Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 29 sur 43

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Villa Chagrin

Chapitre 29

 

Avant son accident, j’avais dit à Tante Charlotte que j’apprendrais à me servir de son appareil numérique et irais prendre de nouvelles photos de la Villa Chagrin. Je pensais qu’elle pourrait ainsi incorporer dans ses futurs tableaux l’état d’abandon où se trouvait maintenant la maison – si elle le désirait. Je n’étais pas certain de sa réaction. Le délabrement actuel pouvait l’inspirer (« Quelle tristesse ! Tu crois que je peux capturer par la couleur une telle désolation ? »), ou la rebuter (« Non, c’est allé trop loin, Marcus. Si je la peins comme ça, cela ressemblera à une affiche pour Halloween.).

Après son retour de l’hôpital, j’ai décidé de mettre ce projet de côté et de ne même plus en parler. Lui montrer de nouvelles photos – en supposant qu’elles soient bonnes – qui lui donneraient peut-être envie d’aller immédiatement dans son atelier voir si l’inspiration venait alors qu’elle ne pouvait plus tenir correctement un pinceau aurait été cruel.

Il y avait une autre raison à ce renoncement, elle concernait le garçon-fantôme. De telles expéditions pourraient porter atteinte à notre relation. Je devais me conduire envers lui comme je me conduisais instinctivement avec les vivants, et je croyais qu’en me voyant appuyer sur le déclencheur face aux murs qui l’abritaient depuis cinquante ans il aurait pu se sentir menacé. Qu’il se serait peut-être demandé si je n’essayais pas de prendre quelque chose qui lui appartenait. J’avais entendu parler de tribus dont les membres refusaient qu’on les photographie parce que ce serait comme voler leur âme.

Enfin, c’était ainsi que j’avais raisonné jusqu’à maintenant. Mais comme je n’avais pas tenu le coup lors de notre dernière confrontation, mes anciennes précautions ne servaient plus à rien. Toujours à l’intérieur de la villa, il s’était détourné. Peut-être m’entendait-il, ou non. Peut-être s’était-il installé à l’étage où le toit effondré lui fournissait des puits de lumière. Il voyait et entendait les oiseaux, mais ne m’entendait pas. Le pire lui était arrivé il y avait longtemps et une part de lui avait résisté. Cette part s’était débrouillée pour exister sans amis et sans espoir. Puis je m’étais glissé dans son espace et je lui avais donné de faux espoirs. Tout ce que le garçon-fantôme voulait maintenant, c’était se tenir à l’écart des éventuelles propositions que pourrait lui faire le garçon-froussard, et rester en paix avec ce qu’il avait déjà.

Après avoir fait de la place pour les objets du dernier carton que j’avais choisi de garder, j’ai passé en revue le contenu de la boîte en fer de Maman. Depuis sa mort, cette boîte ne m’avait pas quitté – sauf pendant que j’étais dans la famille d’accueil. Je l’avais alors confiée à William, mon ad litem. Je ne voulais pas que la mère de la famille d’accueil, qui voulait toujours tout savoir, ou un enfant fouineur y mette son nez, ou même vole quelque chose pendant que j’étais à l’école.

J’ai d’abord examiné pour la énième fois la photo de l’homme dont Maman disait qu’il était mon père. Je l’ai emportée dans la salle de bains pour comparer mon visage au sien dans le miroir de Tante Charlotte. Est-ce que ce cliché, dont Tante Charlotte disait qu’il avait été découpé dans un album de promotion, allait me révéler de nouveaux secrets ? Je trouvais effectivement que nous avions les mêmes yeux écartés et les mêmes sourcils arqués (« perplexes »), mais cette impression était peut-être simplement due à ce que Tante Charlotte avait dit. Ce visage semblait trop vieux pour être celui d’un lycéen, c’était plus probablement celui d’un étudiant. Celui d’un homme en veste et cravate encore jeune mais qui semblait d’une certaine manière s’être fermé, et comparé à lui je paraissais immature, ridiculement naïf. Tante Charlotte avait dit que ma bouche ressemblait à la sienne quand quelque chose me contrariait, mais il était difficile de prendre sur commande l’air « contrarié » devant la glace. Ma bouche était plus épaisse que la sienne et mes lèvres légèrement plissées, comme celles de quelqu’un qui attend un baiser. Les siennes avaient une courbe moqueuse, comme pour dire au photographe que tout ceci était une lamentable perte de temps.

Puis j’ai relu pour la énième fois la lettre de recommandation du vieux Mr. Forster. (« … cette jeune veuve… méthodes de travail exemplaires… qui élève seule son fils… d’une intégrité sans faille… »)

Pour la première fois, le cynisme a pointé son vilain museau. Si j’avais été le grand-père d’un garçon qui avait presque perdu un œil et arrêté de respirer, n’aurais-je pas fait, afin qu’elle quitte la ville, l’éloge dithyrambique d’une employée d’usine dont le fils avait commis une telle infamie ?

