Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 9 sur 43

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Villa Chagrin

Chapitre 9

 

 

Je n’avais jamais rencontré personne comme les Steckworth. Ils sont arrivés avec une demi-heure de retard, ce qui a considérablement agacé Tante Charlotte.

« On va voir comment ils vont se justifier, a-t-elle dit en allant et venant sur le sol récuré et étincelant de la cuisine. On apprend beaucoup de choses sur les gens à partir des excuses qu’ils se trouvent.

— Comment ça ?

— Les plus sympathiques te demandent simplement pardon. Les autres, ceux qui veulent t’impressionner, te racontent comment quelque chose de vraiment très important est survenu. Pour te mettre à ta place.

— Vraiment très important comme quoi ?

— Oh, notre excellent ami le gouverneur est passé chez nous – ou bien mon oncle le sénateur. Ou encore les plombiers qui installent notre jacuzzi de vingt-sept mètres de long se sont présentés sans prévenir. Ce genre de trucs. »

Nous avons tous les deux eu du mal à garder notre sérieux quand à peine entrés les Steckworth ont annoncé que les employés de la jardinerie qui devaient planter autour de leur piscine olympique des palmiers de neuf mètres de haut étaient venus à l’improviste vérifier leurs mesures.

Les Steckworth – Ron et Rita – avaient un bronzage acajou et de lourdes chaînes en or autour du cou. Ils dépassèrent à peine la porte d’entrée, qui donnait sur la cuisine, et nous offrirent la chronique détaillée de la construction de leur McMansion – qu’ils n’appelaient évidemment pas comme ça. Leur duo était parfaitement réglé, Ron vocalisait sur les chiffres, taille des pièces, des escaliers et des arbres, Rita se plaignait des architectes, entrepreneurs et paysagistes. « Sans parler des décorateurs », a-t-elle gémi.

Ma tante a saisi l’occasion et dit : « Allons donc dans l’atelier voir votre toile de cent sur cent cinquante. »

Sur le seuil, je les regardais, empli d’appréhension. Et s’ils ne jetaient qu’un coup d’œil et s’exclamaient en chœur « Oh ! ce n’est pas du tout ce que nous voulions ! » ? Tante Charlotte n’aurait gagné que l’acompte non remboursable. Ou si l’un d’eux posait une question idiote, s’exposant de la part de ma tante à une réponse acerbe qui les humilierait tous les deux et les ferait se sentir obligés de riposter – peut-être en discutant le prix convenu, ou en demandant des modifications dans le tableau ?

« Oh, regarde, Ronnie ! s’écria tout d’abord Rita Steckworth. Nos palmiers sont déjà là !

— Si seulement la vie pouvait être aussi simple, dit Ron Steckworth en lançant un clin d’œil à ma tante. En aviez-vous déjà peint un aussi grand, Mrs. Lee ?

— Non, je préfère généralement travailler sur une plus petite échelle.

— Mais encore ? a demandé Ron.

— Oh, quarante par quarante-cinq, trente par quarante. J’ai une tendresse particulière pour les dix par quinze, ce qui fait à peu près la taille de ma paume. » Elle a levé la main.

« Sur le manteau de notre cheminée un quarante par quarante-cinq serait totalement englouti.

— Raison pour laquelle nous sommes tombés d’accord sur cent par cent cinquante, a répondu ma tante.

— Attendez, qu’est-ce que cette trace jaune que je vois là-haut dans le ciel ? a demandé Rita, si près de la toile que son nez la touchait presque.

— Quel sens de l’observation ! a dit ma tante. C’est du jaune de cadmium. Si vous reculez un peu, vous le verrez disparaître. Quand on le regardera à la bonne distance, une fois que le tableau sera accroché chez vous, le ciel apparaîtra plus intense que si j’avais seulement utilisé du bleu.

— Plus intense, a fait écho Rita, en reculant, obéissante. Oui, c’est vrai.

— Il y avait beaucoup de jaune dans les ciels de Turner, a dit Tante Charlotte. Et dans ceux de Sisley aussi. C’est un truc que j’ai pris à Sisley.

— Sisley ? Et où peut-on… ?

— Nous le googlerons en rentrant », a coupé Ron. D’un pas lent il a fait le tour du grand chevalet à roulettes et examiné l’arrière de la toile. « Qu’allez-vous faire là derrière ? a-t-il demandé.

— Faire quelque chose derrière ? s’est enquise Tante Charlotte.

— Vous allez couvrir l’arrière ? Ou le laisser comme ça ?

— Les professionnels préfèrent généralement que cela reste ouvert. Une peinture à l’huile ne sèche jamais complètement. Si vous couvrez l’arrière, la toile ne respirera pas et la condensation s’installera… puis la moisissure.

— De la moisissure, berk ! s’est exclamée Rita.

— Votre encadreur voudra peut-être doubler l’arrière de papier brun poreux pour que l’air puisse circuler, a dit Tante Charlotte. Mais ce n’est qu’une question d’esthétique.

— Nous avons pensé à un cadre doré, a repris Rita, et vous, que proposeriez-vous ?

— J’opterais pour la simplicité. Il ne faut pas que le cadre prenne trop d’importance par rapport au tableau. Une baguette suffira. Pas plus de deux centimètres. Et plutôt chromée ou argentée que dorée.

— Peut-être une fine baguette dorée ? a supplié Rita.

— Bon, mais vraiment très fine », a accordé Tante Charlotte.

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