Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 10 sur 43

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Villa Chagrin

Chapitre 10

 

 

Ron Steckworth a rempli son chèque d’un geste ample, Tante Charlotte a donné ses instructions à l’employé râblé qui attendait de charger dans son van le McMansion de cent sur cent cinquante des Steckworth (« Non, surtout ne le couvrez pas, laissez-le respirer pendant ce court trajet. Et s’il vous plaît, faites attention aux zones d’empâtement où la peinture est très épaisse… »), et ensuite ma tante a dit en soupirant l’air contrarié qu’elle devait aller à la banque, sur le continent. « Je n’ai pas envie de garder chez moi un aussi gros chèque. Si je tombais raide morte cette nuit, Marcus, pour toi cela compliquerait tout. » Elle m’a demandé si je voulais l’accompagner et quand j’ai répondu d’un oui enthousiaste – je n’avais pas quitté l’île depuis mon arrivée – j’ai vu une ombre passer sur son visage. J’ai compris trop tard qu’elle aurait probablement aimé être seule.

Elle s’était cependant déridée avant que, dans un bruit de ferraille, nous passions le pont. C’était le début de l’après-midi et quelques hommes noirs se penchaient avec leur canne à pêche au-dessus de la rambarde. Tante Charlotte récitait un florilège de paroles steckworthiennes. (Telles que le « Regarde, Ronnie, nos palmiers sont déjà là ! » de Rita ou le « Qu’allez-vous faire là derrière ? » de Ron.)

Puis elle m’a annoncé que grâce à sa poule aux œufs d’or elle allait maintenant pouvoir m’acheter un super vélo de plage. Dérouté et frappé de mutisme, j’ai laissé passer l’instant où un garçon normal aurait exprimé sa joie et sa reconnaissance. De plus, je ne pouvais pas monter dans sa Mercedes sans me rappeler le vomi de crevettes du premier jour. Une légère odeur ne persistait-elle pas ?

Une fois devant la banque, elle a lancé « Je reviens tout de suite » sans me demander si je voulais entrer avec elle. Qu’est-ce que cette histoire de tomber raide morte alors que le chèque était encore chez elle pouvait bien signifier ? Pourquoi est-ce que ça aurait tout compliqué pour moi ? Pourquoi surtout avait-elle dit un truc pareil ? C’était plutôt indélicat, quand la seule autre personne que j’avais au monde venait juste de mourir.

De retour sur l’île nous nous sommes arrêtés au supermarché et nous avons acheté un poulet cuit à la broche, diverses viandes froides et salades, et fait des provisions de bananes et de yaourts pour Tante Charlotte. « Je vais aller m’écrouler, a-t-elle déclaré dès que nous sommes rentrés à la maison. Si je ne me lève pas d’ici là, dîne sans moi, on se verra demain. » Et elle est partie dans son atelier chambre à coucher avec le tire-bouchon et une bouteille de vin rouge.

J’ai rangé les courses, mangé une banane et un sandwich au fromage, bu un verre de lait. Le poulet encore chaud me tentait mais j’ai imaginé Tante Charlotte se relevant plus tard et découvrant qu’il lui manquait une patte. (« Il aurait quand même pu m’attendre, non ? »)

Le jour le plus long approchait. J’avais quelques heures devant moi avant que la nuit tombe. Je pouvais laisser un mot, aller jusqu’à la pointe nord de l’île et revenir sans que le soleil soit couché. En me regardant dans la glace de la salle de bains, où je me voyais jusqu’au bas du cou, je me suis émerveillé de ce que Tante Charlotte puisse vivre sans miroir en pied. Même quand nos finances étaient au plus bas, Maman en a toujours eu un. Une femme doit savoir à quoi elle ressemble de derrière, disait-elle. Un ourlet pouvait être défait, un talon usé, quelque chose qui n’était pas supposé dépasser pouvait pendouiller ici ou là. Mais Tante Charlotte s’en sortait parfaitement sans avoir la moindre idée de tout ça. Elle se coupait les cheveux au-dessus du lavabo, ce qui devait être à peu près tout ce qu’elle faisait en ce qui concernait son apparence. Et comme elle était toujours en pantalon, chemise et sandales, elle n’avait pas besoin de s’inquiéter de ses talons, du bas de sa jupe ou de sa combinaison.

