Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 23 sur 43

Pages du PDF

Villa Chagrin

Chapitre 23

 

Alors que l’heure d’aller me coucher approchait, j’ai commencé à me sentir mal à l’aise. D’habitude, j’étais heureux à l’idée de pouvoir refermer la porte de ma chambre, l’ancienne chambre de Tante Charlotte, sachant que plus rien ne me serait demandé jusqu’au lendemain matin. Pendant au moins huit heures, je n’avais plus à me montrer intelligent, serviable ou empathique. Je pouvais m’écrouler sur les oreillers, dégagé de toute responsabilité, et m’endormir.

Mais une nouvelle peur m’empêchait d’avoir envie de dormir. Elle était plus intense que la pire de celles que j’avais imaginées dans l’ordre du surnaturel (pourrais-je survivre à un long face-à-face avec le garçon-fantôme sans devenir fou ?) et plus forte que la pire de celles qui me hantaient dans le monde réel (pourrais-je survivre si Tante Charlotte me renvoyait et tout recommencer dans une nouvelle famille d’accueil ?).

Ce que je craignais, ce soir-là, c’était de replonger dans le rêve de la nuit précédente dès que je serais endormi. De me retrouver sur le pas de la porte du bel appartement de ma mère alors qu’elle venait de me parler de ce merveilleux frère qui dormait dans sa chambre à lui, de regarder derrière elle et de voir tout au fond une porte qui s’ouvrait lentement. Je ne croyais pas être capable de supporter un tel face-à-face.

Afin de repousser l’instant fatidique, une fois la nuit tombée, je suis ressorti encore deux fois. J’ai tout d’abord fait le tour de la dune qui protégeait notre nid. Je me suis mis à quatre pattes et j’ai reniflé le sable. Aucune nouvelle odeur. J’ai éclairé avec ma torche à infrarouge le thermocouple planté dans le sol : pas de hausse de température. La seconde fois, je suis allé m’asseoir en tailleur sur le sable et j’ai parlé aux embryons de tortue de la même manière que Maman me parlait le soir si elle en avait encore la force. Elle me racontait des histoires de quand j’étais tout petit. (« Nous nous regardions. Je ne me lassais pas de te regarder et de te voir me regarder. Tu étais si neuf, et si tu n’avais pas encore l’usage de la parole je voyais tes pensées et tes humeurs se refléter sur ton visage. ») Ou elle en inventait à propos de notre avenir, de la façon dont nous allions triompher.

Alors j’ai dit aux embryons combien ils étaient en sécurité dans leurs œufs et quel grand voyage les attendait. (« Vous êtes programmés pour ça, ne vous inquiétez pas, vos ancêtres l’ont fait pendant plus de quarante millions d’années. Vous allez sortir de votre coquille – la briser avec votre “diamant”, cette petite protubérance dure au bout de votre museau – et faites ensuite attention à ne pas vous épuiser en grimpant car vous aurez besoin de toute votre énergie plus tard. Vous n’êtes qu’à cinquante centimètres de la surface, et vous pourrez grimper sur vos frères et sœurs qui grimperont à leur tour sur vous, vous vous empilerez et formerez un élévateur fonctionnant au ralenti, puis vous pointerez la tête au-dessus du sable et trouverez le chemin que nous aurons tracé pour vous jusqu’à la mer. Suivez-le et ne vous en détournez pas, ne montez pas sur les côtés – et si vous le faites, une main humaine vous guidera tout doucement à nouveau vers le sillon. Il vous faudra environ un quart d’heure pour ramper à une vitesse de trois mètres par minute de votre nid jusqu’à l’eau. Nous vous escorterons tout du long afin de vous protéger des crabes fantômes. Mais nous ne pouvons pas vous transporter dans nos mains parce que vous devez sentir l’odeur du sable afin de vous souvenir du chemin à parcourir quand, adultes, vous reviendrez ici. »)

