Villa Chagrin
Chapitre 2
Chaque fois que j’essaye de me glisser dans la peau de ce garçon qui a soudain envahi la précieuse solitude de Tante Charlotte, garçon qui n’était ni un charmant enfant ni un jeune homme prometteur, je m’étonne qu’après avoir si longtemps préféré vivre seule elle ait pu tolérer ma présence comme elle l’a fait. À sa façon de parler, elle donnait l’impression de ne pas avoir l’habitude de la conversation. Elle disait ce qu’elle avait besoin de faire savoir et elle s’arrêtait là. (« Tu as faim ? Mets de la crème solaire même si le ciel est couvert. En cas d’urgence, Marcus, tu peux toujours frapper à la porte de mon atelier. »)
Maman avait raison à propos de son nom d’artiste : Tante Charlotte l’avait choisi. (« Prendre celui de leur sacro-saint général confédéré Robert E. Lee m’a semblé évident. Dans cette région, les gens se réfèrent encore à la guerre civile américaine comme à “la grande déception” ou à “l’agression nordiste”. Si j’étais une Lee, j’avais plus de chances d’être acceptée. »)
Tante Charlotte et Maman avaient grandi en Virginie-Occidentale, qualifiée par les gens du Sud d’« État qui a retourné sa veste » parce que pendant la guerre de Sécession ses habitants avaient opté pour l’Union. Elles n’avaient ni l’une ni l’autre d’autre accent que celui de l’anglais mid-atlantic, à mi-chemin entre britannique et américain, s’il existe vraiment. Comparée au registre sensible de celle de ma mère, la voix de Tante Charlotte était plate, éternellement neutre. Selon la situation, Maman pouvait séduire, taquiner ou apaiser alors que Tante Charlotte, même si elle était exceptionnellement de bonne humeur ou se moquait de quelqu’un, gardait un ton monocorde, brusque et détaché.
Une fois établie une routine qui consistait avant tout à définir soigneusement des chemins nous permettant à chacun de respecter l’intimité de l’autre, elle a voulu aborder sérieusement la question de l’argent et de mon « compte en fiducie ». Elle m’a alors invité dans son atelier. A enlevé les livres et les papiers qui traînaient sur une chaise et m’a demandé de m’asseoir. Il régnait une odeur de térébenthine et de peinture à l’huile qui aujourd’hui encore éveille en moi l’image plaisante de quelqu’un en train de faire quelque chose seul. Par les vitres, qui donnaient au nord, passait une lumière laiteuse et homogène, moins jaune et moins chaude que celle des autres pièces de la maison. Elle dormait là, derrière un rideau.
J’ai mis plus longtemps que je ne l’aurais dû à comprendre qu’elle m’avait donné sa chambre.
« J’ai toujours gagné ma vie, a-t-elle commencé. Depuis que je suis partie de chez moi, à seize ans, j’ai travaillé. Quand je me suis mariée, j’ai entretenu le premier de mes bons à rien d’époux puis j’ai trimé deux fois plus que les deux fainéants qui ont suivi. Je ne serai jamais riche, mais j’ai la chance de m’être découvert un talent qui me met pour l’instant à l’abri du besoin. Les gens aiment les tableaux de bord de mer. Mon style tend vers le primitif et ça aussi c’est un atout, ne me demande pas pourquoi. J’ai maintenant passé une grande partie de ma vie toute seule et vécu de ma peinture, ce qui m’allait très bien. » Elle était perchée sur un tabouret haut devant un gigantesque chevalet à roues éclaboussé de taches de couleur. La grande toile qui y était posée était recouverte d’un tissu. Elle me regardait mais ne semblait pas me voir tant elle était concentrée sur le choix de ses mots. « Quand ils m’ont contactée au mois de février à propos de ta mère, ils ont dit que j’étais ta seule parente encore en vie. J’ai demandé ce qu’il en était du côté de ton père, mais sur la police d’assurance il n’y avait que mon nom. Tu savais qu’elle avait pris une assurance-vie ?
— C’était au cas où il lui arriverait quelque chose. » Maman et moi avions pensé à quelque terrible maladie qui l’emporterait et me laisserait sans elle. Nous n’avions jamais imaginé qu’une chose aussi banale qu’aller chercher une pizza à quelques kilomètres de chez nous puisse avoir une conséquence semblable.
« Je n’ai rencontré ta mère qu’une fois. Elle était jeune, encore au lycée. Ta grand-mère est venue me voir ici avec elle. Elle m’a plu, et j’ai eu l’impression que c’était réciproque. Mais leur visite ne s’est pas bien passée. Est-ce qu’elle te l’a raconté ?
— Elle m’a parlé de ta maison au bord de l’eau, elle trouvait délicieux d’être couchée et d’entendre l’océan tout près. Elle a dit qu’un jour nous reviendrions peut-être te voir. Mais on aurait dormi à l’hôtel.
— Vous auriez été les bienvenus ici. C’est ma sœur Brenda qui a gâché leur séjour. Elle a toujours rabaissé les autres. Elle ne supportait pas ma façon de vivre. Je crois que c’est pour ça qu’elle a amené ta mère ici. C’était un avertissement. Mais je n’oublie pas que Brenda était ta grand-mère et que tu devais l’aimer. C’est drôle qu’une même personne puisse se montrer totalement différente selon les gens avec qui elle est. Où as-tu envie d’aller en classe ? Il y a un collège public de l’autre côté du pont, et quelques établissements privés. Tu peux aussi être pensionnaire. Il y a assez d’argent pour ça. Tu le sais, non ?
— Ça devait me permettre d’aller au bout d’études supérieures, j’ai dit.
