Villa Chagrin
Chapitre 38
« Je reste avec toi sur cette sordide véranda pendant que tu avales tes médicaments. Nous réfléchirons à la pensée qui te viendra ensuite pendant que tu prends les cachets. Combien est-ce que Tata Dégueu t’en a laissés ? Il y en a six dans la boîte et tu en as avalé un à la maison. Ça devrait suffire. Non, non, non, ne les mets pas tous dans ta bouche, avale-les un par un avec une bonne gorgée d’eau. Tu ne voudrais quand même pas tout gâcher en t’étranglant et en les vomissant. Tu es un grand vomisseur. Alors, prêt pour cette méprisable pensée qui te vient ? »
J’ai plongé mon visage dans mes mains pendant que le Diabolique crachait l’idée immonde. J’ai eu envie de vomir mais je me suis retenu.
« Et maintenant tu connais le pire de toi-même. Et tu sais ce qui te reste à faire.
— Personne ne voudrait continuer à vivre après avoir entendu ça.
— Tu as tout compris. Mon boulot est fait. Je vais voir le prochain client !
— Tu n’entres pas dans la villa avec moi ?
— Je vais t’expliquer. Tu sais ce que sont les gènes ?
— Évidemment.
— Alors voilà : je partage un certain nombre de gènes avec Ole Plat-eye. Je pourrais m’autodétruire si je passais entre ces montants de porte bleus. Tu entres seul. »
Tout d’abord, le silence de mort qui régnait à l’intérieur de la Villa Chagrin a semblé pire que la voix du Diabolique. Au moins il me tenait compagnie.
J’ai erré dans la pièce de devant envahie de toiles d’araignées en attendant que les cachets fassent leur effet. Un sinistre éclair de lucidité m’a alors frappé. J’ai su ce que j’étais venu faire et pourquoi je le devais. Et aussi que si j’avais quelque chose à dire à Johnny Dace il fallait me dépêcher, car mon temps était compté.
« Je ne m’attends pas à ce que tu apparaisses. Ni à ce que tu me répondes en aucune façon. Mais je dois t’avouer que tu as sauvé mon été. Je te cherchais et tu étais là pour moi comme je l’étais pour toi. Tu étais mon infaillible. Ce qui me tenait en vie, si cela peut ne pas sembler trop étrange.
» Juste au cas où tu écouterais et voudrais entendre le reste de l’histoire, quelle que soit la façon dont les fantômes désirent entendre, je vais te mettre au courant. Ce matin ma tante est partie à Charleston afin de savoir si son poignet était guéri ou non. Curieux, de penser que plus jamais je ne la reverrai. Ensuite, tu te souviens que je t’ai parlé de la mère de Billy Upchurch ? Eh bien une ambulance est venue la chercher. Ils pensent à une pneumonie, ce qui n’est pas de la rigolade pour une personne de son âge, et elle risque de nous quitter dans la soirée. Maintenant, je suis comme toi, je n’ai personne. Je me sens très seul sans les œufs de tortue, bien que certains des bébés aient déjà été mangés ou pris dans les filets à crevettes et que d’autres n’aient plus eu assez de force pour parcourir à la nage les dix milles marins qui les séparaient du grand large et que d’autres ne soient en fait jamais sortis de leur coquille.
» Il y a tellement de choses que je voudrais savoir sur toi. Sur toi et Billy. Où était cette cachette que tu lui as montrée ?
» Tu vas devoir être mon ami de collège. Le garçon avec qui je me retrouve face à face quand je tourne dans un couloir de l’école. Je t’ai vu, avec ton visage émacié, tes yeux noirs enfoncés dans leurs orbites, ton cou long et étroit, ton nez qui semble avoir été cassé et être resté de travers, tes jambes arquées sous le jean, tes boots noires. Tu t’appuyais contre le chambranle, tu te poussais dehors. J’étais assez près pour distinguer chaque jointure de tes bras écartés. Tu avais des mains exceptionnellement grandes.
» Je me demande si tu as déjà eu une pensée aussi méprisable que ce que je vais t’avouer. Que j’aie réussi à oublier ça jusqu’à maintenant est incroyable. Voilà : quand ma mère est partie acheter la pizza et qu’elle n’est pas revenue, j’ai eu faim. Les odeurs du dîner de notre propriétaire passaient par la bouche de ventilation, j’ai eu de plus en plus faim et j’ai fini par me goinfrer de céréales en me détestant de me couper ainsi l’appétit – et en détestant Maman de m’y obliger. J’ai regardé le film. En entier. Mais une bonne partie m’en a échappé parce que je suivais dans ma tête une autre histoire. Dans cette autre histoire elle était morte. J’en étais à ce qui allait m’arriver ensuite. Et je voyais différentes possibilités s’ouvrir. Je n’ai pas imaginé ce soir-là vivre avec Tante Charlotte, les différents scénarios que j’ai élaborés tournaient uniquement autour de moi. Marcus, seul et indépendant. Les gens marchaient doucement à mes côtés et me demandaient ce que je voulais faire.
» Puis je me suis arraché à ces fantasmes et je me suis senti honteux d’avoir laissé les choses aller si loin. Dans le film, à ce moment-là, la vieille dame avait aidé les bandits à voler l’or sans que personne, même pas elle-même, ne s’en rende compte. J’ai eu peur d’avoir tué Maman avec les pensées que je venais d’avoir. J’ai pris une couverture et un oreiller, je me suis allongé devant la télé et j’ai coupé le son. Quand elle rentrerait, elle me trouverait par terre tout habillé et elle se sentirait trop mal d’avoir mis si longtemps.
» Puis j’ai fermé les yeux et j’ai été réveillé par les agents qui frappaient à la porte.
» Je crois que maintenant je peux dormir ici, dans la Villa Chagrin. Mais pas dans cette pièce envahie par les toiles d’araignées. Je veux être là où tu es. Montre-moi le chemin. Mets ta main sur mon épaule et quand je me lèverai, pousse-moi par-derrière. Je veux dormir là où tu dors. »
J’ai failli laisser passer le moment. J’étais déjà très assoupi quand j’ai senti une légère pression en haut du bras. Comment avais-je pu appréhender son contact ? J’ai chancelé, failli retomber et trébuché dans l’escalier. (« Hé, attention ! » avait crié Charlie Coggins.)
Comme cela allait être paisible sans toutes ces parlottes.
De sa large paume, il m’a guidé en haut des marches, puis il m’a fait tourner à droite et encore à droite, au-delà de la porte de la chambre qui donnait sur la mer et où Charlie Coggins ne m’avait pas laissé entrer.
J’étais en train de lui expliquer : « Je t’ai vu, je t’ai senti, cela suffit. Je suis content que ta voix ne se soit jamais jointe au bruit humain… »
Peut-être avais-je eu le temps de dire « je suis content » quand le sol s’est effondré. Chute, craquement, douleur horrible, cri faible poussé du fin fond des ténèbres.
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