J’ai fini par dormir, mais je me suis réveillé tôt, dans l’étrange pénombre qui précède le matin. J’ai échappé à la suite de l’histoire du frère, telle a été ma première pensée. Puis je suis resté totalement immobile afin de retrouver un autre rêve qui s’effaçait – ce n’était pas un cauchemar, pas même ce qu’on pourrait appeler un mauvais rêve, puisque je voulais en garder certaines parties. J’en ai sauvé tout ce que j’ai pu, puis, vite, j’ai fait mon lit, je me suis habillé, j’ai mangé debout dans la cuisine et je suis parti à vélo vers le nord de l’île. Le ciel ne s’était pas encore séparé du gris plat de la mer. Je n’étais jamais sorti si tôt. Aucun être vivant n’apparaissait sur la plage vide.

« C’est comme un jeu vidéo, m’avait expliqué Siffleur dans le rêve que j’avais voulu prolonger. Mais ce dont tu dois te souvenir, Marcus, c’est que nous sommes dans l’écran. Quelqu’un d’autre est aux commandes. » Nous devions, disait-il, éviter les « poudres de couleurs ». Quand le jeu commençait, celui qui jouait essayait de jeter ces poudres sur nous à travers de minuscules trous. Nous pouvions déjà les voir s’amasser dans leurs caissons et attendre d’être envoyées sur nous, épaisses couches rouges, jaunes et bleues comme dans les tableaux non peints de l’artiste allemand que Tante Charlotte m’avait montrés sur son ordinateur. Siffleur disait que pour survivre nous devions continuellement être sur nos gardes. Quand la poudre nous touchait, il fallait vite l’essuyer. « Que se passe-t-il si nous n’enlevons pas tout ? » lui ai-je demandé. « S’il y en a trop sur toi, a-t-il répondu de sa fine voix rauque d’asthmatique, les couleurs t’effaceront et tu seras piégé dans l’écran à jamais. » Bien que ce rêve ait eu des aspects effrayants, passer un moment avec Siffleur avait été agréable.

Le vent sifflait dans mes oreilles tandis que je fonçais vers le nord sans avoir mis mon casque, que je gardais attaché à l’arrière de ma selle. Les vieux ne s’embêtaient jamais à en mettre quand ils roulaient le matin sur la plage. Rester dans cette zone étrange, entre la nuit déjà finie et le jour pas encore commencé, me rendait nerveux. C’était comme si la plage avait été ensorcelée. La vague lueur dans laquelle j’avançais semblait s’entortiller autour de moi et me pousser en avant vers ce qui m’attendait, quoi que ce fût.

J’ai souvent repensé à ce matin-là, et chaque fois calculé que les dix ou douze minutes que j’ai dû mettre, en pédalant de toutes mes forces, pour atteindre la Villa Chagrin auraient dû largement donner à l’aube le temps de naître. Mais à l’époque, j’ai eu l’impression que la pénombre m’avait accompagné d’un bout à l’autre du chemin, comme une fidèle couverture nuageuse. Elle était encore là quand je suis descendu de mon vélo et l’ai caché entre deux dunes, puis quand j’ai rampé dans le sable sous les fils barbelés entre les panneaux d’interdiction d’entrer. C’était comme si le temps, la lumière et le son avaient conspiré et décidé de rester suspendus afin que je subisse de plein fouet l’impact de ce que je voyais.

Il était là sur le pas de la porte, tel qu’il voulait se montrer, et non tel que je l’imaginais. Je n’en revenais pas de l’éclat qui se dégageait de lui. Il était plus fort, plus vif et, contrairement à notre dernière rencontre, il ne s’avachissait pas, il n’attendait pas passivement de voir ce que moi j’allais faire. Il s’arc-boutait contre le chambranle, se poussait en avant des deux mains (j’ai vu ses jointures saillantes, ses doigts ouverts), silhouette prête à bondir après avoir été trop longtemps prisonnière.

J’ai vu le long visage étroit, les joues creuses, les petits yeux noirs comme des raisins profondément enfoncés dans les orbites, le cou long et souple, le nez de traviole, comme s’il avait été cassé et mal remis. J’ai vu la bouche large et les lèvres fines, les longues jambes minces en jean, légèrement fléchies, et les boots noires. La chemise rouge passé était toujours la même, mais cette fois déboutonnée, laissant voir la poitrine bien découpée d’un homme.

