Villa Chagrin
Chapitre 37
« Qu’y a-t-il derrière cette porte ?
— Je ne peux pas y entrer.
— Rien n’est impossible. Et comme je suis en toi, tu vas être obligé de venir avec moi. »
L’antidouleur devait être passé dans mon sang car tout semblait… pas exactement mieux, mais une certaine distance assourdissait l’insupportable angoisse. Bientôt ils seraient en train de déjeuner à Charleston, ils étaient peut-être même déjà à table. (« Ce plat de crevettes qu’ils proposent me rappelle le jour où Marcus est arrivé… ») Ils prendraient soin l’un de l’autre. Il la ferait entrer dans une maison de repos à temps. Ils seraient l’un pour l’autre une famille sans qu’il y ait d’engagements entre eux. Chacun l’infaillible de l’autre. Mais j’en souffrais moins maintenant que tout à l’heure.
« Vas-y, tourne la poignée. Ça c’est un bon garçon. Ou plutôt un mauvais garçon. Voici donc le temple interdit. Qu’y a-t-il ici ? »
Un atelier impeccable et en ordre. Un chevalet géant poussé sur le côté là où elle m’avait ordonné de le mettre. Un évier (dont j’avais changé le joint selon ses directives), propre mais où pendaient des chiffons en train de sécher. Le grand panneau de liège dont elle m’avait demandé d’enlever ce qui y était punaisé, reproductions de paysages célèbres qu’elle admirait, esquisses de nuages, cartes postales de ses tableaux et articles de journaux locaux la concernant, était maintenant rempli de petites peintures, toutes de même format. (« J’ai une tendresse particulière pour les dix par quinze, ce qui fait à peu près la taille de ma paume », avait-elle dit à Ron Steckworth le jour où ils étaient venus chercher le cent par cent cinquante.) J’ai posé ma paume sur les feuilles. Ma main était déjà aussi grande que la sienne.
« Qu’est-ce que c’est ? a demandé le Diabolique. Une bande dessinée ?
— Pourquoi ?
— Parce que, pauvre débile, l’histoire se déroule de gauche à droite puis passe à la ligne et va de nouveau de gauche à droite.
— Et qu’est-ce qui te fait croire qu’il s’agit d’un récit ?
— Je suis un lecteur ultra rapide et je l’ai scanné. Ouah-ou, quelle obscénité ! Et quelle maladresse, quels traits grossiers !
— Elle s’est blessée à la main droite. Elle a fait ça de la main gauche. Et peint directement au doigt, je pense. Sauf les premiers.
— Tata Dégueu !
— Tu ne pourrais pas te taire, non ?
— C’était un secret, jusqu’à ce que par hasard la pauvre andouille découvre toute l’histoire. »
Les premiers dessins, réalisés à l’encre, étaient si mauvais que c’en était gênant. On sentait qu’une main tremblante avait lutté pour contrôler ses traits, comme lorsqu’elle avait signé le chèque de remboursement de mon vélo à Lachicotte, alors qu’elle s’était, avait-elle dit, entraînée toute la journée pour y arriver.
Mais malgré leur maladresse, ce qu’elle avait voulu représenter était évident : une petite fille debout devant un homme assis sur un lit. Et chose étrange, les lignes incertaines donnaient une légère impression de mouvement. L’enfant se tenait près des jambes grandes ouvertes de l’homme. Conçue à une plus grande échelle, la silhouette de ce dernier était celle d’un géant penché au-dessus d’elle. Une poupée pendouillant mollement au bout d’un de ses bras, elle tendait l’autre vers l’homme. Ce bras s’arrêtait au poignet. Mais ensuite une main apparaissait et de dessin en dessin se rapprochait de l’entrejambe masculin. Puis des éclaboussures de couleur recouvraient petit à petit les traits à l’encre qui bientôt s’effaçaient totalement. Sur le reste du panneau étaient punaisées des peintures où les deux personnages évoluaient. Il y avait d’abord une valise à côté du lit tandis que la poupée était tombée, jambes écartées, flasques. De l’homme jaillissait ensuite un pénis vert recourbé vers le haut et dont le bout ressemblait à un petit champignon qui s’obscurcissait puis disparaissait derrière la tête de la fille retenue en place par la grande main de l’homme assis.
Elle avait utilisé beaucoup de rose et de vert, rose pour l’enfant, vert pour l’adulte, pourtant il y avait aussi d’autres couleurs. Elle en avait passé plusieurs couches et les deux êtres devenaient de moins en moins humains, formes grotesques d’un mauvais rêve, la tête de l’homme finissant par ressembler à une enclume d’où poussaient deux épaisses cornes vertes, le visage de la fille s’élargissant dans un grimacement sinistre. Où avais-je déjà vu ce genre de peinture aux strates superposées, et ces rictus ?
Elle avait de mieux en mieux contrôlé ses doigts et ses traits s’affirmaient. Au milieu du panneau, on pouvait lire les mots P O U R V O U S S E U L E S , P E T I T E S F E U I L L E S , peints en bleu cerné de jaune.
Voilà pourquoi ce travail me semblait familier. C’était ce à quoi l’artiste allemand avait eu recours quand les nazis lui avaient interdit de peindre : aquarelle sur aquarelle sur papier japonais, ses « tableaux non peints » suffisamment petits pour, si cela s’avérait nécessaire, être cachés.
