Villa Chagrin
Chapitre 24
Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi vieux que Coral Upchurch. Ni personne de quelque âge que ce soit qui lui ressemble le moins du monde. Et bien que Lachicotte ait annoncé qu’elle me plairait, qu’elle était une extraordinaire narratrice, je ne m’attendais absolument pas à entendre l’histoire qu’elle nous a racontée en ce premier après-midi où je la vis.
Lachicotte est venu me chercher à deux heures, nous laissant une tourte à la viande et aux champignons identique à celle qu’il apportait à Coral Upchurch. « Préchauffez le four à cent quatre-vingts degrés et laissez-y la tourte pendant trente minutes, a-t-il dit. Ne vous servez pas du micro-ondes, la pâte perdrait son croustillant. » Il était allé se faire raser et sentait le vieux gentleman qui a particulièrement voulu soigner son apparence.
Pendant les sept heures qui s’étaient écoulées depuis mon retour de la Villa Chagrin, je n’avais pas chômé. Après une course à l’épicerie générale de l’île, je m’étais accordé quelques instants privilégiés en compagnie des œufs de tortue, puis j’avais fait tourner deux machines à laver. J’étais en train de ranger les étagères de la cuisine quand Tante Charlotte avait surgi de son atelier interdit et m’avait demandé si j’avais le temps de lui laver les cheveux avant que Lachicotte arrive. « Je me demande si on ne devrait pas d’abord les couper, a-t-elle dit en fronçant les sourcils devant le miroir pendu au-dessus du lavabo.
— Tu veux que moi, je te coupe les cheveux ?
— Et pourquoi pas ? Toi au moins tu vois l’arrière de ma tête. Deux centimètres plus court, ce sera parfait.
— Je coupe avant de laver ?
— Oui. Tu attrapes une mèche, tu en enlèves deux centimètres. Puis tu recommences avec une autre mèche et ainsi de suite tout autour.
— Et si je rate ?
— Je raterai encore plus si je le fais de la main gauche. Commence par l’arrière. Quand tu arriveras devant, tu auras pris le pli. »
Je ne me sentais pas très à l’aise. La tignasse raide de ma tante était à peine assez longue pour que je puisse bien tenir ses cheveux entre mes doigts. J’avais déjà coupé les cheveux de Maman et elle avait coupé les miens, mais c’était dans un autre monde. Assise devant moi, exposant humblement son cou aux ciseaux, Tante Charlotte semblait sans défense. J’aurais pu tailler n’importe comment, à la sauvage, et la rendre horrible. J’aurais pu devenir fou et la poignarder dans le dos. Toutes sortes d’associations d’idées inquiétantes me traversaient l’esprit. La dernière fois que j’avais attrapé une mèche de cheveux de quelqu’un c’étaient les soyeuses boucles brun-roux de Siffleur, pour le tirer vers moi et le frapper plus fort. Le cou de Tante Charlotte était terriblement blanc et fin comme celui du garçon-fantôme. Et si j’avais tout d’un coup lâché « Écoute, Tante Charlotte, je sais ce que tu penses des fantômes, mais ce matin j’ai eu une espèce d’hallucination et il faut que j’en parle à quelqu’un » ? La simple idée d’une telle confession m’a glacé. J’entendais déjà ma tante se dire intérieurement : Oh non, et dire que tout allait si bien. Les hallucinations sont au-delà de ce que je peux prendre en charge. Il vaut mieux qu’il aille vivre ailleurs.
D’un autre côté, lui rendre ce service était une nouvelle façon de lui être utile, à condition de garder pour moi ce qui s’était passé ce matin-là. Et quand j’ai eu fini de lui laver et sécher les cheveux, Tante Charlotte a levé les sourcils devant l’image que lui renvoyait le miroir et elle m’a dit que je l’avais « très élégamment coiffée ».