— Eh bien nous y veillerons. En attendant, ça couvrira tes dépenses, jusqu’à ce que tu aies l’âge de vivre seul. Et en tant que tutrice, je touche une jolie allocation mensuelle. Tu comprends pourquoi, non ? Je veux que tout soit clair entre nous. »
J’ai dit que je comprenais. Mais qu’elle tienne ainsi à se montrer honnête, ce qui se révélerait être une de ses précieuses qualités, eut un effet désastreux sur moi ce jour-là. Ainsi c’est pour l’argent, ai-je pensé, elle ne m’avait pris chez elle que pour l’argent. Sans cette jolie allocation elle n’aurait jamais renoncé à la vie solitaire qui lui convenait si bien. Ensuite elle m’a parlé du compte en fiducie, qui était entre les mains d’un cabinet juridique de Charleston spécialisé dans ce genre d’affaires. Il y aurait des relevés mensuels des investissements et de ce qu’ils rapportaient. Apparemment, quand on avait une certaine somme de côté on devait s’attendre à ce qu’elle rapporte. « Et tu pourras consulter ces relevés quand tu voudras, Marcus.
— Je vais peut-être te laisser t’en occuper pour l’instant », ai-je dit.
C’était tout ce que je pouvais répondre en attendant de clarifier les informations issues de cette conversation. La révélation de la « jolie allocation » avait détruit toute belle illusion, ce n’était pas simplement parce que j’étais qui j’étais qu’elle avait voulu de moi. D’un autre côté, qu’elle en sache si peu à propos de mon passé avait des avantages. Elle avait dit : « J’ai demandé ce qu’il en était du côté de ton père, mais sur la police d’assurance il n’y avait que mon nom. » Elle supposait donc que mon père était l’homme dont je portais le nom – Harshaw –, alors que Maman et lui étaient séparés depuis déjà deux ans quand je suis né. Si elle avait une idée aussi vague de mes antécédents, j’aurais moins besoin de m’inquiéter des choses gênantes qu’elle pourrait découvrir à mon sujet. « Regarde la situation sous cet angle, Marcus, avait dit Maman quand j’avais presque tué le petit-fils de son employeur, qu’elle avait dû renoncer au bon boulot qu’elle avait à l’usine de meubles Forster dans les plaines de Caroline du Nord et que nous avions déménagé à la montagne. Dans un nouvel endroit, nous pourrons raconter aux gens ce que nous voulons qu’ils sachent et c’est ça qui sera notre passé. »
Afin de camoufler les réajustements auxquels je procédais intérieurement, j’ai demandé à Tante Charlotte ce qu’elle était en train de peindre. Elle s’est excusée du caractère « alimentaire » de ce travail puis elle a enlevé le tissu qui couvrait la grande toile. Elle n’avait pour l’instant que tracé en bleu foncé le contour d’une grande villa et de quelques palmiers. Elle expliqua qu’elle procédait à partir d’une photo fournie par les propriétaires. « Je ne peins plus sur le motif. C’est trop compliqué. Le sable se mélange aux couleurs et les curieux s’attroupent autour de toi et font des remarques idiotes. Si tu as envie de voir la maison en question, va à l’extrémité sud de la plage, là où on construit ces baraques tape-à-l’œil qu’on appelle communément des McMansion. Pour l’instant elle est la seule à avoir deux étages. Et un faux belvédère. Quand je cherche ce que j’ai vraiment envie d’exprimer, je vais au nord de l’île. Parce qu’on y trouve les maisons anciennes, celles que les gens construisaient derrière les dunes. Il y en a une qui m’a servi une bonne cinquantaine de fois. Et on continue de me la demander. Depuis que je vends sur internet, je n’arrive pas à honorer ces commandes. Elle aussi je la peins d’après photos, mais ce sont des photos que j’ai prises moi-même.
— Qu’est-ce qu’un faux belvédère ?
— Un belvédère est une tour d’où tu peux contempler la vue. Mais cette tour n’a été construite que pour la frime, il n’y a pas moyen d’y accéder.
— Pourquoi les gens veulent-ils des tableaux de l’autre maison ?
— Elle est très ancienne, enfin, ce qu’il en reste. Une ruine qui a quelque chose d’envoûtant, qualité que j’essaye encore de faire ressortir dans mes tableaux. Va jusque là-bas, tu comprendras. C’est le dernier bâtiment à la pointe nord de l’île. Elle est à moitié détruite mais il y règne une atmosphère puissante. Les gens d’ici l’appellent Villa Chagrin. Les membres du conseil municipal meurent d’envie de la raser mais la Société pour la préservation du patrimoine s’y oppose car elle a été construite en 1804. Il faut que j’y retourne et que je prenne d’autres photos, au cas où ils perdraient la bataille.
— Pourquoi est-ce qu’on l’appelle Villa Chagrin ?
— Toute une famille y a disparu dans l’ouragan Hazel. Le père, la mère et le fils. Les parents affolés sont partis à la recherche de leur enfant alors qu’il était peut-être encore à l’intérieur. En tout cas, aucun d’entre eux n’a jamais réapparu. Certaines personnes pensent que le jeune garçon s’était caché quelque part dans la maison pour fumer. Que c’est comme ça qu’a commencé l’incendie qui a brûlé la partie sud de la villa, mais on n’a jamais retrouvé de corps. D’autres croient que quand il a compris que ses parents étaient allés le chercher il s’est précipité dehors et a été emporté par une vague. Mais son corps n’a pas non plus été rejeté sur la plage.
— Ça pourrait encore arriver, non ?
— Je ne crois pas. C’était il y a cinquante ans. Je peux te montrer le dernier “Villa Chagrin” que j’ai peint – enfin, sur mon ordinateur. Dès que j’ai fini cette commande, je te fais visiter ma galerie en ligne. Mais pour l’instant je dois gagner mon pain quotidien tant que la lumière du nord est encore assez forte. »
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