Ne pas me voir en entier me manquait. Il y aurait bientôt un semestre que je ne m’étais pas tenu devant un miroir en pied et observé de haut en bas habillé ou nu. J’avais conscience que des changements se produisaient dans la partie de moi-même invisible dans la glace de Tante Charlotte mais je ne pouvais pas juger de mon aspect général.

C’est dans un esprit de sacrifice que je suis parti sur la plage. Je ne cherchais ni le plaisir de marcher, ni celui d’apercevoir le petit camion blanc ou de découvrir dans la nature des schémas pleins de sens. Je me suis mis en mode automatique dans le seul but de rejoindre la pointe nord et d’en revenir pendant que Tante Charlotte dormirait, probablement jusqu’au lendemain matin, heureuse d’être seule. Je devais simplement poser un pied devant l’autre afin de ne pas me sentir encore plus mal. J’aurais aimé pouvoir me vider la tête, de la même façon que Tante Charlotte le faisait autrefois.

Depuis mon arrivée en mai, j’avais considéré comme évident que je vivrais avec ma tante jusqu’à mon entrée à l’université – bien qu’elle ait parlé d’internat, si j’en avais envie. Je me demandais maintenant s’il ne valait pas mieux relancer cette idée avant que ma présence ne lui devienne insupportable. Cependant je croyais qu’il me serait plus facile de rester sur l’île et d’aller à l’école publique avec les enfants des gens ordinaires qui y vivaient et y travaillaient toute l’année. En pension, je n’échapperais pas aux questions impudentes à propos de famille et de père. Ici, je m’en sortirais.

Je me sortirais de quoi ?

Là, j’ai essayé de ne pas penser la pensée qui me venait, pour éviter de me sentir atrocement mal. Mais avez-vous déjà tenté de ne pas penser la pensée qui vous vient ? C’était : parce que j’habitais chez Tante Charlotte je serais respecté. Les artistes pouvaient plus facilement vivre comme ils l’entendaient. Et Tante Charlotte était une femme solitaire par choix qui avait un site web et une liste d’attente. Maman avait été une mère célibataire qui travaillait au SMIC pour nous faire vivre tous les deux. Comme il était injuste qu’il y ait autant d’argent pour Tante Charlotte et moi grâce à l’excellente assurance-vie que ma mère avait choisie. J’avais gâché sa vie.

Et là, une pensée encore pire s’est formée en moi : alors que je l’aimais et regrettais qu’elle n’ait pas mieux profité de ce qu’elle gagnait, j’avais eu honte d’elle comme je n’aurais jamais honte de Tante Charlotte.

Dans ma marche sacrificielle, je passais devant les poubelles jaunes à vive allure. J’avais à peine remarqué quoi que ce soit ou qui que ce soit en chemin, seulement que la marée descendait. Un projet morbide se dessinait : pour me punir j’allais monter directement sur la véranda de la Villa Chagrin, je me tiendrais face à la porte et j’affronterais ce qui m’avait effrayé. Qu’avais-je à perdre de si important ? Ma vie ? Et quel mal y aurait-il à débarrasser le monde de Marcus ? L’idée m’enthousiasmait. Dommage que ce ne soit pas la saison des ouragans, j’aurais eu plus de chances de disparaître. (« Marcus savait qu’il ne fallait pas sortir dans la tempête. Il avait lu des livres qui parlaient de gens emportés par les vagues. Je ne me pardonnerai jamais de l’avoir laissé se glisser dehors. »)

Si j’étais tué, qu’arriverait-il à l’argent de l’assurance qui me revenait ? Est-ce que Tante Charlotte le toucherait ou le contrat prenait-il fin quand le bénéficiaire mourait ? S’il était non transmissible, elle serait furieuse mais s’en voudrait terriblement de penser à l’argent plutôt qu’à son chagrin.

