Villa Chagrin
Forsterville : épilogue
Sur l’île, quatorze ans plus tard, fin mai, heure du dîner.
« Eh bien, Marcus, nous y voilà.
— Ce sont les premiers mots que tu m’as adressés.
— Vraiment ?
— Quand tu es venue me chercher à l’aéroport, tu as dit : “Eh bien, Marcus, nous y voilà.”
— Quelle mémoire. Je ne me souviens de rien, sauf de ma peur.
— De ce que tu prenais en charge ?
— Je craignais que tu penses : “Oh non ! C’est avec elle que je vais devoir vivre !” Même maintenant je ne suis pas certaine de vouloir connaître ta première impression.
— Celle d’une dame sérieuse tout habillée de blanc, au profil d’oiseau et dont les cheveux étaient coupés comme ceux d’un centurion romain. Quand tu m’as serré la main, j’ai été soulagé que tu ne me serres pas hystériquement contre toi. À ton tour, maintenant. Qu’est-ce que tu as pensé de moi ?
— C’est toi, Marcus, qui fais des études pour devenir psy. Ne sais-tu donc pas que quand deux personnes se rencontrent, chacune se demande ce que l’autre pense d’elle ?
— Tu as quand même bien dû avoir de moi une perception ou une autre. Qu’est-ce que tu as vu quand le steward m’a conduit vers toi ?
— Je n’en sais trop rien. Bon, réfléchissons. Peut-être que tu n’étais pas vraiment le “petit” garçon auquel je m’attendais. Je n’avais aucune expérience des enfants. Et encore, je ne suis même pas certaine d’avoir eu une pensée aussi claire. C’est peut-être quelque chose que j’ajoute a posteriori. L’opinion que tu allais avoir de moi était probablement ce qui me préoccupait le plus. Désolée de te décevoir.
— Pas du tout. Quand les gens croient réécrire le passé, il s’agit souvent de véritables souvenirs. »
Sur l’île, tôt le lendemain matin
« Bon, il faut que j’y aille.
— Il fait à peine jour, Tante Charlotte. Et Savannah n’est qu’à deux heures de route.
— Je sais mais je suis toujours fébrile avant un départ. Je ne me sens ni ici ni là-bas.
— Tu es sûre de ne pas vouloir emporter un sandwich et une banane ?
— Oui, j’ai une bouteille d’eau et un paquet de cet inintéressant muesli aux fruits secs. Je veux passer les portes de la maison de repos sans une goutte d’alcool dans le sang.
— Peut-être vais-je remplacer les bardeaux abîmés de la façade qui donne sur la mer.
— Ça peut attendre, Marcus. Depuis que je te connais, tu n’as jamais arrêté. Collège, lycée, fac, école de médecine. Tu as maintenant dix jours à toi avant l’internat. Détends-toi, expérimente l’art de ne rien faire.
— Je ne suis pas certain d’en être capable. Tu as tout ce qu’il te faut pour tes cours de peinture ?
— C’est toi qui as mis mon matériel dans le coffre. Allez, serrons-nous hystériquement dans les bras l’un de l’autre et je m’éclipse. Une personne de mon âge conduit mieux aux heures matinales. »
Elle a tendu la main par la portière, agité les doigts dans un adieu espiègle et tourné à gauche sur Seashore Road. Je suis resté au coin de la rue et j’ai regardé s’éloigner sa petite voiture métallisée. Quand sa Mercedes de collection a lâché, après la mort de Lachicotte, elle est allée acheter une compacte japonaise et a pris une garantie 120 000 kilomètres incluant la prise en charge entre le garage et le domicile en cas de problème ou les jours de révision, et la livraison d’une voiture de location à domicile. (« Elle devrait tenir aussi longtemps que moi. En dehors de quelques courses et de mes séjours à Savannah, je ne vais jamais nulle part. Lachicotte détestait les voitures neuves, mais nous ne sommes pas obligés de lui en parler. »)
Je ne me sens ni ici ni là-bas, avait-elle dit pour excuser son départ si matinal. Je me suis repassé en boucle l’adieu qu’elle venait de me lancer du bout des doigts. Il me rappelait celui qu’elle m’avait adressé, refusant que je l’accompagne, quand les ambulanciers l’avaient emportée sur leur brancard. (« Sois sage, et n’oublie pas les verrous, les deux. »)
« Quand quelqu’un s’est déjà détaché de toi, tu le sais toujours, m’a expliqué une jeune patiente dont je m’occupais en tant qu’externe. Même si cette personne est en face de toi, tu sais qu’elle fait semblant d’être avec toi, et c’est encore pire. » À quinze ans, elle avait essayé trois fois de se suicider.
« Détends-toi, expérimente l’art de ne rien faire », m’avait conseillé Tante Charlotte. Figé au coin de la rue, réfléchissant à la façon dont j’allais passer le reste de la journée, j’ai ressenti une vieille terreur que je croyais désormais dominée.
Je détestais ces moments où les nœuds commençaient à se former. Un sujet importun en entraînait de similaires – adieux, êtres chers qui partaient et ne revenaient jamais, ambulances, comme celle, silencieuse, arrivant avec sa lumière rouge qui tournoyait puis emportant Coral Upchurch. Évocations qui à leur tour rouvraient d’anciennes blessures et des tragédies du même ordre jusqu’à ce que vous vous retrouviez piégé au milieu de vos angoisses. Ce nœud, je le savais, se nommait P E R T E et s’écrivait en grandes lettres noires. Je savais au moins ça, grâce à la thérapie et aux études, mais savoir ne vous empêche pas de replonger. Jusqu’au jour où vous décidez de vous asseoir au milieu du nœud, de croiser les bras, et de l’inviter à être pire que jamais. Si vous survivez à ça, vous pouvez regarder autour de vous et voir ce qui reste.
Mes pieds m’ont entraîné jusque dans la maison. Apparemment, ils voulaient en faire le tour. Cuisine rangée, salle de bains impeccable ; Tante Charlotte devait avoir essuyé le lavabo et le sol avec ses serviettes-éponges et les avoir mises dans le panier de linge sale.
