Villa Chagrin
Chapitre 15
Quand je me penche sur la période que Tante Charlotte appelait sa « réclusion », je suis ému par la foi que j’avais en mes jeunes capacités. J’étais certain de réussir à affronter tous les problèmes qui se poseraient. Et qui peut dire que cette confiance en moi, même fondée sur l’héroïsme de l’inexpérience, n’a pas changé la donne ? En rentrant de ma première sortie à vélo à la Villa Chagrin, je réfléchissais déjà très sérieusement aux façons d’aider Tante Charlotte à supporter son immobilisation sans trop s’en vouloir de m’être redevable, pour reprendre le mot qu’avait utilisé Lachicotte. Je devais l’empêcher de s’envenimer – autre mot de Lachicotte.
Pour commencer, je savais qu’elle ne serait pas le même genre de patiente que ma mère. Maman avait un caractère totalement différent. Elle essayait toujours de s’adapter à la situation, prête à admettre qu’elle était en tort, et reconnaissante – trop, parfois – des attentions que l’on avait pour elle. Sa tactique fondamentale (bien qu’elle ne fût pas une grande tacticienne) était l’apaisement. Après avoir rangé mon vélo dans le garage, j’ai eu la surprise, et la légère déception, de trouver Tante Charlotte trônant très maîtresse d’elle-même à la table de la cuisine devant une banane et un verre de vin. Elle avait mis des vêtements propres et m’a annoncé qu’elle venait de prendre « une sorte de bain » perchée sur un coin de la baignoire. « J’ai tout trempé, mais en dehors de ça, c’est une réussite. Ce sera plus facile la prochaine fois.
— Je vais passer la serpillière.
— D’abord assieds-toi et raconte-moi ta promenade à vélo.
— J’ai suivi la route jusqu’à la Villa Chagrin – la marée était trop haute pour rouler sur la plage. Il y avait deux hommes qui parlaient de raser la maison.
— Qui étaient-ils ?
— Un agent immobilier qui s’appelle Charlie Coggins. Il connaît Lachicotte.
— C’est lui qui m’a vendu le cabanon. Enfin, son père. À l’époque, c’était la seule véritable agence de l’île. Et l’autre ?
— Il venait de Chicago, un certain Mr. Sampson. Je pense qu’il représentait un acheteur. Ils ont l’intention de profiter de ce que la propriété s’étend sur deux lots pour construire quelque chose de plus grand.
— Moi qui voulais tellement prendre d’autres photos, me voilà clouée ici.
— Je peux le faire. Je leur ai déjà dit que c’était mon intention. Il faut juste que tu me prêtes ton appareil et que tu me montres comme il marche.
— Tu es très attentionné, Marcus. Contrairement à la plupart des garçons de ton âge. Quoique je n’en connaisse pas d’autres.
— Maman devait travailler, alors je m’occupais de pas mal de choses. »
Son mouvement incertain, quand elle a porté le verre de vin à ses lèvres, montrait combien elle avait peu l’habitude de se servir de sa main gauche. « Comment as-tu trouvé ta nouvelle école ?
— Bien. Lachicotte est vraiment très gentil.
— Oui, évidemment. Quoique parfois un petit peu agaçant.
— Comment ça, agaçant ?
— Il est trop critique. Ça part d’une bonne intention, c’est juste sa façon d’être. Il veut arranger les choses. Réparer, supprimer ce qui ne va pas, donner du brillant. Mais les gens ne sont pas des voitures. Et cette posture de mécano aux mains pleines de graisse est un peu dépassée. Sa famille est aussi vieille que Mathusalem, en tout cas dans la région, et il a jeté par les fenêtres plus de privilèges que la plupart des gens ne rêvent d’en avoir. Marcus, puisque tu es là, ça t’embêterait de me peler cette banane ? »
Les premiers jours de la réclusion de Tante Charlotte se sont déroulés sans problèmes. Nous avions établi notre routine. Parce qu’elle ne peignait pas, le matin elle dormait plus tard. Elle détestait clopiner derrière son déambulateur et bientôt s’en passa, préférant avancer par ses propres moyens en s’appuyant aux murs et aux meubles de la main gauche. Je me suis habitué à l’entendre sauter à cloche-pied dans le couloir et s’enfermer dans la salle de bains, qui était juste à côté de ma chambre. Elle marmonnait toute seule, quand elle prenait ses « sortes de bains ». Je nettoyais ensuite à fond, changeais les serviettes et les gants, posais des rouleaux de papier à portée de main. Quand j’avais fini, je m’assurais que le carrelage était sec, qu’il n’y avait pas de cheveux dans le lavabo et que la lunette des toilettes était baissée. Désormais elle me demandait d’ouvrir les bouteilles de vin rouge quatre par quatre. Je devais en mettre deux, légèrement rebouchées, dans son atelier, et les deux autres sur une étagère de la cuisine facile à atteindre. Elle restait dans l’atelier toute la journée, la porte fermée. Je l’entendais se déplacer, murmurer, bouger des objets, puis il y avait de longs moments de silence. Notre seul repas commun continuait d’être le dîner.