La maison de Coral Upchurch était d’une autre classe que ce que Tante Charlotte aimait appeler son « cabanon retapé ». C’était une des plus anciennes de l’île, sans être aussi vieille que la Villa Chagrin, mais construite au milieu du dix-neuvième siècle par des gens qui avaient de l’argent et pour qui il était évident que leurs descendants y prendraient encore du bon temps alors qu’eux-mêmes seraient depuis longtemps partis en poussière. La cuisine se trouvait au rez-de-chaussée en face du garage. Au-dessus, le corps principal reposait sur les traditionnels piliers de briques que protégeait un treillis peint en blanc. Lachicotte m’expliqua tout cela en chemin. Roberta Dumas, l’aide à domicile de Coral Upchurch, était assise à l’ombre de la passerelle, entre la cuisine et le garage. Ses doigts voletaient autour du très grand panier qu’elle tressait. En nous voyant arriver, elle s’est levée, a balayé de sa blouse des brins d’osier et contourné une barrière de seaux remplis de longues tiges de teintes différentes. Grosse, elle portait son poids avec légèreté. Sa peau noire s’est irisée de reflets bleus et violets quand elle est passée de l’ombre au soleil. Elle portait un ensemble avec pantalon d’uniforme sous une large blouse d’artiste aux couleurs vives.
« Mr. Hayes, vous arrivez toujours les bras chargés de cadeaux. »
Lachicotte m’a présenté et a tendu la tourte à la viande en donnant à Roberta Dumas les mêmes conseils de mise au four qu’à Tante Charlotte et moi.
« Je vais l’emporter là-haut et la lui montrer, a dit Roberta, comme ça elle saura que ce soir nous nous régalerons.
— Comment s’est passé votre hiver, Roberta ?
— Eh bien, vous devez savoir que Mr. Billy est mort au mois de janvier.
— Mais non ! Comment se fait-il qu’elle ne me l’ait pas dit quand je l’ai appelée hier ?
— Ça l’a complètement déstabilisée. Elle trouve que c’est contre nature, que les parents doivent partir avant. Mr. Billy venait d’avoir soixante-cinq ans. Il était allé se faire remplacer les piles de son pacemaker et il a eu une crise cardiaque là-bas, sur la table d’opération.
— Et elle ne m’en a rien dit !
— Elle n’a pas encore accepté. Elle a d’abord été surtout très en colère. Mais vous pouvez aborder le sujet. Elle aime parler de lui. Elle sait qu’il est enterré dans le caveau familial à Columbia, mais c’est presque exactement comme si nous attendions sa visite annuelle. L’esprit humain est une chose étonnante, vous ne trouvez pas, Mr. Hayes ? Il peut être au même moment dans différents endroits du temps.
— Quel est cet objet imposant que vous tressez ? a demandé Lachicotte.
— Ce monstre ? Mon petit-fils l’appelle Panier Boogie. » En riant elle l’a soulevé et l’a posé sur son tabouret, dont il dépassait largement. « On m’a indiqué la taille requise, mais les proportions sont complètement fausses. Les poignées, si j’arrive jusque-là, vont ressembler à des oreilles d’éléphant. Je vais peut-être bientôt arrêter et faire dire que je suis décédée.
— C’est une commande ? »
Elle a hoché la tête. « Ils l’ont vu dans le catalogue de la Smithsonian Institution, et ils ont voulu le même, mais en trois fois plus grand. Un modèle de ma grand-mère. Elle se retournerait dans sa tombe si elle le voyait. Mrs. Upchurch a dit que si je décidais de ne pas le finir, elle me l’achèterait tel quel et nous pourrions l’utiliser comme panier à linge sale. »
J’ai trouvé ça hilarant, car c’était exactement ce à quoi la chose ressemblait. Le fou rire m’a pris, puis a gagné Lachicotte et ensuite Roberta.
« Ma tante vient de finir un immense tableau commandé par des gens riches, ai-je dit. Il mesurait un mètre sur un mètre cinquante et ils lui ont remis un chèque qui était trop gros pour qu’elle le garde à la maison. Elle a dit qu’ensuite elle allait revenir à ses formats préférés, quinze sur vingt-cinq ou peut-être même dix sur quinze. Malheureusement elle s’est cassé le poignet droit ce soir-là et ne pourra pas peindre pendant un moment.