Perdu dans mes chimères, je ne m’attendais pas du tout à ce que j’ai vu en arrivant devant la Villa Chagrin. La dernière fois elle était affreuse à regarder. Aujourd’hui la lumière éclatante de l’après-midi l’avait transformée. Avant qu’elle tombe en ruine, c’était ainsi qu’elle avait dû apparaître aux promeneurs venant du sud. Dans la brume dorée du soleil de cinq heures, elle chatoyait comme un mirage.

J’avais appris à l’école que la longueur d’onde de la lumière nous fait croire aux couleurs. Cela a un rapport avec les cellules photoréceptrices de la rétine. Elles activent une réaction chimique qui transmet le long des nerfs un signal électrique à notre cerveau. Et le cerveau décide comment appeler ce que nous voyons. (« Oh, ça c’est une poubelle jaune. Une lumière dorée a transformé comme par enchantement la maison zombie. ») En fait il n’existe rien de tel que le jaune ou le doré. Ce ne sont que des noms que nous donnons à certains phénomènes physiques. Tout d’abord le système physiologique œil-cerveau fait son travail, puis le processus de différenciation mentale entre en jeu.

M’en tenant à mon programme de marche forcée, je me suis faufilé sous la clôture plus adroitement que la dernière fois et j’ai monté à pas lourds l’escalier branlant qui menait sur la véranda en pente. Je voulais absolument être entendu. Une fois en haut, je « me suis annoncé » avec un soupir rauque et bruyant, comme en ont les gens pour exprimer leur soulagement d’être enfin arrivés.

Cet après-midi, il n’y avait ni sac à dos, ni déjeuner, ni sieste, ni rêve de l’homme à la peau tannée veillant sur moi debout devant la porte. Je me suis assis au bord de la véranda affaissée, les pieds sur l’avant-dernière marche, sans faire face à la maison. En montant l’escalier, j’avais osé jeter un coup d’œil dans l’embrasure béante et vu que la brume dorée emplissait la pièce. J’ai décidé que si quelque chose me regardait de l’intérieur ce serait une bonne idée d’avoir le dos tourné afin que sa curiosité puisse se repaître.

Je ne sais pas au bout de combien de temps j’ai senti un changement dans l’air qui m’a fait me contracter. Un peu comme si j’avais eu peur, mais pas d’une peur habituelle. C’était une sensation totalement nouvelle. Plus je restais là sur mes gardes, plus cette sensation se renforçait, et à un moment donné j’ai eu l’impression que quelque chose s’approchait. Puis ce quelque chose m’a fait me lever, comme si j’avais été mis au défi de mieux me montrer. Toujours dos à la maison, je me suis hissé sur mes pieds en me retenant à la balustrade de bois et je me suis tenu debout sur l’avant-dernière marche. J’entendais mon cœur cogner contre ma poitrine. Mais alors ce qui était derrière moi en a voulu plus. A voulu que je monte sur la véranda afin de me voir en entier de haut en bas. J’ai obtempéré les genoux tremblants, le dos toujours tourné.

J’ai su alors que si je sentais ce quelque chose me toucher je m’évanouirais. Puisant dans le peu de courage qui me restait, je me suis obligé à me retourner et à fixer l’embrasure béante. Debout, offrant mon visage et mon corps tout entier au regard, je pouvais à peine respirer.

À ce moment-là j’ai brutalement pris conscience que quelqu’un se montrait aussi à moi. Pâle et émacié, un jeune garçon en chemise rouge délavé, jean et boots se tenait avachi contre le montant de la porte. Éclairé par-derrière, il avait le visage dans l’ombre. Mais j’arrivais à deviner son contour délicat, la bouche fine, sérieuse, les creux sombres et avides de ses yeux. Il semblait posté là dans une immobilité rigide, ayant peut-être fait lui aussi un effort épuisant pour affronter la créature qui se tenait face à lui.

J’ai repassé cette scène dans ma tête un nombre incalculable de fois en essayant d’imaginer ce qui aurait pu se passer ensuite si j’avais été capable de supporter un peu plus longtemps la tension qui existait entre nous.

Mais sans même y réfléchir, je me suis enfui à toute vitesse, m’écorchant les genoux et les coudes dans le sable, rampant sous la clôture, courant vers le sud aveuglé par le soleil couchant.

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