J’ai ressenti la même chose qu’en me trouvant, au détour d’un couloir à l’école, face à un garçon plus grand que moi. Il est là devant toi, cet être totalement autre ; et toi tu es pile au centre de son attention, et tu n’as pas la moindre idée de ce qui va se passer.

Je ne sais pas si la lumière du jour avait chassé l’obscurité, mais je me souviens d’avoir accueilli avec reconnaissance deux remarques qui se sont présentées à moi comme deux solides piliers de réalisme auxquels me retenir, alors que le garçon-fantôme semblait prêt à se précipiter en avant. J’ai tout d’abord calculé que si l’on prenait comme mesure étalon un laps de temps continu, il avait passé là plus de temps que tous ceux qui avaient habité la villa depuis 1804. Puis, en voyant ses mains aux jointures saillantes tendues contre le chambranle, je me suis posé une question d’ordre pratique, du genre de celles auxquelles Charlie Coggins aurait pu penser : pourquoi est-ce que personne ne s’est donné la peine de remplacer cette porte, ou au moins de clouer quelques planches afin de ralentir la dégradation des lieux ? Avoir ainsi injecté un certain pragmatisme dans la situation est peut-être ce qui m’a permis de rester là aussi longtemps que je l’ai fait. Était-ce assez longtemps pour me permettre de juger avoir atteint le niveau de tolérance maximal que je pouvais assumer sans devenir fou ? Ou est-ce que mon cerveau primitif m’a entraîné dans la fuite sans profiter du luxe de la pensée ?

Ce jour-là je n’avais même pas encore monté les marches pourries qui menaient à la véranda. Tout ce que je sais c’est qu’à un moment j’étais debout dans le sable en dessous de lui, nous nous sommes regardés dans les yeux et je suis resté subjugué, et ensuite je me suis retrouvé loin de la villa, tourné vers l’océan. Le premier son qui m’est revenu est celui de mon cœur battant à toute vitesse dans ma poitrine. Le bruit des vagues a suivi, puis les cris des oiseaux, et le jour l’a définitivement emporté. Je savais qu’en me retournant je ne verrais maintenant plus qu’une maison en ruine et une porte béante.

Je me suis alors rendu compte que je n’étais pas seul au bord de l’eau. Non loin de moi se trouvait une femme qui tenait un golden retriever en laisse. Ils regardaient les rouleaux se briser, aussi immobiles que des statues, comme jouant à celui qui resterait le plus longtemps sans bouger. Le chien portait un gilet vert foncé marqué d’un numéro et d’un insigne. La femme avait à peu près l’âge de ma mère, la même petite silhouette bien droite et le même teint. Mais elle avait les moyens de soigner son apparence. Maman m’avait souvent expliqué en voyant certaines femmes ce qui trahissait chez elles le fait qu’elles avaient de l’argent. « Des cheveux comme ça coûtent une fortune. On dirait que certaines mèches sont simplement blondies par le soleil, mais il s’agit en fait d’un savant balayage. »

Soudain, le retriever s’est lancé vers une vague et la femme a tiré sur la laisse et murmuré quelque chose. Le chien s’est assis, comme de nouveau pétrifié. Le processus s’est répété. Je trouvais cruel d’amener un chien au bord de l’eau et de ne pas le laisser jouer dans les vagues. Plus ils tiraient chacun dans un sens à tour de rôle, plus je m’indignais.

La femme et le chien m’ont tous les deux regardé approcher. Elle avait une expression interrogative mais pas inamicale. Comme si elle savait déjà ce que j’allais demander.

« Pourquoi ne peut-il pas aller dans l’eau ?

— Ce ne serait pas une bonne idée. Nous l’éduquons pour qu’il devienne chien d’assistance. Normalement, Barrett est le chien le plus calme que tu aies jamais rencontré, mais quand nous l’avons amené ici, dès qu’il a entendu le bruit de la mer il a commencé à s’agiter et quand il a vu les vagues il est devenu fou. » Elle avait le même genre d’accent que Lachicotte, quoique moins prononcé.