— C’est vraiment terrible. Un jour j’ai claqué une portière de voiture sur mes doigts et je n’ai pas pu travailler pendant six semaines. »
Roberta nous a précédés dans l’escalier extérieur équipé d’une rampe d’accès pour handicapés. Dans une véranda une minuscule vieille dame nous attendait assise sur son fauteuil roulant. Quand nous sommes arrivés dans son champ de vision, elle a tiré une dernière bouffée de sa cigarette avant de l’écraser dans le cendrier posé à côté d’elle sur une table en verre.
« De quoi étiez-vous tous en train de rire ? Je croyais que vous n’alliez jamais monter.
— De mon panier monstre. Regardez, Mr. Hayes nous a apporté une tourte à la viande.
— Vous êtes un ange, Lachicotte. Roberta n’aura pas besoin d’aller à l’épicerie et d’interrompre son œuvre. Et voilà donc Marcus. Sois le bienvenu, Marcus. Cette tourte sent délicieusement bon, Lachicotte. Venez m’embrasser et oublions les condoléances. Je suis encore furieuse que Billy m’ait doublée sur la ligne d’arrivée. Viens t’asseoir en face de moi, Marcus. »
Pour la seconde fois de la journée, je me suis imaginé ce que Maman aurait pensé de cette femme que la vie avait tant gâtée. (« Ce simple ensemble d’été a dû coûter très cher, Marcus. Et regarde, il est encore en excellent état. Il est allé chez un bon teinturier tous les ans depuis quarante ans. Et tu as vu la peau soignée qu’elle a, et ses dents ? Pour qu’elles soient aussi blanches à son âge et alors qu’elle fume, il faut qu’on lui ait mis des couronnes et des facettes en porcelaine. Et il ne lui en manque aucune. Cette vieille dame est l’exemple même d’un bon entretien sur le long terme. »)
« Je vais vous laisser entre gens de bonne compagnie », a dit Roberta, avant de demander à Mrs. Upchurch : « Mais qu’allons-nous manger après la tourte à la viande de Mr. Hayes ?
— Une glace suffira », a répondu la petite reine enfant gâtée de quatre-vingt-quinze ans enfoncée dans son trône fauteuil roulant. Sur la table en verre près du cendrier étaient posés des jumelles, un étui à cigarettes et un briquet en argent, une carafe d’eau glacée recouverte d’un verre et un pilulier contenant les doses de médicaments quotidiennes de la semaine à venir. Il y avait de l’autre côté deux grands verres, un pichet de thé glacé, deux serviettes à thé en tissu et une assiette remplie de biscuits extraordinairement plats.
Les vieux yeux vifs de Coral Upchurch ont cherché les miens. « Ainsi tu es le petit-neveu de Charlotte Lee.
— Oui madame.
— Oh je t’en prie, appelle-moi Coral. J’essaye désormais de me débarrasser du superflu. Si je vis beaucoup plus longtemps, j’espère que même le “Coral” deviendra inutile. Quand on atteint mon âge, on a envie de se considérer d’un point de vue archéologique, de dépasser les noms de famille, les prénoms et les formules de politesse. » Son accent ressemblait à celui de Lachicotte, avec par-dessus comme des traces de voix provenant de quelque part dans son passé.
« Et d’un point de vue archéologique, qu’y aurait-il au-delà de Coral ? ai-je demandé.
— C’est ce que j’essaye de découvrir ! Peut-être vas-tu m’aider ? Qu’y aurait-il au-delà de Marcus ? »
C’était une question vraiment intéressante. Il a fallu que je ferme les yeux pour réfléchir plus sérieusement. « Peut-être aucun autre prénom, ai-je dit. Prenons par exemple quelqu’un qui a une tortue qu’il a appelée Luke. Avant d’être Luke, Luke était simplement une tortue. Ou, pour être plus précis, une tortue caouanne. Et avant ça… il va falloir que j’y réfléchisse plus longuement.
