Villa Chagrin
Chapitre 13
Tante Charlotte n’était plus que l’ombre d’elle-même quand Lachicotte Hayes et moi l’avons aidée à s’installer dans la Bentley. Disparue, la femme péremptoire et inconditionnellement indépendante. C’était comme si elle avait loué les services d’une doublure, chargée, jusqu’à ce qu’elle puisse retrouver son autosuffisante solitude, de jouer le rôle de l’invalide acceptant avec une humble reconnaissance l’aide offerte par des gens dont la motricité n’était pas entravée.
Elle nous avait attendus stoïque dans le fauteuil de sa chambre d’hôpital, habillée de ses vêtements de la veille, la jambe et le bras insérés dans des plâtres impressionnants. Elle paraissait plus petite, et vaincue. Dans le lit d’à côté une dame regardait un jeu télévisé avec le son bien trop fort. Mais Tante Charlotte aurait aussi bien pu être sourde. Je ne suis pas vraiment là, disait son visage. Quand l’infirmière est arrivée avec le fauteuil roulant, ce qui était « la règle », elle s’est laissé porter dedans pliée en deux puis pousser dehors jusqu’à la voiture de Lachicotte. J’ai pris le déambulateur flambant neuf qu’on lui avait fourni et je l’ai rangé à côté de moi sur la banquette arrière. Avant que Lachicotte ait réussi à l’asseoir dans la Bentley, elle avait déjà murmuré plusieurs mercis à peine audibles sans sembler particulièrement contente de nous voir ni l’un ni l’autre, bien qu’ayant une fois ajouté ensuite mon prénom. Lachicotte n’a même pas eu droit à ça. Elle ne prononçait pas son prénom et je l’ai vue lever les yeux au ciel quand il a essayé de se montrer optimiste. Il lui a attaché sa ceinture, m’a dit d’attacher la mienne et nous sommes partis dans un crissement de pneus. Un bruit qui, à l’arrière, donnait l’impression de rouler à l’intérieur du vent. Lachicotte a dit à Tante Charlotte qu’il m’avait trouvé un vélo et qu’il serait livré chez elle avec ses accessoires plus tard dans la journée. « Je te rembourserai », telle fut sa réponse, elle aussi à peine audible. Elle ne prononça plus un mot de tout le trajet.
Juste avant le pont, Lachicotte a annoncé qu’il allait prendre un « p’tit raccourci » pour passer devant le collège où je devais aller. Il a roulé lentement dans l’allée qui l’entourait tandis que le discret moteur de la Bentley ronronnait doucement, et m’a montré l’endroit où le car scolaire me déposerait. « Quand elle était petite, les jours où sa mère avait cours – elle étudiait la psychologie – je venais chercher la fille de ma deuxième femme ici et l’emmenais avec moi au garage. » C’était un bâtiment de plain-pied auquel on avait ajouté des extensions. Le terrain qui l’entourait était soigneusement entretenu et planté de buissons vivement fleuris. Lachicotte avait voulu bien faire, pourtant à la pensée des bus scolaires, des classes et des récréations, à l’idée que tout ça allait recommencer, je me suis senti mal.
« Parfois, si j’arrivais en avance, a continué Lachicotte, j’entrais et je me promenais dans les couloirs. Il y a une odeur d’école qui te ramène en arrière : plancher ciré, casiers métalliques, chewing-gum. Je garde un très bon souvenir de l’année que j’ai passée au collège.
— Tu n’y as passé qu’une seule année ?
— Puis mes parents m’ont envoyé en pension. C’était l’habitude. Ma sœur aussi a dû partir, le moment venu. Elle aimait beaucoup l’école où elle allait en Virginie. J’ai failli mourir de froid dans le New Hampshire. De fil en aiguille je suis passé par quatre internats différents, mais chaque fois plus au sud et j’avais moins froid, c’était toujours ça de gagné.
— Et ensuite tu es allé à la fac ?
— J’ai tenu un semestre à l’université de Charleston. Puis j’ai suivi ma véritable vocation de mécano. »
Tante Charlotte a poussé un pff plein de mépris.
Quand nous sommes arrivés à la maison, j’ai déplié le déambulateur et avec l’aide de Lachicotte elle a réussi à monter l’escalier et entrer dans la cuisine où elle s’est plantée sur une chaise en annonçant que tout allait parfaitement bien. « Je ne suis quand même pas définitivement estropiée, a-t-elle dit, comme si nous avions laissé entendre qu’elle l’était.
— Tu as peut-être envie de prendre quelqu’un, a suggéré Lachicotte. Si tu veux, je peux te donner quelques noms vite fait.
— Marcus et moi allons nous débrouiller tout seuls, a-t-elle répondu fermement. Mais merci, Lash. » Au ton qu’elle a pris on avait l’impression qu’elle lui donnait congé et il a dû l’entendre ainsi car il est parti, en nous disant de l’appeler si on avait besoin de quelque chose.