« Il doit aider un aveugle ?

— Non, un vétéran handicapé. C’est un nouveau projet. Les hommes de la prison maritime de Charleston entraînent les chiens. Mon mari et moi sommes bénévoles. Nous prenons les chiens un par un pendant les week-ends et les vacances afin de les accoutumer à de nouvelles expériences. Bruits inattendus et tout ce qui peut détourner leur attention. Cet après-midi, mon mari emmène Barrett sur un champ de tir et ensuite sur une aire de jeux.

— Qui l’a appelé Barrett ?

— Les hommes de la prison maritime. Chaque chien porte le nom d’un soldat tué en exercice. C’est bien, non ?

— Vous savez avec qui Barrett va aller ?

— Pas encore. On en décide lors de la dernière semaine de dressage. La liste d’attente est longue et elle s’allonge constamment. Cette guerre d’Irak est tellement étrange, tellement affreuse. Je ne savais pas qu’on pouvait recevoir tant de blessures différentes et survivre.

— Peut-être que le vétéran blessé qui aura Barrett vivra près de la mer et qu’ils iront se promener sur la plage et que Barrett pourra un peu patauger dans les vagues.

— C’est mignon de penser ça. Allez Barrett, ça suffit pour aujourd’hui. Ravie d’avoir bavardé avec toi. Passe une bonne journée. »

Pour rentrer, j’ai mis mon casque. Les vieux et les sportifs matinaux arrivaient les uns après les autres sur la plage, des chiens couraient entre l’eau et leur maître, puis bondissaient loin de ces derniers pour courser d’autres chiens et les renifler, activités qui ne feraient jamais partie de la vie de Barrett. Et cependant quelqu’un allait l’aimer et avoir besoin de lui. Il aurait un magnifique panier dans une maison qui deviendrait définitivement la sienne. Il se sentirait, à la manière quelle qu’elle soit dont les chiens sentent, indispensable pour son vétéran.

Avoir fui aussi lâchement devant le garçon-fantôme me décevait. Je n’avais pas été capable de saisir l’occasion qui m’était offerte. Jamais il ne s’était montré aussi distinctement et je n’avais pas pu le supporter.

J’étais certain de ce que j’avais vu. Et aussi de ne pouvoir en parler à personne. Ce que je ne savais pas c’était si j’étais ou non différent des autres enfants de mon âge. Est-ce qu’un autre individu de onze ans pouvait avoir eu une telle expérience ? Peut-être, mais à mon avis personne d’autre que moi ne l’aurait eue. Pourquoi ? Il m’a fallu faire un effort de raisonnement pour l’expliquer. C’était parce que la série d’événements qui avait abouti à cette matinée était inséparable de ce que j’étais, de mon histoire, de ma personnalité. Le garçon-fantôme était lié à ma vie et en même temps il était une entité en lui-même. Mais comment était-ce possible ? Comment pouvait-il être les deux à la fois ? Est-ce qu’il n’y avait pas le réel d’un côté et l’imaginaire de l’autre ? Ou est-ce que ces deux mondes étaient eux-mêmes liés ?

Je n’avais personne à qui le demander. Il aurait fallu pour répondre à de telles questions un être sage et plein d’expérience, une personne mûre qui aurait pris note de tout ce que je lui aurais raconté et m’aurait fourni une définition, un diagnostic, un concept suffisamment large pour contenir l’ensemble de la situation. Il existait sûrement des gens comme ça dans le monde – mais pas dans celui où j’avais vécu jusque-là. Plus tard, peut-être y aurait-il un professeur exceptionnel, comme celui des cours du soir de Maman qui jusqu’à sa mort avait généreusement partagé ses connaissances, quelqu’un à qui demander son avis et sur qui compter, qui savait des choses que j’avais besoin de savoir et qui, s’il ne les savait pas, m’apprendrait à les découvrir.

OceanofPDF.com