Ma chambre était à ce point imprégnée du jeune garçon d’autrefois que j’ai ressenti le besoin de lui expliquer la situation. (« Nous avons fini médecine et nous allons faire nos quatre ans d’internat dans un nouvel hôpital, puis, si nous nous en avérons digne, nous serons pédopsychiatre. Nous aurons alors plus de trente ans, mais grâce à la classe que tu as sautée pendant la triste époque de Jewel, nous aurons encore un an d’avance sur nous-même. »)
Ma tante avait laissé la porte de son atelier ouverte. Il était propre et en ordre, comme prêt pour une visite imminente : « Atelier du peintre en son absence ». Le grand chevalet avait été écarté du milieu, les tables à tréteaux couvertes de tubes de peinture et de pots pleins de pinceaux poussées contre les murs. (La boîte à thé du Couronnement offerte par Lachicotte abritait toujours les précieux poils de martre.) Les agrandissements des photos que Tante Charlotte avait, pendant un mois, prises de flaques laissées par la mer le soir à marée basse étaient punaisés en haut du grand panneau de liège. Elle avait accroché en dessous des esquisses de leurs formes et de leurs couleurs au pastel sur papier japonais. (« Je veux voir à quel point je peux épurer le motif tout en restant fidèle à ce que la nature crée. »)
Dans la « nouvelle aile », comme nous l’appelions toujours douze ans après sa construction, elle avait fait son lit. J’espérais à moitié que ce ne soit pas le cas, ce qui aurait justifié une petite lessive de draps et de serviettes.
(« Les draps et les serviettes peuvent attendre, Marcus. »)
Mes pieds ayant fait le tour de la maison, j’avais le choix entre me remettre au lit et commencer à rattraper les quatre ans de manque de sommeil que m’avaient valus mes études de médecine ou descendre au bord de l’eau, ce qui, c’est triste à dire, n’offrait plus les plaisirs illimités de mon enfance.
La plage n’avait pas vieilli aussi bien que la maison de Tante Charlotte. La mer, cependant, fidèle à elle-même, vous apaisait de ses rythmes prévisibles, prenant ses antiques respirations aqueuses comme elle le faisait il y a des millions d’années quand les bébés caouannes couraient follement rejoindre ses eaux profondes.
« Les océans continueront à aller bien, et leurs côtes aussi, avait expliqué lors d’une réunion agitée un scientifique peu apprécié des insulaires, à l’époque où ces derniers étaient plus divisés que jamais. Tout cela continuera de fonctionner parfaitement bien. Il y aura toujours des plages, mais la mer les déplacera. Les seuls perdants seront les propriétaires qui luttent inutilement pour figer la nature. » Il avait été hué et on avait installé du nord au sud de l’île une barrière maritime de vingt-trois épis dressés le long du rivage. Disparue, la large bande de sable vide qui s’étendait aussi loin que le regard portait où, autrefois, les promeneurs pouvaient marcher sans zigzaguer entre les grands poteaux postés à intervalles réguliers sur la plage. Sauf lorsque la marée était très basse, les roues de vélo s’enfonçaient. Pour se rendre tous les jours chez le garçon-fantôme, le petit Marcus aurait dû maintenant prendre Seashore Road.
Je me suis assis devant « notre » épi, à un ou deux mètres de la passerelle de Tante Charlotte, à peu près là où la Patrouille des tortues avait replacé les œufs de caouanne lors de mon premier été sur l’île.
La marée commençait à descendre, mais l’eau couvrait encore presque toute la plage. Tante Charlotte était partie si tôt qu’il restait aux chiens une bonne heure pour courir en liberté dans les vagues, heureux et mouillés, puis s’ébrouer, asperger et couvrir de sable leur maître réfugié au sec près des dunes. Ils m’ont rappelé Barrett, le chien d’handicapé que j’avais rencontré le matin où j’avais vu le garçon-fantôme prêt à s’avancer vers moi. Barrett devait être vieux, maintenant, et son blessé de guerre se préparer tristement à ce qu’il disparaisse. Approchant probablement la quarantaine, il avait encore des années à vivre avec son handicap et ses souvenirs de combats. Est-ce qu’on lui donnerait un autre chien ? Ou étaient-ils tous les deux déjà morts ?
Dans ma poche arrière, le téléphone vibra une fois. Qui à cette heure m’envoyait un message ?
C’était Charlie Coggins.
Un type veut que tu l’appelles, c’est important. Il a trouvé mon nom dans les articles concernant la Villa Chagrin et téléphoné au bureau pour demander si je savais où tu étais. Je te donne ses coordonnées. Il dit qu’il est le frère aîné de Shelby, que tu te souviendras de lui. J’ai de bonnes nouvelles de toi grâce à ta tante, que je ne vois pas souvent.
Suivaient le numéro de fixe, le numéro de portable, et l’adresse d’Andrew Forster. Il m’a fallu un moment pour comprendre qu’Andrew était Drew et que Shelby était Siffleur.
Un homme a décroché.
« Andrew ?
— Il dort encore. Je peux prendre un message ?
— Désolé, je ne m’étais pas rendu compte qu’il était si tôt. Je ne sais plus où j’ai la tête aujourd’hui. Je suis Marcus Harshaw, j’appelle de…
— Attendez, Marcus, donnez-moi votre numéro au cas où on serait coupés. Je vais le réveiller. Nous vous avons cherché. »
« Marcus ? Andrew à l’appareil, le frère aîné de Shelby. Merci de rappeler. Tu te souviens de moi ?
— Oui, Siffleur t’appelait toujours Drew.
— Hé, j’avais oublié que ses copains l’avaient surnommé comme ça. Nous avons cherché à te contacter, Marcus. Nous sommes d’abord tombés sur un article que tu as écrit dans une revue de psychiatrie et Shelby a parié qu’il s’agissait de toi. Puis nous avons lu dans de vieux journaux comment tu as découvert ce garçon disparu sur une île de Caroline du Sud et nous avons téléphoné à l’agent immobilier dont il était question. Écoute, Marcus, Shelby – Siffleur – ne va pas très bien. Lymphome lymphoblastique, stade 4, si ça signifie quelque chose pour toi. Il a bien réagi à la chimio et nous avons cru qu’il s’en sortirait, mais il a eu une rechute précoce et… eh bien maintenant, nous n’avons pas beaucoup d’espoir. Il est trop tard pour une transplantation de moelle et nous l’avons confortablement installé à la maison. Il parle beaucoup de toi. Où es-tu en ce moment ?