« Écoute-moi, Marcus, a-t-elle commencé dès qu’il n’a plus été là. Je veux que tout continue comme avant. Tu devras supporter de me voir sauter à cloche-pied dans la maison, mais en dehors de ça rien ne sera différent – sauf que je ne peux pas peindre ! Il y a peut-être un problème de latéralisation, mais j’ai encore la jambe droite et le bras gauche qui fonctionnent. Je peux m’habiller et me déshabiller sans aide. Je peux aussi aller d’une pièce à l’autre et ouvrir et fermer la porte du frigidaire.
— Mais je tiens à t’aider. Tu as mal ?
— Les antidouleurs font encore de l’effet et il m’en reste. J’ai aussi une ordonnance de renouvellement, mais je crois que je vais la déchirer.
— Non, ne fais pas ça.
— Je ne veux pas devenir accro ou quoi que ce soit de ce genre. Évidemment que tu vas m’aider, Marcus, seulement je ne veux pas que tu te sentes piégé. » Puis elle a ri, ce qui m’a semblé prometteur. « Mais puisque tu es là, est-ce que tu peux m’apporter une bouteille de vin et un verre ? Il va falloir que tu en ouvres une. Je ne peux pas me servir d’un tire-bouchon. Et pendant que tu y es, ouvres-en une autre, ce sera aussi bien. Je crois que je vais dormir tout l’après-midi. Peut-être qu’en me réveillant je découvrirai que tout ça n’était qu’un mauvais rêve. »
Jusqu’où remontait son « tout ça » ? À avant sa chute dans la cuisine ? Ou bien avant que j’arrive ?
Tout était silencieux dans son atelier chambre à coucher quand ils ont livré le vélo, un beach cruiser 1954, fait pour rouler dans le sable. En plus du casque, Lachicotte avait acheté un grand panier que je pouvais accrocher sur le garde-boue arrière pour aller faire les courses au supermarché de l’île, et une petite sacoche qui s’attachait sous la selle.
J’aurais aimé inaugurer mon vélo sur la plage, mais la marée était trop haute. Alors je suis parti sur Seashore Road, qui était parallèle à la mer. Tante Charlotte prenait cette route pour aller à la Villa Chagrin quand elle avait trop de matériel, même si elle devait ensuite le porter à travers les dunes pleines de piquants. C’était aussi celle où Mr. Art Honeywell, fuyant l’ouragan Hazel dans son camion, avait rencontré les parents sans nom qui y marchaient à pied, cherchant désespérément leur enfant sans nom.
Il y avait eu un instant horrible sur le chemin derrière le magasin quand Lachicotte et le vendeur m’avaient regardé comme deux papas gâteau essayer le vélo que j’avais choisi. Et si j’avais oublié comment on faisait du vélo, et si je tombais ? Lachicotte aurait été terriblement gêné. Tous les garçons du monde savaient en faire, bien qu’il m’ait fallu du temps pour apprendre, avec la bicyclette du grand frère de Siffleur. « Ton problème, Marcus, c’est que tu penses que tu vas peut-être tomber, avait dit Siffleur. Arrête de penser et roule. »
J’aurais aimé qu’il me voie sur cette merveille. C’était étrange, mais je pensais à lui comme à un mort, alors qu’il vivait encore, à Forsterville, faisant ce qu’il faisait toujours, alors que le garçon sans nom était pour moi tellement vivant.
Quand Lachicotte et moi étions, afin de parer au plus urgent, allés acheter deux trois bricoles au supermarché en laissant Tante Charlotte dans la voiture, il m’avait donné sa carte de visite, avec son numéro de téléphone professionnel et celui de son portable. « Appelle-moi si tu as besoin de moi, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, a-t-il dit. Elle risque de déprimer. Elle ne pourra pas peindre pendant pas mal de temps et elle déteste être redevable à qui que ce soit. Il faut l’empêcher de s’envenimer elle-même. »
Une fois, Maman avait eu une très mauvaise grippe et je m’étais entièrement occupé d’elle. Je m’assurais qu’il y avait toujours à boire sur sa table de nuit et qu’elle prenait bien les médicaments qu’on lui avait prescrits. Je changeais ses draps et ses taies d’oreiller jusqu’à deux fois par jour et quand elle ne voulait pas manger je lui préparais des choses faciles à avaler (Jell-O, soupe de nouilles au poulet en sachet). Je dormais sur le canapé, je faisais le ménage et la lessive et ensuite mes devoirs. Tante Charlotte n’était pas à proprement parler malade. Elle avait un « problème de latéralisation » et ne pouvait pas peindre, et nous devions l’empêcher de s’envenimer elle-même, quoique je ne fusse pas sûr de ce que Lachicotte avait voulu dire par là.