Elle était encore dans ses quartiers quand je partais à vélo tôt le matin. De six à huit, la plage était merveilleuse. À ces heures-là, les chiens avaient le droit d’y courir librement et les gens qui y venaient n’étaient pas du tout les mêmes que pendant le reste de la journée. Il y avait les propriétaires des chiens, bien sûr, et les personnes très âgées, en chapeau et manches longues, qui devaient éviter le soleil brûlant. Les oiseaux étaient plus bruyants et plus audacieux que lorsque les enfants occupaient le bord de l’eau avec leurs cris et leurs jouets. Il y avait aussi des gens qui couraient, ou faisaient leur gymnastique, ou roulaient à vélo comme moi. L’un d’eux, un vieil homme, avait son caniche noir attaché derrière lui, ce qui m’attrista d’abord, mais je me rendis vite compte que le caniche était fier de trottiner docilement avec lui. Je n’arrivais pas à croire la vitesse à laquelle je me déplaçais. De chez Tante Charlotte à la Villa Chagrin, je mettais moins d’un quart d’heure.
Je n’avais pas revu le garçon-fantôme, mais j’avais avec lui comme avec ma tante une espèce de routine. Je m’asseyais sur la dernière marche, tournant le dos à la porte, et je lui parlais. De façon détendue mais prudente, comme on s’écarte en faisant semblant de parler tout seul afin de calmer un animal nerveux. J’avais pensé l’avertir des projets de démolition de la maison, puis j’ai décidé que ce serait cruel. D’autre part, quel autre abri pouvais-je lui offrir ? Et il relierait peut-être la mauvaise nouvelle à celui qui l’apportait. Il était évidemment possible qu’il soit déjà au courant, qu’il ait vu et entendu les hommes – ou l’ait perçue comme les fantômes percevaient peut-être les choses, d’une manière qui m’était inconnue.
J’avais beaucoup à apprendre sur les relations entre les morts et les vivants. Chaque fois que nous nous étions lancés dans une de nos orgies d’histoires de fantômes, mon ancien meilleur ami Siffleur grommelait : « Il devrait y avoir un manuel de conduite envers eux ! » Il avait inventé quelques règles à suivre s’il nous arrivait un jour d’en croiser un, mais je n’avais jusque-là jamais pu en appliquer une avec le garçon de la Villa Chagrin.
Au début, je limitais mes paroles à la nature, la mer et l’environnement que nous partagions. Je commentais les levers de soleil et les marées, je lui faisais part de mes inquiétudes quant au destin des petites tortues, qui me tracassait beaucoup. (« Elles doivent vite sortir des courants car les eaux côtières sont pleines de prédateurs et elles n’ont aucune défense et sont délicieuses. » Et quand je sentais un nœud de tristesse derrière moi, trop de malheur, je le rassurais immédiatement : « Ne t’inquiète pas, elles savent en naissant ce qu’elles ont à faire. Elles le font depuis quarante millions d’années. »)
Séduire un fantôme était un travail difficile, un effort continuel d’empathie. Certains sujets le laissaient de marbre. J’avais par exemple pensé attaquer les problèmes personnels en lui racontant ce que les insulaires pensaient qu’il leur était arrivé pendant l’ouragan Hazel, à sa famille et lui. Mais j’avais à peine commencé que je l’ai senti s’écarter. Il ne restait qu’un jeune fou parlant tout haut à une véranda vide.
Je me suis souvenu de la façon discrète dont j’avais cherché à gagner l’amitié de Siffleur en première année d’école primaire. Au début, je l’observais de loin, prudemment. Le regarder m’enchantait. Un vrai petit homme, tout en lui était vif, net : ses mouvements et sa façon de parler, précis, méticuleux, ses magnifiques cheveux brun-roux, souples, régulièrement coupés par un coiffeur, à l’ancienne mode comme ceux de Christopher Robin tirant Winnie l’ourson en bas des escaliers. Il avait une voix douce, rauque et fluette, et des expressions bien à lui quand il voulait se distancier des autres. « Ça suffit, toi », ou « Fais attention, toi ». Quand ses amis l’embêtaient, il les appelait « toi », ce qui les énervait. Mais si quelqu’un l’impressionnait ou l’étonnait, il le récompensait d’un « Exceptionnel ! » prononcé de cette petite voix que l’asthme avait éraillée.
