téléphone et me lance un regard si bouillant qu’il faudrait être quatre pour réussir à la satisfaire. Je connais bien ce genre de nympho qui ne vous lâche pas jusqu’à ce que vous soyez totalement sec et mort. Et Dieu sait que je suis endurant, pourtant.
— Désolé, je suis gay ! lui réponds-je.
Et je me casse en embarquant mes potes avec moi. Tout en passant mon bras sur les épaules de Junior, je me retourne et fais un clin d’œil à la blonde qui semble sous le choc. C’est si bon de raconter et faire des conneries, juste pour avoir le plaisir de voir la réaction des gens.
Le portique de sécurité. Nous y sommes. Avec ma gueule, ça va être encore un beau bordel. Le type de la douane, un genre de gros cow-boy dans son uniforme, s’avance vers nous et fait signe à Junior de s’y coller en premier. Avec sa tronche d’ange, il passe crème. Ty un peu moins. Sous le regard insistant du gars qui mâche son chewing-gum en se démantibulant la mâchoire, il se faufile pourtant sous le portique sans sonner. Mon tour... Attention, je sens qu’on va rire. Dans un bac en plastique, je dépose tout ce que j’ai dans mes poches de jeans. Clef, téléphone, quelques pièces de monnaie, un petit paquet de bonbons et mon portefeuille.
— Stop !
C’était certain.
Le douanier se plante devant moi, les mains sur son gros bide, avant que je ne mette un pied sous son machin. Soupirant avec exagération, je prends sur moi et la ferme. Il me passe son détecteur de métaux sur les jambes en remontant un peu trop près des couilles.
Ne touche pas à ça, bonhomme, si tu ne veux pas te retrouver la tête dans un réacteur.
— Tes chaussures, tu les enlèves !
Sans broncher, je m’exécute et secoue mes boots sous son nez. Il a de la chance que je ne pue pas des pieds, sinon j’aurais bien insisté.
— Avance ! m’ordonne-t-il.
— Aimable en plus.
Il me toise de haut avec ses gros yeux globuleux qui feraient chialer plus d’un môme.
Remballe ton semblant de regard de la mort avec moi, c’est loin de me faire trembler, mon pote. Je balance mes grolles de l’autre côté et m’exécute. « Bip, bip, bip, bip, bip, bip ». Le bordel émet un bruit strident et les lumières clignotent en rouge, avec cette impression d’avoir gagné à la loterie. Du coup, je reste un peu en dessous pour le plaisir de faire chier, puis je braille pour me faire entendre.
— Beau matériel ! Ah, la nouvelle technologie, on n’arrête pas le progrès !
Le type commence à s’agacer et menace d’appeler du renfort.
À quoi tu sers, guignol, si tu n’arrives pas à gérer ma petite crise de connerie ? Parce que je suis loin d’être au max, là !
Je ressors quand il pointe du doigt ma lèvre puis mon oreille.
— Les bijoux. Tu retires ! Tu poses dans le bac et tu repasses !
Bâtard.
Sans avoir d’autre choix, je m’exécute. Je sais ce qu’il pense et ce qu’il espère. Que je vais refaire gueuler son bazar comme si j’avais quelque chose à me reprocher, histoire de pouvoir appeler ses petits copains cow-boys pour tenter de m’impressionner. Malheureusement pour lui, le machin reste silencieux.
Ça t’en bouche un coin, Ducon !
Je récupère mes affaires passées au détecteur sur le tapis et lui fais une révérence en enlevant mon chapeau. Après avoir remis mes piercings, je tire de ma poche un paquet de bonbons à la fraise. Parfait comme repas, ça me va. Et nous rejoignons la salle d’attente.
À force de coups de coude de la part de Junior, je finis par sortir de mes pensées hantées par Cassie.
— C’est pas ton daron, là-bas ?
Comment le louper dans son costume gris brillant, tiré à quatre épingles et sa montagne de valises ?
— Ouais, c’est lui.
— C’est qui cette bombe avec lui ?
— Son assistante, soufflé-je.
— Tu crois qu’il se la fait ? me demande Tyler en bouffant mes bonbons.
— Fort possible. Oublie, c’est pas un bon coup, en tout cas.
Suspicieux, Tyler fronce les sourcils en me dévisageant.
— Raconte, c’était quand ?
— Je ne sais plus, il y a trois ou quatre ans, fais-je.
Junior secoue la tête et se marre en rangeant son passeport.
— Il sait très bien, c’est avec elle qu’il a eu sa première fois. C’était il y a bien plus longtemps que ça. Et sur le bureau de Jack !
— N’empêche que j’étais plus doué qu’elle, rétorqué-je.
— Respect ! me dit Tyler en applaudissant.
Je lève les yeux au ciel, puis nous empruntons la passerelle pour nous rendre dans l’appareil. Installé dans l’avion avec le plus grand des conforts, je ferme les paupières en répétant mentalement toutes les figures que j’ai prévues pour mon passage.
Poirier reverse. Passage de la troisième. Prunelles vertes qui me font tourner la tête. Frog, je coupe les gaz. Langue toute douce sur mon torse. Stoppie à l’envers, léger filet de gaz. J’enchaîne avec un no hand, puis un wheeling. Un poirier sur le réservoir. Sentir le corps brûlant de Cassie sur ma peau. Un can-can, ça, j’aime, les jambes du même côté et en wheeling, ça arrache. Lui faire des trucs de dingue. Un superman. Le reste, j’aviserai. Ah si, pour finir, burn out avec Junior en face à face.
Tu parles d’une concentration ! J’espère qu’une fois que nous aurons atterri, je vais réussir à oublier cette nana.
1 Figure acrobatique consistant à lever la roue arrière lors d’un freinage de la roue avant.
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