— Sur l’île dont parlaient ces journaux. Et vous ?
— Toujours dans notre bonne vieille ville et chez Grand-Mère. Tu connais. Grand-Mère nous a quittés, mais nous vivons encore dans sa maison.
— Il y a un ou deux trucs dont je dois m’occuper, mais ensuite je peux venir.
— Ce serait bien. Mais, tu sais, Marcus, ne tarde pas trop.
— Je pourrais partir vers midi.
— Tu veux dire que tu serais là aujourd’hui ?
— En fin d’après-midi. Donne-moi le nom de la rue, je ne crois pas l’avoir jamais su.
— Nous sommes au 1, Maple Avenue. C’est tout en haut. Tu dormiras ici. Il y a de la place. Oh… et quand tu seras à Asheboro, passe-nous un coup de fil, qu’on sache que tu ne vas pas tarder. Ça nous donnera une bonne demi-heure pour qu’il se prépare à ton arrivée.
— Tu vas lui dire ?
— Bien sûr, dès que son infirmier lui aura fait sa toilette et tout le tintouin. Comme ça, sa journée aura un but. »
« Préparer » un malade à une visite pouvait signifier débrancher son cathéter ou sa perfusion pour qu’il puisse se déplacer sans traîner avec lui un support à roulettes, ou alors lui administrer par injection ou en cachets de quoi calmer ses douleurs ou le tenir vif et éveillé pendant un court laps de temps. Essayer de deviner ne servait à rien. Je le saurais bien assez vite.
Le trajet ne comportait pratiquement que l’autoroute qui coupait à travers les marais salants, la plaine côtière, puis montait vers le piémont et les contreforts des Appalaches, et je n’ai presque vu que de l’asphalte et des noms de villes dont je ne verrais rien d’autre. « Est-il encore possible de prendre des petites routes et de se faire une idée de la façon dont les gens vivent ? » avait demandé Maman alors que nous planifiions notre voyage en Virginie-Occidentale où je devais retrouver mes racines, enfin celles de son côté à elle. « Cela sera plus long, mais nous prendrons tout le temps dont nous aurons besoin. » J’avais déjà roulé sur cette autoroute, pour aller m’occuper de sa pierre tombale.
En haut de la rue bordée d’arbres, la grande maison des Forster semblait regarder de haut ma modeste voiture bourrée de bagages ahaner en seconde dans la montée. (« Nous sommes au 1, Maple Avenue », avait dit Drew.) Siffleur et moi avions toujours pris la route de derrière pour éviter d’avoir à pédaler trop dur. Pourquoi cet accès de colère, et ce sentiment d’infériorité, à la vue de leur demeure perchée sur sa colline verte ? J’étais attendu, désiré ; est-ce que je ne jouais pas maintenant à armes égales ?
« Ils sont les premiers à être arrivés ici, alors ils ont bien sûr choisi le meilleur emplacement », avait dit Maman alors que nous nous promenions dans le cimetière de Forsterville. L’endroit qu’elle y préférait était le tertre, tout en haut. Sur la meilleure photo que j’avais d’elle et gardais dans mon portefeuille avec le portrait de mon père inconnu, elle y était assise, près de la sépulture des Forster, légèrement inclinée, sa joue frôlant le bord vertical de la pierre. J’avais voulu qu’elle pose près d’un ange en pleurs un peu plus bas, et pour me faire plaisir elle avait accepté, mais son langage corporel et celui de l’ange s’accordaient atrocement mal. Puis elle était remontée auprès de leur tombe. « La vue est plus belle d’ici », m’avait-elle expliqué.
Sous les roues de ma voiture surchargée, le gravier blanc de l’allée circulaire a crépité. J’ai immédiatement reconnu le petit homme accompli du cours préparatoire dans la longue silhouette émaciée qui se tenait debout devant la porte d’entrée ouverte. En jean et polo assorti à la casquette de base-ball penchée bas sur le front, il s’appuyait d’un côté contre le chambranle et de l’autre sur une canne. Dans un silence attentif, il m’a regardé ouvrir la portière, me redresser et me diriger vers lui. Avant d’avoir atteint le perron, je me suis senti entrer dans son royaume. Chaque fois qu’enfants nous étions séparés, même seulement quelques heures, il me lançait quand je revenais son regard « Tu es à moi ». Celui qu’à cet instant il glissait sous sa visière. J’étais maintenant assez proche de lui pour découvrir à quel point ses joues étaient squelettiques et ses bras décharnés. Et j’ai vu aussi l’effort que cela lui coûtait de se tenir droit, même avec l’aide du chambranle et de la canne.
« Je savais que tu viendrais, Marcus. Il suffisait de trouver où tu étais. Tu peux m’embrasser. »
J’ai pris dans mes bras son corps filiforme, en faisant attention à ne pas mettre en danger son fragile équilibre. Mes larmes ont mouillé le devant de sa chemise, qui sentait le propre. « Ouah-ou, il a dit de sa nouvelle voix d’adulte, vas-y doucement avec mes os. J’ai perdu dix-huit kilos. Et maintenant recule, que je te regarde, Marcus. C’est marrant, j’avais toujours pensé que tu serais plus grand que moi, alors que, même dans mon état déplorable, je te dépasse d’une tête. Mais avant que nous entrions, il faut que tu connaisses les règles que j’ai instituées dans cette maison. Tu es mon invité. Quand je serai réveillé, nous nous occuperons des choses importantes. Les autres se chargeront de répondre à d’éventuelles questions d’ordre médical pendant que je dormirai. J’ai tout organisé, et si on fait ce que je dis tout sera parfait. »
En s’appuyant sur moi de son bras libre, il m’a conduit à travers l’imposant salon plongé dans l’ombre qui était autrefois interdit aux enfants, jusqu’à la véranda où sa grand-mère s’échappait pour fumer. Il y avait là assis dans des fauteuils trois hommes qui voulaient de toute évidence donner l’impression qu’ils étaient en train de se détendre et non sur des charbons ardents, attendant de savoir s’il avait réussi son accueil en solo.