Ensuite, j’ai regardé les photos que Maman avait mises de côté parmi toutes celles que nous avions prises au cours des années. Jusque-là, la petite collection ainsi constituée ne m’avait pas passionné car ma mère était encore de ce monde et nous avions l’intention de continuer sur notre lancée. Il s’avérait que notre morne séjour à Jewel n’avait rien offert qui selon nous soit digne d’être commémoré. Tous ces clichés dataient de Forsterville. Je figurais sur la plupart d’entre eux : recevant mon « diplôme » du jardin d’enfants en toque et robe blanches, debout sur une pierre regardant ma mère comme une propriété personnelle, surpris en train de travailler en pyjama à la lumière de la lampe (sa préférée). Nous étions devenus experts en maniement d’appareils jetables. Nous avions appris quand utiliser le flash, comment se placer par rapport au soleil ou à ne pas appuyer sur le déclencheur face à quelqu’un plongé dans l’ombre. Parce que nous nous y promenions après la sortie de l’école ou bien les soirs d’été quand Maman avait fini son service, la lumière n’était jamais trop forte dans le cimetière de Forsterville. J’aimais particulièrement la photo que j’en avais prise en surplomb alors qu’il venait de pleuvoir et que le paysage était noyé dans un brouillard diaphane – on aurait presque dit une peinture. Il y en avait plusieurs de Maman assise en haut de la colline devant des pierres tombales, serrant sa jupe contre ses genoux, la tête penchée, se souriant timidement à elle-même.

« Et si tu te mettais debout là-bas, à côté de l’ange en pleurs ?

— Je suis bien ici, a-t-elle dit en tapotant le sol devant elle. La vue est plus belle.

— Mais c’est ce que je vois moi, qui est important ! »

Pour me faire plaisir, elle est allée près de l’ange en pleurs. Mais soit elle fermait les yeux, soit son langage corporel ne convenait pas, et elle n’a gardé aucune des photos que j’ai faites alors. Elle avait raison, elle était plus belle assise là-haut, au milieu de sépultures qui portaient toutes le nom des Forster.

« Évidemment, a-t-elle dit quand j’ai remarqué ce détail. Ils sont les premiers à être arrivés ici, alors ils ont bien sûr choisi le meilleur emplacement. »

Le supermarché de l’île où je faisais les courses tous les jours vendait des appareils jetables. Si on rapportait le sien avant cinq heures, on pouvait récupérer ses tirages le lendemain à partir de midi. Un service qui avait du succès auprès des insulaires et des touristes car il leur évitait d’aller sur le continent dans la boutique où on développait les photos en une heure.

J’ai acheté deux appareils de vingt-quatre poses et le matin suivant je les ai emportés dans la sacoche de mon vélo. Attendre que Tante Charlotte n’ait plus son plâtre et que j’aie appris à me servir de son numérique était trop risqué. La Villa Chagrin se désintégrait d’instant en instant. Je m’en serais trop voulu d’y arriver un jour pour la trouver rasée ou entourée d’une clôture électrique grésillante. DE H O R S ! O U I , T O I , MA R C U S . TU A S E U T A C H A N C E .

J’ai d’abord pris la maison de loin. Au-dessus d’elle et derrière elle le ciel, avec de chaque côté les dunes, vers le sud des toits de plus en plus lointains, au premier plan une vaste étendue de sable vide. En orientant correctement l’objectif, je réussissais à plus ou moins camoufler les fils barbelés. À cette distance, le sujet de ma photo pouvait passer pour une villa délabrée et non une ruine dangereuse. Je me tenais sur le sable mouillé, près de l’endroit où j’avais rencontré Barrett. Pour un dernier panoramique, j’ai enlevé mes chaussures et reculé dans l’eau jusqu’à ce qu’elle m’arrive juste en dessous du short et que je puisse inclure dans l’image les vagues miroitantes.

Alors que je poussais mon vélo pour aller le cacher à l’endroit habituel, un homme est apparu en haut de la dune et s’est mis à la descendre prudemment. Balançant les bras pour garder l’équilibre, il a trébuché et glissé le long de la pente raide puis il s’est étalé sur les pointes avides des baïonnettes espagnoles. Son chapeau s’est envolé et a roulé devant lui. J’étais assez près pour entendre le furieux chapelet de jurons qu’il a lancé, quoique pas assez pour en distinguer les mots exacts. Il s’est relevé tant bien que mal et a tapoté son arrière-train endolori. C’était Charlie Coggins, l’agent immobilier. Il a regardé furtivement autour de lui, vérifiant que personne n’avait assisté à sa disgrâce. J’ai sauté sur mon vélo et pédalé dans l’autre direction pour qu’il ne sache pas que j’avais tout vu. Merde. J’aurais dû venir une heure plus tôt.