— Oui, s’il te plaît. Je n’ai jamais connu de Marcus. Plusieurs Marc, mais aucun Marcus. En dehors de Marcus Aurelius Antoninus Augustus, c’est-à-dire Marc Aurèle, je n’en vois aucun.
— C’est à cause de lui que Maman m’a appelé comme ça. Elle adorait ses Pensées pour moi-même . Elle en avait deux exemplaires, dont un avec sur la page de gauche le texte grec, traduit à la main entre les lignes. Parce qu’il les a écrites en grec, vous savez.
— Ta mère devait être très savante.
— Elle adorait étudier, apprendre. Elle avait l’intention d’aller à l’université pour ensuite enseigner. » J’allais ajouter qu’elle était décidée à devenir quelqu’un puis je me suis rappelé que j’avais déjà raconté ça à Lachicotte et qu’il avait alors généreusement suggéré qu’elle n’était certainement pas n’importe qui pour m’avoir aussi bien élevé.
« D’après Lachicotte, tu aides beaucoup ta tante, a dit Coral Upchurch. Mais quand tu ne l’aides pas, à quoi t’amuses-tu ? Tu t’es fait des amis ? »
Eh bien, j’ai passé pas mal de temps avec ce jeune garçon. Il est un peu plus âgé que moi, dans les quatorze ans, et mort depuis cinquante ans.
« Je me promène à vélo. Et je suis devenu ami avec un des membres de la Patrouille des tortues, Mr. Bolton. Cette année, il y a un nid enterré sous la passerelle de ma tante.
— Marcus s’intéresse beaucoup à l’histoire de l’île, est intervenu Lachicotte. En particulier à la vieille villa des Barbour, sur la pointe nord. Nous sommes allés à la bibliothèque faire des recherches sur cette pauvre famille qui a disparu pendant l’ouragan Hazel mais nous n’avons rien trouvé qui les concerne.
— Eh bien, je pense pouvoir vous en dire sur eux plus que n’importe qui, a dit Coral Upchurch. Je ne parle pas des Barbour, qui, pour autant que je sache, vivent toujours à Columbia. Et je ne sais pas grand-chose à propos des malheureux parents. Mais Billy connaissait le fils. Ils avaient le même âge. C’était un garçon plutôt malsain. Archie, mon mari, a voulu que nous quittions l’île début octobre parce qu’il pensait que ce gamin avait une mauvaise influence sur Billy. Je passais généralement tout le mois d’octobre ici. C’était l’époque de l’année que je préférais. Pendant la semaine je restais seule, Archie avait son travail d’avocat et Billy, bien sûr, allait à l’école. Ils me rejoignaient le week-end. J’étais furieuse de devoir plier bagage – comme si nous avions été chassés, ou quelque chose de ce genre – et de ne pas pouvoir profiter des moments que j’aimais tant à cause de cet enfant.
— Vous vous souvenez de son nom ?
— Il était assez courant, quelque chose du genre de Billy, sauf que ce n’était pas ça, évidemment. Le nom de famille n’était pas de ceux qu’on entend à tous les coins de rue, quoique quand même anglo-saxon. Quand ça me reviendra, je le noterai pour toi. Désormais, Marcus, je dois enregistrer les demandes que j’adresse à mon cerveau, comme dans une bibliothèque, et ensuite un petit employé prend ma fiche et disparaît dans les rayons. Ça peut être un peu long, mais il revient toujours les mains pleines.
— Quelle mauvaise influence avait-il sur votre fils, si ce n’est pas trop indiscret ?