Pendant la première moitié de l’année, j’ai regardé, écouté et gardé mes distances. Meneur né, il avait aussi un sens très aiguisé de la place que chacun occupait. Conscient qu’il verrait en moi un garçon à part, j’ai décidé de jouer la carte de ma dissemblance. Je l’avais étudié assez longtemps et je savais que pour gagner son cœur il fallait être aussi différent que possible de ses amis. Je voyais bien qu’ils l’ennuyaient avec leur manque d’imagination et leur conformité. L’expression « mère célibataire » commençait à être utilisée couramment et je lui ai dit que c’était le cas de Maman. Son grand-père possédait l’usine de meubles où elle travaillait comme chef du service d’encaustiquage et d’emballage.
Siffleur était fasciné par tout ce qui avait trait au paranormal et il concevait sans arrêt des tests permettant de mesurer si nous étions ou non extrasensoriels et à quel point. (Il en était arrivé à la conclusion que je l’étais plus que lui.) Il acheta sur eBay à bon prix de vieux exemplaires du magazine Weird Tales qui remontaient aux années trente. Il me fit connaître les livres de Roald Dahl, Harlan Ellison, Ray Bradbury.
Il adorait les potins et les ouï-dire, surtout les plus choquants, ceux qui concernaient les actes les plus extrêmes, les histoires vécues pour lesquelles nous baissions la voix. (« Raconte-moi une histoire vécue, Marcus », commandait-il.) J’étais continuellement en quête de faits authentiques susceptibles de lui plaire. (« Tu savais que le peintre Van Gogh s’est coupé une oreille après s’être disputé avec son ami Gauguin ? Il l’a enveloppée dans un mouchoir et, sur le chemin de l’hôpital, il l’a offerte à une prostituée. Elle s’est évanouie. »)
Siffleur aussi avait des histoires vraies en réserve, dont une assez dramatique concernant sa famille. Le frère aîné de son père, le brillant Oncle Henry, qui lisait le latin et le grec dans le texte, avait laissé tomber Harvard et était devenu héroïnomane. (« Il avait un QI hors normes, et voir son préféré se désagréger sous ses yeux a presque tué Grand-Mère. Grand-Père a fini par le mettre à la porte et il s’est installé dans une vieille caravane rouillée où il est mort dans son lit en se shootant. »)
Tant que ça ne le concernait pas, mon ami de la Villa Chagrin s’animait lui aussi devant l’appât d’une histoire vraie. Dès que j’ai lancé : « J’ai onze ans et je suis orphelin », j’ai senti l’air se figer derrière moi. « Ma mère a été tuée dans un accident de voiture l’hiver dernier et mon père est mort avant ma naissance. Elle ne m’a jamais dit qui il était mais plus tard j’essayerai de le découvrir. »
Si je devenais trop digressif, pourtant, si je me perdais dans les détails, le courant qui passait entre nous baissait d’intensité. Comme Siffleur, l’auditeur qui se tenait derrière moi était un sensationnaliste. Il aimait que j’aille droit aux extrêmes.
À force de faire la navette entre Tante Charlotte et le jeune garçon de la Villa Chagrin, je me sentais déchiré. J’avais des devoirs spécifiques à accomplir de part et d’autre et je me disais que tant que je gardais à l’esprit les différences qui existaient entre ces tâches, ma santé mentale n’était pas en danger. L’important étant de maintenir séparées ces réalités et de ne pas perdre pied dans une conscience qui me semblait s’ouvrir trop vite. Certains jours mon parcours d’équilibriste semblait instable et même parfois précaire, alors je craignais de glisser sur la pente de la folie. Si seulement j’avais eu quelqu’un à qui demander conseil. Mais quelles questions poser ? (« Est-ce que tu crois que si ta conscience commence à trop s’ouvrir ça peut te faire aussi peur que si tu te sentais tomber dans la démence ? Ou que ça peut aller jusqu’à te faire confondre les deux phénomènes ? »)
Un matin alors que je rentrais chez Tante Charlotte après avoir passé l’heure habituelle le dos tourné à l’habitant de la Villa Chagrin, j’ai croisé l’homme à la peau tannée qui roulait vers le nord dans son camion poubelle blanc. Je l’ai salué d’un geste enthousiaste et il m’a salué à son tour. Mais j’ai vu qu’il ne me reconnaissait pas. Comment aurait-il pu ? Je portais mon casque et roulais à vélo. Dans un éclair de perspicacité, j’ai compris ce que ressentait un garçon-fantôme qui savait que les autres ne pouvaient généralement pas le voir. L’espace d’un instant j’ai eu hâte de partager cette expérience avec lui, puis je me suis rappelé que jusque-là, chaque fois que je lui avais parlé de quelque chose qui le concernait, il s’était éloigné avec froideur.
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