Les deux Blancs, visage agréable et crâne dégarni, se sont avancés et m’ont salué, Andrew me serrant chaleureusement la main et me présentant son « conjoint, Bryson, et Tobias, l’infirmier à domicile de Shelby ». Ce dernier, un Noir musclé habillé d’une blouse verte, s’est penché pour me saluer à son tour et d’un mouvement diligent et fluide a glissé comme si de rien n’était son bras autour de son patient, me soulageant de ce poids.
« Pas si vite, Tobias, a dit Siffleur. Je n’ai pas encore fini. Marcus, combien de temps peux-tu rester ?
— Je prends mon nouveau poste dans dix jours. Non, neuf. Il y en a déjà un de passé. L’hôpital est à huit heures de route. Et ensuite je devrai m’installer, m’organiser. Cela laisse trois jours ici.
— En comptant aujourd’hui ?
— Oui.
— Et tu repartiras le quatrième jour ? Bon, alors voilà le programme. Tobias va m’emmener pour ma piqûre, ensuite je vais roupiller, Drew et Bryson t’installeront dans ta chambre et te nourriront, puis nous nous retrouverons dans la soirée, moment où je suis généralement le plus en forme. »
J’allais dormir à l’étage, dans l’ancienne chambre de Drew, où je n’étais jamais entré. Lorsque nous étions enfants, il verrouillait la porte en partant et s’il était là il s’enfermait dedans, la stéréo à fond, sauf à l’heure des repas. Avec sa courtepointe repliée, le lit invitait à ce qu’on s’y glisse et une brise légère apportait par les fenêtres ouvertes le parfum d’une fleur inconnue.
« Il y avait toujours de la musique ici, du jazz ou du blues que tu écoutais, ai-je dit à Drew.
— Je t’ai probablement laissé le souvenir d’un Schtroumpf grognon.
— Non, je pensais que tous les deux on t’énervait avec le bruit qu’on faisait. Tu étais tellement plus âgé que nous…
— J’ai du mal à croire que j’ai pu être ce pauvre garçon malheureux. Cette chambre a toujours été celle du fils aîné, ou simplement du fils s’il n’y en avait qu’un dans la famille. D’abord celle de Grand-Père, puis du frère aîné de mon père, homme au destin fatal qui a foutu sa vie en l’air – je pense que Shelby t’a parlé de lui.
— L’oncle qui est mort d’une overdose ?
— Oui. Shelby est né trop tard pour avoir connu Oncle Henry, qui était l’être le plus fascinant et le plus adorable du monde quand il ne buvait pas – et plus tard quand il n’était pas sous l’emprise de drogues dures. Je me souviens d’un jour, j’avais environ six ans, où alors qu’Oncle Henry faisait la lecture à haute voix aux autres dans le salon je suis discrètement monté sur ses genoux et lui ai demandé de lire pour moi. “Mais tu ne comprendras rien, Drewie.” Et j’ai insisté : “Si, je t’assure !” Il m’a alors installé plus confortablement et a de nouveau prononcé ces phrases mystérieuses et magnifiques. Au bout d’un moment, il a voulu savoir si je voulais l’écouter encore et j’ai répondu oui. “Ça va, tu arrives à suivre ?” a-t-il demandé. “Pas tout, mais j’adore ça”, ai-je dit. Il a ri et continué jusqu’à ce que mon attention soit attirée par autre chose et que je descende de ses genoux. Il lisait ce soir-là du grec ancien, ce qu’il faisait souvent pour son plaisir, comme toi et moi dévorons bien tranquilles un polar. »
Siffleur et moi ne nous sommes pas « retrouvés » ce premier soir. « Il a présumé de ses forces, m’a expliqué Tobias. Quand il a appris que vous veniez, surexcité, il a voulu que nous fassions un tas de choses. Il s’en serait occupé lui-même s’il avait pu. C’est un perfectionniste, qui aime tout prendre en main.
— Il était déjà comme ça à six ans.
— Le lymphome dont il souffre n’a pas été l’objet de beaucoup de recherches.
— C’est une forme rare, qui atteint d’habitude les plus jeunes. J’ai rencontré plusieurs enfants qui en avaient un pendant mon stage en oncologie.
— Vous êtes médecin ?
— Je le serai officiellement dans une semaine. Je viens de passer mon diplôme et je vais faire mon internat à Nashville.
— Ce n’est pas la porte à côté. Félicitations. J’ai quant à moi décidé de poursuivre mes études. Quand Shelby n’aura plus besoin de moi. J’hésite encore entre assistant médical et infirmier praticien. Qu’en pensez-vous ?
— Le salaire d’un assistant médical est supérieur – quoique tout dépende de pour qui vous travaillez. Mais si vous voulez être votre propre chef et avoir plus de contacts avec les patients choisissez infirmier praticien. Je sais que le titre d’“assistant médical” semble préférable, parce qu’il y a “médical” dedans, mais…
— C’est tellement vrai. Le nom que quelque chose porte peut vous influencer sans que vous ne sachiez véritablement ce qu’il recouvre. »
Pendant la longue soirée où Siffleur a dormi, Andrew et Bryson m’ont mis au courant de ce qui se passait à Forsterville et dans leur vie. L’entreprise Meubles Forster avait fermé quand Maman et moi affrontions dans Smoke Vine Road à Jewel les infamies de Mal et Méchante.