— Quand il rentrait, Billy sentait l’alcool et la fumée. Archie disait que ce n’était pas du tabac, mais de la marijuana. Tu sais, on croyait à l’époque que l’herbe entraînait forcément vers l’héroïne. Les médecins n’en prescrivaient pas encore aux malades. Au début des années cinquante la consommation de drogues était gravement punie. Et ce garçon était… par ailleurs… bizarre. Il ne se baignait jamais. Billy disait qu’il n’enlevait jamais ses vêtements, ni même ses chaussures. Il marchait d’un bout à l’autre de l’île entièrement habillé – c’est comme ça que Billy l’avait rencontré, alors qu’il passait devant chez nous, l’air sombre. Ce qui ne pouvait que plaire à Billy. Il adorait tendre la main à ceux qui lui semblaient désespérés. Si je me souviens bien, ces gens avaient eu des contretemps, ou des ennuis quelconques, quelque chose à voir avec leur maison, et il y avait aussi un problème avec l’enfant. Le père travaillait pour une compagnie de charbon du Kentucky, pas comme mineur, mais dans les bureaux. Ayant appris leurs mésaventures, des amis des Barbour les avaient pris en pitié et comme la maison était vide en octobre, on leur avait proposé de s’y installer. Je ne sais pas si c’était pure charité ou s’ils payaient quelque chose. Mais ça a coûté cher aux Barbour. Après leur disparition… Dace ! C’est comme ça qu’ils s’appelaient, Dace. Mon petit employé est revenu des rayons ! Le garçon s’appelait Johnny Dace. Bon, où en étais-je ?
— Après leur disparition, ai-je dit.
— Ah oui. Bien que les corps n’aient jamais été retrouvés, une cousine du père a intenté un procès aux Barbour. Elle disait qu’il était la seule personne qui lui restait et qu’elle ne voulait que ce qui lui était dû. Elle a touché de l’argent – et même demandé qu’on lui remette les affaires personnelles et la vieille voiture des Dace. Peu après les Barbour ont vendu la villa. Selon Archie, seul l’ouragan Hazel aurait dû être inculpé dans cette affaire. Ce n’était pas la faute de la maison. Quel dommage, qu’ils ne soient pas restés à l’intérieur. Elle était construite pour résister. Ils seraient probablement encore là aujourd’hui. Il n’y a que la véranda côté sud qui a été détruite, le garçon y aurait mis le feu en allumant une de ses cigarettes. »
Je me sentais comme Barrett le chien quand, fasciné par les vagues, il tirait sur sa laisse. L’objet de ma fascination se trouvait à environ la même distance de moi que la mer l’avait été de Barrett ce matin-là, et j’avais envie de plonger, de m’immerger dans tout ce dont elle pourrait se souvenir à propos de Johnny Dace. Ma liste de questions s’allongeait, pourtant j’étais retenu par la « sociabilité » comme Barrett par sa laisse. Lachicotte et moi rendions visite à une vieille voisine et nous devions échanger tour à tour les dernières nouvelles. Boire du thé glacé et manger d’étranges biscuits, si fins que chacun vous entraînait à en manger un autre. Les blessures de Tante Charlotte furent décrites, leur gravité et le temps qui la séparait de la guérison évalués, et son complet rétablissement souhaité. Lachicotte mit Coral Upchurch au courant de tout ce qui se passait sur l’île, ce qui au moins permit d’aborder le destin futur de la Villa Chagrin.
« Ceux qui l’ont achetée aux Barbour auraient dû la remettre en état ou bien la démolir, a dit Coral Upchurch. Mais ils ont préféré la revendre. Puis Mr. Coggins, l’agent immobilier, le père, qui est mort, pas le fils, s’est précipité sur l’affaire mais n’a pas réussi à s’en débarrasser. Je n’ai pourtant jamais compris qu’on la laisse tomber en ruine de cette manière. Selon Archie, la plupart des municipalités auraient imposé leur point de vue. Chaque année jusqu’à sa mort, Archie marchait jusque là-bas et en revenait atterré. Il disait que c’était une honte pour l’île et pour nous tous. C’est lui qui a persuadé le vieux Coggins et les conseillers municipaux de mettre les fils barbelés et les panneaux d’interdiction. Sinon, les a-t-il prévenus, vous allez au-devant d’accidents et de poursuites pénales. Et il a quand même fallu vingt ans avant qu’ils s’y résolvent. Quand ils l’ont fait, la maison était complètement en ruine. Depuis longtemps les gens d’ici l’appelaient Villa Chagrin.