Mais il y avait une chose que je savais : jusqu’à mes dix-huit ans, elle était ma seule solution autre que la famille d’accueil.
Les pneus de mon vélo vrombissaient agréablement sur la route pavée. À ma gauche il y avait ce que les gens d’ici appelaient le « ruisseau », un bras de mer pourtant aussi large qu’un fleuve où ils pêchaient et attrapaient des crabes. Quel que fût son nom, il fallait un pont pour passer au-dessus de lui et rejoindre le continent. À ma droite s’élevaient de hautes dunes percées de chemins au bout desquels on entrevoyait parfois la mer. Ces chemins menaient aux maisons de plage, quelques-unes plutôt chics, avec des arroseurs automatiques et des arbustes en fleurs, tandis que l’état des autres allait du besoin d’entretien au délabrement total. La plupart avaient leur nom gravé sur le linteau ou inscrit sur un panneau. Villa Rossignol, On n’est pas des saints, Folie Pryor. Ma tante avait-elle refusé d’en donner un à la sienne, ou ne s’en était-elle tout simplement pas occupée ? La maison à gauche de la nôtre, qui faisait face à la plage, appartenait à une vieille dame qui s’appelait Mrs. Upchurch. Elle l’avait baptisée Château de la mer et avait fait graver ces mots sur un bois flotté. Vide presque toute l’année, car la vieille dame n’y venait avec sa gouvernante que de juillet à octobre, le Château de la mer était pourtant fidèlement entretenu par une agence locale. Mrs. Upchurch avait un fils d’âge mûr qui vivait à Washington et de temps en temps lui rendait une courte visite, avait dit Tante Charlotte. Sur la droite, toujours face à la mer, se trouvait une des villas de location les plus décaties de l’île, sans nom et à peine visible derrière les dunes et les herbes hautes, d’où s’échappaient souvent des éclats de rock’n’roll alternant avec le grondement des vagues. C’étaient des locataires de cette maison qui avaient oublié d’aplanir le sable après avoir joué au badminton et entraîné ainsi la mère tortue à confondre bosse et dune.
J’ai imaginé Tante Charlotte très vieille avec une gouvernante et moi, adulte, venant lui rendre visite. Mais je n’avais pas l’impression que cela arriverait un jour. Ce que je pouvais facilement imaginer, c’était une Tante Charlotte très vieille, poussée sur la véranda dans un fauteuil roulant et disant à quelqu’un : « Mon petit-neveu a vécu avec moi quelque temps. C’était un gentil garçon et j’appréciais sa présence. Il m’a beaucoup aidée quand je me suis blessée et que je suis restée immobilisée. Je me demande souvent, assise ici à écouter les vagues, le genre d’adulte qu’il serait devenu. »
La vitesse du vélo me donnait une sensation de puissance. À elle seule, elle créait du vent. Une odeur de poisson émanait du ruisseau. Il y avait dans le ciel des volutes nuageuses avec par endroits des touches de violet. Tante Charlotte et ses ciels. Comment allait-elle passer ses journées si elle ne peignait pas ? La visite des Steckworth datait d’hier seulement ! C’était hier seulement que j’avais vu le jeune garçon sur le pas de la porte. Puis il y avait eu le clair de lune dans le hamac et le bruit sourd et la bouteille cassée, et ensuite les ambulanciers et aujourd’hui le nouveau vélo et la voiture qui était passée devant le collège où tout allait recommencer.
Est-ce que Tante Charlotte dormait encore ? Elle commandait son vin par caisses à un magasin discount de Myrtle Beach et se le faisait livrer. (« Ils ont un bien meilleur choix que sur l’île, et personne ici n’a besoin de se mêler de ce qui me regarde. »)
« Je peux te montrer comment prendre soin de ton vélo », avait assez timidement proposé Lachicotte. Siffleur avait raison, pourquoi ne pas juste rouler et arrêter de penser ? Mais c’était plus facile à dire qu’à faire. « Tu es un penseur, disait Maman. Tu as pris ça de lui. Je t’en parlerai quand tu seras un peu plus grand. Tout ce que tu dois savoir pour l’instant c’est que nous nous aimions, et qu’il t’aurait aimé, s’il avait vécu. Quand tu auras l’âge de comprendre, j’essayerai de répondre à toutes tes questions. »
A-t-il seulement su avant de mourir que tu m’attendais ?
J’avais dit à Siffleur qu’il était mort et je lui avais montré la photo que je ne devais pas montrer, celle de l’homme qu’elle gardait dans une boîte en fer dans le tiroir du bas. Une petite photo posée en noir et blanc, son visage morose.
« Je ne le connaissais pas encore, a dit Maman. Il était plus vieux que ça quand nous nous sommes rencontrés. Mais il n’en avait pas d’autre à me donner. Le jour où elle a été prise, il n’était pas dans un endroit où il avait envie d’être. Quand il décidait de sourire, il illuminait le monde. »
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