« Notre faillite peut se résumer en quelques mots, a dit Andrew. “Les Chinois sont moins chers.” Nous avons tenu plus longtemps que la plupart, mais la fin a été rapide, impitoyable. Ça a tué Grand-Papa. Son usine était sa famille, sa famille préférée, en fait. Ses employés ses enfants préférés. Il a distribué lui-même les chèques d’indemnités de licenciement, en pleurant, puis il est rentré à la maison et il s’est effondré. Nous l’avons enterré cinq mois plus tard. Il y a eu quelques locataires, qui se sont avérés faire plus de mal que de bien, jusqu’à ce que quelqu’un laisse une machine à café allumée et qu’une aile entière soit incendiée. Grand-Mère était déjà morte, après avoir aidé Shelby à surmonter sa tragédie personnelle – avant le cancer, mais comme ce n’est pas d’ordre strictement médical, il voudra probablement t’en parler lui-même –, et Bryson et moi nous nous étions mariés deux fois, d’abord devant le maire dans le Maryland, puis, l’année suivante, quand c’est devenu légal ici, lors d’une cérémonie dans cette maison. Peu après, alors que nous arpentions l’usine vide entre les machines abandonnées en nous demandant s’il fallait la vendre à quelqu’un qui la viderait et la transformerait en immeuble d’appartements, Bryson a eu une idée. En faire un musée. Les gens d’aujourd’hui, disait-il, ne s’intéressent pas beaucoup au réel, ils préfèrent les simulacres, les reconstitutions. Ils aiment que le réel soit mis en pièces maîtrisables et élégamment présentées pour leur plaisir. Et c’est ce que nous faisons. Bryson a même obtenu une subvention, et le bâtiment était déjà classé au patrimoine, ce qui a aidé. Nous sommes experts-comptables, tous les deux, c’est comme ça que nous nous sommes rencontrés, mais Bryson a la fibre créatrice. Ce sera un musée de la fabrication de meubles, avec des espaces à louer pour les artisans qui désireront pratiquer devant un public. Et des cours de menuiserie validés par l’Institut universitaire technique. Nous avons aussi lancé un appel pour acheter de belles pièces anciennes fabriquées par Forster et nous en avons déjà récupéré quelques-unes : l’idée étant d’organiser un concours de reproduction, comme les peintres copient les anciens chefs-d’œuvre. Nous avons également digitalisé un vieux film dans lequel on voit des ouvriers de l’usine accomplir leurs tâches et en parler. Grand-Papa l’avait fait tourner au début des années quatre-vingt-dix et la visite du musée commencera par sa projection dans une vraie salle de cinéma.
— Ma mère travaillait chez Forster à cette époque. Je me demande si elle est dedans.
— Je t’en enverrai une copie, je prends note. Ce serait quelque chose, non ? »
Le deuxième jour, qui était le premier dont je passais l’intégralité là-bas, Siffleur est resté au lit sans sa casquette de base-ball. Ils l’avaient installé dans le jardin d’hiver et Tobias dormait dans la chambre d’amis, juste à côté. De fins cheveux à peine visibles repoussaient sur le crâne de Siffleur.
« Viens ici, Marcus, je veux que tu touches ça. »
Assis au bord de son lit, j’ai respectueusement passé la main sur sa tête. Et j’ai évidemment pensé à la dernière fois que j’avais touché ses cheveux, les doigts serrés autour de leur masse soyeuse pour mieux le frapper.
« Bryson dit que ça donne l’impression de caresser un bébé lapin. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Je n’ai jamais caressé de bébé lapin. Mais c’est un peu comme de l’herbe nouvelle.
— Laisse-moi deviner. Drew et Bryson ont évoqué la “tragédie” de Shelby, puis l’un d’eux a dit : “Non, non, ce n’est pas d’ordre médical, il voudra t’en parler lui-même.”
— Comment le sais-tu ?
— Je reste allongé ici et je lis dans les pensées des autres. Drew est tellement en paix avec lui-même qu’à certains moments il oublie qu’il existe en tant qu’individu. Il organise les repas, paye les factures et réfléchit à ce qu’ils pourraient faire de plus pour leur musée. Bryson va et vient, prépare des petites surprises pour Drew. Tobias se demande s’il pourra s’inscrire à temps pour les cours d’automne, puis il se sent coupable d’une telle pensée et se précipite ici avec un verre de granité ou un smoothie et me demande si je veux qu’il me masse le dos.
— Es-tu certain que tu n’imagines pas tout ça simplement parce que tu les connais bien ?
— C’est possible, Marcus. Notre cerveau n’utilise pas un millième de ses capacités. Il peut être partout en même temps et prendre des voies dont on ne savait même pas qu’elles existaient. Je l’ai appris grâce à la maladie, à toutes les drogues qui l’accompagnent ainsi qu’à la coke et l’héroïne et aussi à ma tentative de suicide.
— Oh, Siffleur.
— Oui, telle est ma “tragédie”. Cependant, je suis désolé de le dire, Marcus, mais quand tu planes tu entrevois d’autres façons dont ton merveilleux cerveau peut opérer. C’est une des raisons pour lesquelles les gens se défoncent. Tu te souviens quand nous nous racontions des “histoires vraies” ?
— Bien sûr.
— Tu faisais des recherches afin de découvrir celles qui m’impressionneraient le plus. Van Gogh tendant son oreille coupée à une prostituée. Ce à quoi je voulais en venir c’est à celle qui m’est arrivée pendant l’horrible année que j’ai passée avec ma mère. J’avais été viré de la fac et dans un des rares moments où son sentiment maternel a pu s’exprimer, elle m’a proposé d’aller vivre avec elle à Boca Raton et d’essayer d’y reprendre mes études. Bon, je vais te la faire courte. J’ai laissé tomber au bout de deux mois et pris un boulot chez un entrepreneur en bâtiment. Des tâches subalternes, grimper sur un toit et enlever de vieilles tuiles, aller chercher des cafés ou du matériel, etc., mais j’aimais travailler dehors et j’adorais la paye. Ce type avait une fille de seize ans qui s’appelait Cricket, et trop jeune pour conduire elle lui apportait son déjeuner à vélo tous les midis. Encore au lycée, elle consommait et dealait. Toute petite, très intelligente, irrésistible, une merveilleuse créature. Nous sommes tombés amoureux et elle m’a initié à ses drogues. Puis une nuit où nous étions ensemble elle a fait une overdose, et quand je me suis réveillé, le désespoir m’a envahi. De toute évidence elle était morte et j’ai voulu la rejoindre. Seulement j’ai coupé dans le mauvais sens. Si tu veux vraiment t’ouvrir les veines il faut tailler dans la longueur, pas en travers. Mais tu es médecin, tu sais ce genre de choses. Quoi qu’il en soit, Mère a dit qu’elle avait élevé un homo et un junkie et qu’elle laissait tomber. En réalité elle ne m’avait pas élevé, mais j’étais trop déprimé pour le lui rappeler. Grand-Mère est venue, elle m’a emmené et ramené à la vie, puis elle est morte. Drew était déjà avec Bryson et ils lançaient leur projet de musée. J’ai travaillé pour l’entrepreneur à qui ils avaient confié la rénovation. Comme je l’ai déjà dit, j’aime travailler dehors et je le ferais encore si je n’avais pas chopé ce cancer infantile.