— La barrière était déjà là quand ma tante est arrivée sur l’île. » Demander ensuite si Billy était allé voir Johnny Dace chez lui aurait été parfaitement logique. « La Villa Chagrin est à l’origine de la carrière de peintre de ma tante.
— Oui, elle me l’a raconté. Je t’en prie, Marcus, prends le dernier biscuit benne. Cela ne te fera pas coiffer sainte Catherine, comme on disait autrefois, même si ça ne s’appliquait qu’aux filles. Ce sont des biscuits au sésame. Une graine que les esclaves ont apportée d’Afrique. En bantou, benne veut dire sésame. Roberta te donnera la recette. Chaque année après Noël elle en fait des tonnes pour Kwanzaa. Tu sais ce qu’est Kwanzaa ? »
J’ai dû admettre que non, et c’est ainsi que comme Barrett j’ai été retenu loin de l’objet de ma fascination tandis que Coral Upchurch me parlait de la première fête afro-américaine, instituée dans les années soixante lorsque les Noirs commencèrent à tirer de leurs racines une certaine fierté.
« Elle commençait à en avoir assez, a dit Lachicotte tandis que nous retournions chez Tante Charlotte. Elle regardait sans cesse ses cigarettes.
— Elle pouvait fumer devant moi.
— Et devant moi aussi. J’ai été élevé dans un brouillard de fumée parentale. Mais aujourd’hui les fumeurs ont chacun leur propre code de l’honneur. De toute évidence, pour elle il faut que cela ait lieu dehors et sans personne autour d’elle.
— Pourquoi ?
— À cause du tabagisme passif.
— Oui, je suis au courant.
— Leur proposer de faire leurs courses quotidiennes était gentil de ta part.
— Aucun problème. Elles mangent surtout des plats préparés, comme Tante Charlotte et moi, et comme ça Roberta n’aura pas besoin de sortir le van du garage et d’interrompre la réalisation de son œuvre. »
Lachicotte a ri. « Quelle horreur que ce panier !
— Ce n’est pas parce que les gens ont de l’argent qu’ils ont du goût », ai-je dit, reprenant mot pour mot une expression de ma mère.
Lachicotte s’est arrêté à côté de la Mercedes de Tante Charlotte, qu’il conduisait depuis qu’il avait vendu la Bentley. « Comment s’en sort-elle ?
— Elle travaille sur un nouveau projet.
— Ah bon ? Quel genre de projet ?
— C’est un secret. Je ne suis pas autorisé à entrer dans son atelier. Je crois que ça a à voir avec la peinture, mais je n’en suis pas sûr, parce qu’aucune odeur ne provient de derrière la porte. Quand elle utilisait de l’huile, je le sentais toujours. Elle y passe des heures et des heures, jour après jour.
— Et est-ce qu’elle…
— S’envenime ?
— Tu lis dans mes pensées.
— Pas plus que d’habitude. Elle dit que c’est pour elle une passe difficile.
— J’espère que quand elle reverra le chirurgien de Charleston il aura de bonnes nouvelles à lui annoncer. Elle souffre ?
— Pas que je sache. Elle m’a demandé de cacher les calmants et il en restait encore pas mal.
— Bon, peut-être qu’elle va tenir comme ça jusqu’à la fin de l’été. Et ce sera grâce à toi, Marcus.
— Tu n’entres pas ?
— Non, merci. J’ai des trucs à faire et nous nous sommes dit bonjour tout à l’heure. Ta tante trouve certainement que c’est suffisant. »
« Raconte-moi tout, a demandé Tante Charlotte pendant le dîner. J’espère que tu ne t’es pas trop ennuyé.
— Non, c’était très bien. Et j’étais content de rencontrer Roberta. Elle tressait un affreux panier complètement difforme et immense que des gens lui ont commandé. Elle voudrait qu’on fasse courir le bruit de sa mort afin qu’elle n’ait pas à le finir. »
Ça a amusé Tante Charlotte. Elle dégustait avec plaisir la tourte à la viande de Lachicotte – réchauffée selon ses indications – et ingurgitait autant de vin que d’habitude, réceptive, détendue.