Quand je me suis ouvertement dirigé vers lui en poussant mon vélo, il avait essuyé le sable de son pantalon, secoué ses chaussures et remis son chapeau. Examinant sa propriété, il me tournait le dos, aussi ai-je crié un bonjour comme si de rien n’était.

« Mais c’est le jeune ami de Lachicotte ! Tu as bronzé. Et tu t’appelles comment, déjà ?

— Marcus. »

J’ai désigné l’endroit de la plage où son étrange véhicule était garé la dernière fois. « Où est votre amphibie, aujourd’hui ?

— À la maison, dans le hangar qui a été construit sur mesure pour lui. Je m’en sers surtout quand je veux impressionner les clients non insulaires. Je suis venu avec la voiture de la société. Et je me suis pris un bon gadin en descendant cette fichue dune. Méfie-toi des baïonnettes espagnoles, c’est moi qui te le dis.

— Ma tante m’a déjà dit de faire attention.

— L’artiste. Elle s’est cassé le bras, non ? La dernière fois que je t’ai vu tu devais revenir prendre des photos pour elle.

— C’est le poignet, et il est encore dans le plâtre. » Inutile de compliquer les choses en parlant aussi de la cheville. « Aujourd’hui j’ai apporté des appareils. La villa se détériore de jour en jour.

— Ne m’en parle pas ! Quand j’entends une sirène la nuit, tu sais pour quoi je prie ? Pour qu’un pyromane l’ait réduite en cendres avant que les pompiers arrivent. Chaque fois que je viens ici, je récite ma litanie de “Pourquoi n’ai-je pas” : Pourquoi ne l’ai-je pas vendue au meilleur prix proposé avant que le toit s’affaisse ? Pourquoi n’ai-je pas gardé la parcelle vide qui la jouxte et donné la maison à la Société pour la préservation du patrimoine, ce qui m’aurait procuré une réduction d’impôts et c’est eux qui se seraient débrouillés avec les taxes foncières, les polices d’assurance sur les bâtiments dangereux et les frais de travaux contre l’érosion, jusqu’à ce qu’ils en aient marre, la brûlent eux-mêmes et fassent mettre un joli panneau commémoratif ? Pourquoi Papa ne l’a-t-il pas revendue dans les années soixante après l’avoir achetée aux gens qui ont foiré la rénovation puis n’ont plus eu d’argent ? À quoi pensions-nous, chez Coggins Immobilier ? Qu’une nuit elle allait se reconstruire toute seule comme par magie pendant que nous dormions et qu’en nous réveillant nous allions trouver une villa flambant neuve, telle qu’elle était en 1804, sur une rive exactement semblable à celle de 1804, et évaluée au prix du dix-neuvième siècle ?

— J’ai pensé qu’il valait mieux faire quelques photos pendant qu’elle tient encore debout, comme ça Tante Charlotte aura de quoi s’inspirer quand elle pourra de nouveau peindre.

— Quel appareil utilises-tu ? »

J’ai sorti mes jetables de la sacoche du vélo et je les lui ai montrés.

« Avec ça, du moment qu’on sait s’en servir, on fait tout ce qu’on veut. Et on peut récupérer les tirages en vingt-quatre heures au supermarché de l’île. J’en ai pris deux pour être certain de ne pas me retrouver à court.

— Tu as déjà des idées de photos ?

— Je pensais faire quelques gros plans de l’autre côté de la barrière – peut-être aussi depuis la véranda.

— Je parie que ce ne sera pas la première fois que tu ramperas sous ces barbelés.

— Comme vous êtes là, ce sera moins illégal.

— Et tu espères peut-être que je vais accompagner cette intrusion ? »

Je n’y avais pas pensé, mais j’ai tout de suite vu les avantages que cela pouvait avoir. En passant outre les panneaux d’interdiction avec moi, Charlie Coggins me servirait à la fois de protection et de couverture. Si le garçon-fantôme guettait depuis une nouvelle position, il saurait ne pas devoir « compter » cette visite, que nous soyons ou non en bons termes. Parce que je venais en compagnie de l’agent immobilier qui au cours des années avait probablement inspecté cette maison à de nombreuses occasions, il resterait invisible. Et avec Charlie Coggins derrière moi, je me risquerais à l’intérieur de la villa sans avoir peur d’être de nouveau surpris par un fantôme que je ne pouvais pas affronter.

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