— Il peut se développer jusqu’à la trentaine. J’ai même connu un homme de plus de soixante ans qui en avait un.
— Il a survécu ?
— En toute honnêteté, je n’en sais rien. C’était à la fin de mon stage dans le service d’oncologie.
— Pendant combien de temps dois-tu encore apprendre avant de voler de tes propres ailes ?
— Quatre ans d’internat, deux en psychiatrie et deux en pédopsychiatrie. Puis deux ans de formation pratique postuniversitaire. Ça peut sembler long, mais je sais ce que je veux faire et je suis en chemin pour y arriver.
— J’avais l’intention de lire l’article de toi sur lequel nous sommes tombés dans cette revue de psychiatrie – j’ai oublié le titre, il y avait le mot “surnaturel” dedans, mais il fallait d’abord que je m’inscrive à je ne sais plus quoi et le temps m’a manqué.
— Il s’appelait “Psyché et soma chez l’enfant : l’épisode surnaturel”. En fait je l’ai cosigné avec mon directeur d’études, autrement il n’aurait probablement pas été accepté. Je t’en enverrai un tirage dès que j’ouvrirai mes cartons.
— Tu as toujours été brillant, Marcus.
— Et toi tu as été le meilleur ami que j’aie jamais eu. J’ai passé une partie du CP à t’observer pour apprendre comment te plaire. Et je n’ai jamais arrêté de rêver de toi. Même aujourd’hui. Tu es un membre permanent de mon théâtre onirique – dont la troupe compte environ dix personnes.
— Il y a quelque chose que je voudrais te demander, mais je ne sais pas si je peux.
— Vas-y.
— Tu vas peut-être le regretter.
— Non, je t’en prie, vas-y. »
Siffleur s’est redressé avec, sous l’effort, une grimace de douleur et il a pris une respiration profonde, impressionnante. « Bon, voilà. Qu’est-ce que j’ai fait, ou dit, le jour où je suis venu déjeuner chez toi, qui t’ait donné envie de me tuer le lendemain ?
— C’est quelque chose que tu as dit à l’école.
— Quoi ? Je sais que c’était de ma faute et pourtant je ne m’en souviens pas.
— Tu as parlé de ma mère. Du fait que nous dormions dans le même lit. Tu as dit à tes autres amis : “Marcus est le petit mari de sa mère.”
— J’ai dit ça ? À l’école, le lendemain ?
— Oui.
— C’est marrant, j’ai toujours été certain que ce que j’avais fait avait eu lieu dans votre appartement. Je ne suis pas venu déjeuner ?
— Si mais tu n’es pas resté. Tu es parti fâché avant que Maman revienne avec la pizza.
— Je ne me rappelle rien de tout ça ! Pourquoi est-ce que je suis parti fâché ?
— Je t’avais montré la photo d’un homme que Maman gardait dans son tiroir et raconté que c’était mon père et qu’elle m’apprendrait comment il s’appelait quand je serais assez grand pour être responsable.
— Pourquoi est-ce que ma mémoire l’a effacé ?
— Nous avons tous ce genre de blancs. Soit parce que nous avons refoulé ce qui s’est passé, soit parce qu’un autre souvenir a supplanté l’événement. Tu as pris la photo et tu l’as secouée en t’exclamant : “C’est une image découpée dans un livre ! Ta mère et toi vous êtes tous les deux fous. Il faut que je sorte d’ici.”
— Je ne suis pas resté manger ?
— Non, quand Maman est revenue avec notre déjeuner, je lui ai dit que tu avais senti une crise d’asthme arriver et que tu t’étais dépêché de rentrer chez toi prendre ton médicament.
— Ce qu’il y a de marrant, c’est qu’ensuite je n’ai plus jamais eu de crise. Tu es probablement la dernière personne au monde à m’appeler Siffleur. Et est-ce qu’elle t’a appris ensuite qui était ton père ?
— Non. Comme je te l’ai dit, elle est morte dans un accident quand j’avais onze ans, aussi ne l’ai-je jamais su. Mais ne pas savoir ne me torture plus autant qu’avant. J’ai eu la chance de me lier d’amitié avec un homme, quand je suis allé vivre chez ma grand-tante, et il est devenu pour moi une sorte de figure paternelle. Il est mort, maintenant, mais il est resté là suffisamment longtemps pour me donner une idée de ce qu’avoir un père pouvait être.
— Eh bien moi je ne l’ai jamais su, jamais vécu. Je ne sais pas si Drew t’en a parlé, mais pendant toutes ces années où mon père voyageait pour les Meubles Forster, il avait une seconde famille à Roanoke, en Virginie. Une épouse, des enfants et tout, et ça avant que Maman ne demande le divorce, il a donc été totalement bigame pendant longtemps. Je ne l’ai appris qu’adolescent. Je m’imaginais prendre la voiture jusque là-bas et me présenter à mes demi-frères et demi-sœurs, mais je ne me suis jamais décidé à le faire. À quoi bon ? Je n’ai même pas averti ma mère de ma maladie. Elle se sentirait obligée d’arriver immédiatement de Floride, resterait quelques instants à mon chevet et Drew et Bryson devraient dîner avec elle et elle les blesserait volontairement par ses paroles. Mais écoute, tu es né à Forsterville, ta mère a travaillé pour les Meubles Forster. Vois-tu nous avons toujours pensé que ton père était Mr. Harshaw parce que c’était ce que ta mère disait, mais c’était forcément quelqu’un d’ici.
— En tout cas, il est mort avant ma naissance, elle m’a au moins expliqué ça.
— Tu as toujours cette photo ?
— Elle est en haut, dans mon portefeuille.
— Non, n’y va pas maintenant. Nous devons profiter au maximum de ces moments où je ne dors pas. Mais peut-être que Drew, qui est bien plus vieux que nous, reconnaîtrait ce visage. Merde, j’ai la bouche pâteuse et j’ai encore tant de choses à te demander ! Tu veux bien aller chercher Tobias – il est probablement en train de s’occuper du linge –, un petit coup de bâtonnet hydratant serait le bienvenu.
— Je peux m’en occuper. Où sont les bâtonnets ?
— Non, Marcus, l’intérieur de ma bouche n’est pas beau à regarder. Je ne veux pas que tu voies ça.