« Il faut que je sorte d’ici. » Je me suis entendu parler dans un espace creux à l’intérieur de mes oreilles. Et au moment où j’ai prononcé ces mots, mon esprit brumeux est remonté dans le passé et en a rapporté la voix de Siffleur disant exactement la même chose ce fameux jour dans notre appartement, quand je lui avais montré la photo interdite.
« Vous vous donnez beaucoup de mal, vous autres humains pour colorer le mal qui est en vous, a croassé le Diabolique. Combien de pénis verts as-tu comptés ?
— Tais-toi !
— J’ai fermé mon clapet jusqu’à ce que toi, tu prennes la parole.
— Je m’en vais !
— Eh, fais gaffe ! Oh, trop tard. Oh là là. Que faire maintenant ? »
J’avais heurté la table à tréteaux sur laquelle Tante Charlotte avait laissé une petite œuvre en cours à laquelle je n’avais pas prêté attention quand nous étions entrés. L’un des verres en plastique encore plein d’eau colorée avait basculé, la peinture déteignait. J’ai couru prendre des serviettes en papier et il m’a suivi de près. Ou de tout au fond de moi.
« Tu es fichu, cette fois, a commenté le Diabolique quand nous sommes revenus dans l’atelier interdit.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu veux des sous-titres ? Tu as pénétré là sans autorisation, et tu es resté longtemps. Tu n’es plus “le garçon trop gentil”, tu es trop vilain pour qu’on veuille encore de toi, même Tata Dégueu. Surtout Tata Dégueu. Tu as découvert ses cochonneries, désormais elle n’aura plus jamais envie de se retrouver face à toi. Il faut qu’on se tire d’ici en vitesse. Tu ne dois pas être là quand elle s’apercevra de ce que tu as fait. C’est foutu de chez foutu ! Je te couronne roi du gâchis. »
La petite œuvre en cours que j’avais abîmée représentait la petite fille assise seule sur le lit où avait été l’homme. Sur un fond noir, un masque vert géant commençait à apparaître. Le verre que j’avais renversé était malheureusement celui qui contenait l’eau noire.
« Arrête de tamponner, imbécile, c’est encore pire. Et de toute façon, qu’est-ce que tu vas bien pouvoir lui raconter quand elle rentrera ? “Oh Tata Dégueu, un vent étrange s’est mis à souffler de nulle part, j’ai entendu du bruit dans ton atelier, je suis allé vérifier si tout allait bien et j’ai vu ce verre renversé. J’ai essayé d’essuyer de mon mieux avec des serviettes en papier et je n’ai rien regardé d’autre, je le jure.”
— Tu ne te tais jamais ?
— Je suis programmé pour l’ouvrir jusqu’à ce que tu la fermes.
— Mais alors je serai mort.
— J’attendais que tu piges. Voilà le plan. Laisse à Tata Dégueu un mot gentil. Ni trop long ni dramatique. Remercie-la de t’avoir accueilli chez elle. Écris-lui que tu n’es pas le “gentil garçon” que l’on croyait – que tu héberges un modèle de pointe super diabolique – non, idiot, n’écris pas ça, seulement que tu n’es pas celui qu’elle imaginait. Et termine avec : “J’ai décidé d’aller ailleurs.”
» Bon, maintenant je vais te dire une autre chose que tu ne veux pas entendre. Elle va d’abord s’inquiéter. Mais ton départ la soulagera.
— Tu as probablement raison.
— J’en suis certain. Lâche prise, laisse-moi m’occuper de tout. Nous allons emporter le reste des antidouleurs de Tata Dégueu et une bouteille d’eau. Puis hop sur ton vélo – oui, c’est ça, mets ton casque. Pas question que le merdeux de l’autre jour te repère quand tu passeras devant chez ses grands-parents et s’écrie : “Regarde-moi ce pauvre tocard, il a copié ma coupe !”
» Dis-moi, Marcus, maintenant que nous sommes sur la plage et pédalons vers le nord sur le chemin habituel, tu n’as pas l’impression d’aller dans la bonne direction ? Faire enfin face aux horreurs qui te concernent est quand même un soulagement, non ? On ne veut pas de toi, on n’a jamais voulu de toi, tu ne manqueras à personne. Tu n’étais pas désiré à l’époque où Maman vérifiait ses fonds de culotte et que ça ne venait pas. Puis tu as atteint la taille d’un haricot, et elle a paniqué. “Je ne peux pas faire ça, pas toute seule, l’enlever de là sera mieux pour lui que l’élever dans la pauvreté et sans père.” Mais quand tu as été aussi gros qu’un bébé caouanne, elle a compris qu’il était trop tard et s’est soumise au châtiment.
» Et tu crois vraiment que lorsque Tata Dégueu a appris qu’elle était ta seule parente elle est descendue sur la plage danser de joie à l’idée de sacrifier sa solitude, sans parler de son unique chambre à coucher ?
» Attends, il y a pire. Nous n’en sommes pas encore arrivés à cette pensée à laquelle tu essayais d’échapper, celle qui était vraiment trop pour le Gremlin évolutif et qui l’a renvoyé dans l’éther. Pédale un peu plus fort. Pas la peine de vouloir t’armer contre elle, elle est déjà inscrite dans les entrailles pulpeuses et bosselées de ton âme rose. Je vais pourtant me montrer à la hauteur d’un modèle de pointe diabolique et te l’énoncer de ma voix friable.
— Pas encore, s’il te plaît !
— S’il te plaît ne fait pas partie de mon vocabulaire. »
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