« Bon, de quoi avez-vous tous parlé ?
— Son fils Billy est mort l’hiver dernier.
— Vraiment ? Et de quoi ?
— Il a eu une crise cardiaque à l’hôpital. Pendant qu’on remplaçait les piles de son pacemaker.
— Est-elle ravagée par le chagrin ?
— Plutôt en colère, selon Roberta, parce qu’elle aurait dû partir avant lui. Elle a dit à Lachicotte que son fils l’avait doublée sur la ligne d’arrivée. Elle était plutôt de bonne humeur. Sauf vers la fin, Lachicotte a remarqué qu’elle mourait d’envie de fumer une cigarette.
— Tu peux toujours compter sur Lachicotte pour remarquer ce genre de choses.
— Elle a dit qu’elle n’avait encore jamais rencontré de Marcus, puis elle m’a demandé ce que je faisais pour m’amuser.
— Et que lui as-tu répondu ?
— Je lui ai parlé de la Patrouille des tortues. Et de mes promenades à vélo.
— Cela ne semble pas être grand-chose. Je me demande comment tu te souviendras de cette période de ta vie, Marcus, comment tu la décriras plus tard. “Quand j’avais onze ans, ma mère est morte et je suis allé vivre avec mon étrange grand-tante sur une île.”
— Je ne te trouve pas étrange.
— De toute façon, tu ne le dirais pas. J’ai essayé de tenir mes bizarreries à l’écart des autres. Au moins je ne les leur inflige pas, c’est l’avantage de l’isolement. Enfin, j’espère ne pas le faire. »
Il n’y avait aucune bonne réponse à cela. Dire : « Non, tu ne le fais pas » aurait signifié qu’elle était vraiment étrange. J’ai donc simplement répondu que j’aimais ma vie sur l’île. Je me suis empêché d’ajouter que j’espérais ne pas trop perturber sa solitude. J’aurais eu l’air de chercher à entendre que non et à lui faire répéter combien j’étais serviable, prévenant et ingénieux.
Tout en m’adonnant à ces petits calculs moraux, je me suis rendu compte que je n’allais pas lui raconter ce que Coral Upchurch avait dit du garçon de la Villa Chagrin. Il avait maintenant un nom et certains traits de caractère (pour la plupart négatifs en dehors de son goût pour les marches sur la plage). Je n’avais pas envie de partager ces informations avant d’avoir eu le temps de penser plus longuement à lui. Depuis aussi longtemps que je m’en souvenais, j’avais toujours gardé un espace secret où réfléchir à ce qui m’importait.
Je n’avais certainement jamais tout dit à Maman – beaucoup de mes pensées l’auraient blessée. Lors des séances chez le psychiatre qu’on m’avait imposées, je m’en étais tenu à des réponses anodines. Avec Siffleur, jusqu’à notre rupture, j’avais laissé de côté des vérités notables de mon histoire personnelle, le laissant m’imaginer vivre dans une pauvreté idéalisée avec une courageuse mère célibataire.
Mais j’ai dit à Tante Charlotte avoir proposé à Coral Upchurch et Roberta de faire leurs courses. « Comme ça Roberta n’aura pas besoin de sortir la voiture du garage et de négliger son œuvre. Elles mangent surtout des plats préparés, comme nous.
— Parfois, je n’en reviens pas que tu sois aussi gentil, Marcus.
— Je ne le suis pas tant que ça. »
Je savais qu’ainsi je me liais à leur vie quotidienne. Coral Upchurch ne souhaitait pas avoir de la compagnie avant le début de l’après-midi, mais elle avait dit vouloir me voir tous les jours. J’avais hâte de m’asseoir en face d’elle et de lui poser tranquillement quelques questions. Elle enverrait son bibliothécaire mental dans les rayons de sa mémoire et il reviendrait avec de nouveaux renseignements concernant Johnny Dace.
« En fait j’espère égoïstement que ta gentillesse se révélera être sans faille, a dit Tante Charlotte. Cela me redonnerait foi en la nature humaine. »
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