— Je suis sûr d’avoir vu pire. Et j’aimerais le faire. Je te promets que ce sera impeccable.
— Ils sont dans le tiroir du haut de cette commode. En paquets individuels. Et tu me promets aussi d’être là quand je me réveillerai, au cas où je m’endormirais ? »
Andrew et Bryson partaient au musée et m’ont proposé de les accompagner.
« Il dort en général plusieurs heures d’affilée, a dit Andrew.
— Mais j’ai promis d’être là à son réveil.
— D’accord. »
« Je voulais te parler de Cricket, Marcus – entre nous, c’était un truc incroyable, et on le savait tous les deux. Mais comme elle n’avait que seize ans… au fond je n’en avais que six de plus. Ce n’est pas beaucoup. As-tu jamais aimé quelqu’un comme ça ?
— Quand j’avais quatorze ans, je suis tombé amoureux de ma psy. Elle en avait cinquante et un.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— Je me suis morfondu, angoissé, j’ai construit des scénarios où je la sauvais d’un danger, d’autres où son mari était mort ou bien l’avait quittée. Finalement j’ai craqué et je le lui ai avoué. Elle m’a expliqué que cela portait un nom, c’était un transfert, un truc qui arrive souvent en thérapie, et si on l’affronte correctement, cela permet parfois d’avancer. “Nous pouvons faire deux choses, Marcus, m’a-t-elle dit. Soit je t’envoie chez un confrère, soit nous nous en occupons nous-mêmes – dans les limites de la thérapie.” Et c’est ce qu’on a choisi. J’ai continué à l’aimer et si je la retrouvais aujourd’hui, je crois que je l’aimerais encore.
— C’est tout ? Ta psy quand tu avais quatorze ans ? Il y a eu quelqu’un d’autre après ça ?
— J’ai partagé un appartement avec une étudiante en médecine pendant un semestre. Ça a commencé… dans une collision passionnée… je ne trouve pas mieux pour le décrire. Alors je lui ai proposé de s’installer avec moi et quand la passion s’est épuisée il n’y a plus eu que deux colocataires qui partageaient le loyer mais ne s’appréciaient pas tant que ça.
— Tu n’as donc jamais connu le grand amour ?
— J’ai le temps. La tortue caouanne n’atteint sa maturité sexuelle qu’une fois trente ans passés. »
Dernier jour à Forsterville.
« Je suis en forme pour toute la journée, Marcus. Tobias m’a fait une injection.
— De stéroïde ? Tu le paieras probablement.
— Je m’en fiche. Tu as dit hier soir avoir gardé pour moi une histoire vraie que tu n’as jamais racontée à personne.
— Je ne pouvais pas. Ils auraient pensé que j’étais mentalement déséquilibré et m’auraient envoyé me faire soigner, ou ils auraient cru que je l’inventais pour avoir l’air d’être quelqu’un d’extraordinaire, un médium. C’est à propos de ce garçon… enfin, de ce squelette sur lequel je suis tombé. Celui des articles de journaux qui t’ont conduit jusqu’à moi.
— Tu étais dégoûté, ou paniqué quand tu l’as senti sous toi ?
— Je m’étais évanoui. Je n’ai appris qu’il était là qu’à l’hôpital. Mais il faut remonter au début de cet été-là. J’avais onze ans, ma mère était morte, et on m’a envoyé vivre avec ma grand-tante sur une petite île de Caroline du Sud… »
J’étais surpris, et honnêtement déçu, de m’apercevoir que moins de vingt minutes avaient suffi pour raconter toute l’histoire de la Villa Chagrin. Comment était-ce possible ? J’avais évoqué par ordre chronologique les semaines de cet été d’il y avait quatorze ans, insérant les événements secondaires nécessaires, la famille perdue dans l’ouragan, le souvenir qu’avait Coral Upchurch d’avoir vu cinquante ans plus tôt Johnny Dace sur la plage. J’avais pris soin de ne pas exagérer la façon dont le garçon-fantôme s’était manifesté : la première fois sur la véranda quand j’avais eu l’impression d’être observé par-derrière ; puis les deux apparitions sur le seuil de la porte ; et enfin le jour où j’avais pris les cachets de Percocet et senti sa grande main dans mon dos, me guidant dans l’escalier de la villa.
« Attends, on va tout reprendre, a dit Siffleur. La première fois, quand tu t’es endormi sur la véranda et que tu as eu l’impression d’une présence derrière toi qui t’observait, était-ce avant ou après que ta tante t’ait parlé de la famille disparue ?
— Après.
— Bon. Maintenant je vais jouer l’avocat du diable. La première fois que tu l’as vu, c’était, as-tu dit, dans le soleil éblouissant d’une fin d’après-midi. Tu es sûr que cette lumière ne t’a pas joué un tour ?
— Non, il avait tout d’une personne réelle debout sur le seuil. Éclairé par-derrière, et donc le visage dans l’ombre, il me regardait et portait une chemise rouge.
— D’accord. Passons à la grande apparition. Au matin où tu es arrivé là-bas à l’aurore, quand tout était crépusculaire et étrange, et où il s’appuyait au chambranle prêt à bondir vers toi. Tu as de nouveau vu sa chemise rouge, déboutonnée cette fois, son nez cassé, la forme de sa bouche, ses jambes arquées sous le jean, ses boots. Exact ? Puis Mrs. Upchurch t’a dit qu’il ne se déshabillait jamais à la plage et portait des chaussures qui auraient pu être des boots. Jusque-là, je suis sur le droit chemin ?
— Un avocat du diable sur le droit chemin.
— Mais ensuite ! Ensuite, tout change. Tu vas aux pompes funèbres et tu vois les os arqués des jambes. Le nez et les vêtements ont disparu, mais il s’avère que ce sont les ossements de Johnny Dace, le garçon disparu dans l’ouragan, les tests ADN le prouvent. Il me semble, Marcus, que tu es bien entré en contact avec son esprit. C’est comme s’il avait eu besoin de toi et toi de lui, et que le temps s’était contracté, ce qui vous a permis de vous sauver l’un l’autre. Il est sorti de cet étroit réduit et repose en paix, et tu es encore là, toi on ne t’a pas encore enterré. Cela a à voir avec la façon dont le temps interagit avec l’esprit, mais c’est toi qui vas devoir nous l’expliquer. Je crois que tu as de singuliers pouvoirs, Marcus. Et je t’autorise à les exercer sur moi.
— Que veux-tu dire ?
— Écoute, si tu as pu entrer en contact avec un garçon que tu n’avais jamais rencontré, et qui était mort depuis un demi-siècle, alors, vu comme nous avons été proches l’un de l’autre, me joindre sera du gâteau. »
Tobias est entré avec un smoothie protéiné et un verre de granité. Il a suggéré que son patient se repose pour être en forme lors de notre dîner d’adieu. Siffleur l’avait organisé et prévoyait de quitter son lit, de s’habiller pour le soir et d’y assister. Tout en se préparant à aider Siffleur à aller aux toilettes, Tobias m’a conseillé une promenade au soleil, « et une petite sieste ne vous ferait peut-être pas de mal, à vous non plus ».
Je n’étais pas sorti de la maison depuis que j’étais reparti garer correctement ma voiture et chercher mon sac le soir de mon arrivée. Quand je me suis mis à marcher, obéissant, j’ai pris conscience de ma fatigue. Comme après une garde de vingt-quatre heures à l’hôpital. Quand vous passiez voir les malades, que vous vous concentriez sur eux, que vous mettiez votre moi de côté pour mieux le retrouver ensuite et le bercer tel un petit animal souffrant. Ça y est. Et moi, alors ?
Tandis que je faisais le tour du jardin de derrière, une, deux et trois fois, j’ai essayé de me rappeler à quoi ce morceau de terre ressemblait lorsque je venais ici, enfant. Je suis passé le long des buis où Siffleur avait vu une peau de serpent accrochée à une branche. (« Regarde, Marcus, on peut même voir où étaient ses mâchoires ! s’était-il écrié. Il s’est probablement frotté contre ces branches pour entamer sa mue et a fini par ramper hors de sa propre bouche ! ») Mais étaient-ce vraiment les mêmes buis ? N’auraient-ils pas dû être plus grands maintenant ? Dans une semi-conscience perçante, j’ai accompli ce rituel mémoriel dans le jardin de Siffleur : là je regarde les buis où pendait une peau de serpent, ou ceux qui les ont remplacés ; là je me souviens de la grand-mère de Siffleur debout sous cet arbre, dos à la maison, tirant sur sa cigarette ; là je m’approche du chemin où Siffleur m’a appris à faire du vélo sur la vieille bicyclette de Drew. (« Arrête de penser et roule, Marcus ! »)
Jusqu’à ce que je me rende compte que je n’étais pas obligé de poursuivre cette marche forcée sur le sentier du souvenir. Comme Tante Charlotte qui ne se sentait ni ici ni là-bas avant un départ, je me retrouvais dans cette espèce d’antichambre entre ce qui prenait fin et ce qui n’avait pas encore commencé. Je me suis écroulé dans un fauteuil de jardin qui sentait vaguement le moisi et laissé aller à un demi-sommeil dans lequel je flottais au-dessus d’une vue aérienne MapQuest de tous les kilomètres que j’avais à parcourir le lendemain entre Forsterville et Nashville.
Nous avons tenu jusqu’au bout de ce dîner d’adieu, tous – enfin presque. Drew, Bryson, Tobias, Shelby et Marcus. Siffleur, habillé, est arrivé en ne marchant qu’avec l’aide d’une canne, Tobias tout près de lui. Il était tête nue, exposant son duvet de lapin. Drew a fait griller du saumon et des légumes dehors sur le barbecue. Il y avait du vin pour ceux qui en voulaient, du thé glacé pour les autres. Et un saladier en argent plein de fruits fraîchement cueillis pour le dessert. À côté de mon assiette était posé un paquet de la taille d’un livre entouré d’un ruban blanc et doré.
« Ouvre-le maintenant », a ordonné Siffleur. Son visage était devenu blême, il s’affaissait dans sa chaise.
C’était un magnifique carnet en cuir aux pages de garde en papier marbré, de ceux dont on se dit qu’on les utilisera plus tard, ou que l’on n’utilise jamais, parce qu’on ne veut pas les abîmer. « C’est de notre part à tous, a précisé Siffleur. Nous avons tous signé la carte, mais je me suis permis d’en rédiger la première entrée. »
Alors que j’écris ces lignes, annonçait son écriture enfantine que je connaissais bien, nous sommes encore tous sous le même toit, sur la même planète, dans le même temps. Quant à plus tard, n’oublie pas !
Et ce ne fut pas tout.
Pendant que nous nous servions de fruits, Siffleur s’est effondré. « Je crois qu’il faut que je m’allonge, Tobias. » Ce dernier l’a quasiment porté jusqu’à sa chambre.
« Marcus, a-t-il dit quand nous nous sommes réunis à son chevet, montre à Drew la photo dont tu me parlais. Il était là bien avant nous, il reconnaîtra peut-être ce visage. »
Je suis monté puis redescendu avec mon portefeuille, et j’ai tendu la photo à Drew, qui après un rapide coup d’œil a relevé les sourcils.
« Je crois connaître cet homme, mais je veux vérifier. Je peux t’emprunter ça un instant, Marcus ? »
Nous l’avons entendu farfouiller dans le salon d’apparat où personne n’allait jamais. Quelque chose est tombé. Drew a juré et éternué trois fois de suite.
« Il faudrait qu’on époussette ces étagères au moins tous les trente-six du mois, a-t-il dit en revenant un livre sous le bras. Bon, j’ai vérifié. C’est la photo de promotion d’Oncle Henry dans l’album 1976 d’Harvard. Il était alors en deuxième année de licence, celle où il a abandonné. Quelqu’un l’a découpée. » Il a ouvert l’album. Sous l’espace vide était imprimé le nom Henry Arthur Forster, Jr.
« Regardez, la photo de Marcus correspond exactement à l’emplacement. Bon, est-ce que vous pourriez maintenant me dire de quoi il s’agit ?
— Marcus t’expliquera, a répondu Siffleur dans un quasi-murmure, le regard exalté, fiévreux. Et tu ne seras pas déçu du voyage. Écoutez, les mecs, il faut que je pique un petit somme et quand je me réveillerai, je serai comme neuf. Alors il faudra me raconter tout ce que chacun a dit, vraiment tout. »
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