Villa Chagrin
Chapitre 21
Obsédé par les questionnaires d’équivalence de fin d’études, je me suis endormi tard ce lundi-là. Je fermais les yeux, je pointais du doigt un des quatre manuels, je l’ouvrais au hasard et répondais à la première question sur laquelle je tombais. Dans un marché libre, quelles sont les différentes façons dont les prix sont fixés ? Qu’est-ce qui distingue le squelette d’un ptérosaure de celui d’un oiseau ? Quelles tendances conflictuelles peut-on discerner au sein de l’éthique démocrate ? (Réponse correcte : devoir envers soi-même versus devoir envers la société.) Quand je me trompais, je notais au crayon mes initiales en face de la bonne réponse. La nuit passait et j’étais de plus en plus excité. Il me semblait totalement possible de réussir ces tests. Bien que j’aie toujours eu de très bonnes notes en maths, cette partie de l’examen d’équivalence ferait baisser ma moyenne car je n’avais encore jamais étudié la géométrie et ne connaissais que les bases de l’algèbre. Mais des réponses brillantes dans les autres matières pourraient contrebalancer ce handicap. Si je m’y mettais sérieusement, j’obtiendrais cette équivalence sans jamais être allé au lycée. Je pourrais entrer directement à la fac et laisser Tante Charlotte retrouver son intimité et attendre avec impatience les vacances pour me voir. Elle serait fière de moi, peut-être même lui manquerais-je.
Le lendemain, je me suis réveillé bien plus tard que d’habitude, je l’ai tout de suite vu à l’angle selon lequel le soleil frappait le devant de la maison. L’heure des chiens gambadant en liberté sur la plage était passée depuis longtemps. Encore allongé, tout en me détestant d’avoir raté la partie de la matinée que je préférais, j’essayais de me remémorer le rêve dont je venais de sortir. J’ai entendu Tante Charlotte fourrager dans le frigidaire puis claudiquer jusqu’à son atelier et en fermer résolument la porte. (Personne n’entre sans y avoir été invité. Toi comme les autres, Marcus.) Une fois debout j’ai immédiatement fait mon lit, habitude prise des années plus tôt afin d’éviter à Maman une charge supplémentaire et de garder en ordre notre petit appartement. Et que j’avais conservée pour que Tante Charlotte ne pense pas que j’étais un véritable cochon si jamais elle décidait de jeter un œil dans ma chambre – qui avant était la sienne. Je me suis vite habillé, j’ai avalé une poignée de céréales que j’ai fait descendre d’une lampée de lait.
Alors que je roulais vers le nord, à la troisième ou quatrième poubelle jaune je me suis souvenu de mon rêve. Il m’est revenu d’un seul coup, un choc dans l’estomac. J’avais enfin rêvé de ma mère. C’était la première fois que je la revoyais de face. Maman en grande forme, souriait, m’ouvrait la porte d’un appartement beaucoup plus beau que ceux dans lesquels nous avions vécu. Spacieux, lumineux, tout y était propre et neuf. Maman aussi paraissait toute propre et neuve. Plus fraîche, plus jeune, libérée de ses fardeaux.
« Je ne t’en ai jamais parlé, Marcus, a-t-elle dit d’une voix surexcitée, mais j’ai un autre fils. Ton demi-frère.
— C’est Mr. Harshaw son père ?
— Je ne crois pas que cela ait la moindre importance, et toi ?
— Plus vieux ou plus jeune que moi ?
— Plus vieux. Oh Marcus, c’est un homme merveilleux. Maintenant il va s’occuper de moi. Je voudrais que vous fassiez connaissance, mais en ce moment il dort. Il travaille très dur.
— Il est… dans ta chambre ?
— Mon Dieu, non, pourquoi y serait-il ? Il a sa chambre à lui. »
Se vouloir rassurant en se disant « ce n’était qu’un rêve » est complètement idiot. Jamais je n’ai ressenti une tristesse aussi grande à l’état éveillé que lorsque ma mère, en pleine forme, surexcitée, se sentant en sécurité grâce à la présence d’un autre m’a appris qu’elle avait un fils meilleur que moi en train de dormir dans la chambre qui lui était réservée, à lui. Dans ce rêve j’ai vécu l’horreur absolue que ressent celui qui est rejeté quand il comprend qu’il a été supplanté, qu’il n’est plus l’objet principal de l’amour de quelqu’un. Puis le déni frénétique (« Ce n’est pas vrai, ce n’est pas définitif, je peux la récupérer ! ») suivi de la douleur du désespoir et de l’envie de mourir.
À Jewel le soir de septembre où Maman est arrivée à la maison triomphante après avoir souscrit pour mon onzième anniversaire une assurance-vie (« Vingt-quatre dollars par mois, mais je sais maintenant que quoi qu’il arrive, tu seras toujours à l’abri du besoin »), je n’ai rien trouvé à dire d’autre que : « Dommage que les enfants ne puissent pas prendre une assurance sur la vie, si je mourais le premier, tu pourrais arrêter de nettoyer les toilettes des autres. »
Et pendant l’hiver, le dernier que nous devions passer ensemble, quand elle était serveuse le jour au Waffle House qui venait d’ouvrir près de l’autoroute, et femme de ménage le soir dans les bureaux de la Direction du logement, elle avait prédit avec un enjouement forcé : « Maintenant les choses vont aller mieux, Marcus, je le sens. » Et comme un imbécile je lui avais répondu : « C’est probablement que nous avons touché le fond et qu’il n’y a rien d’autre à faire que remonter. »
Lors de notre première année à Jewel, lorsque Maman travaillait à la finition des meubles fabriqués par la menuiserie Mountaintop, elle est rentrée un soir quasiment en extase. « Oh Marcus, j’aurais voulu que tu entendes la chanson qui vient de passer à la radio. Elle m’a tellement émue que je suis restée dans la voiture jusqu’à ce qu’elle se termine. Tu te souviens du capitaine Kirk ? (Comment aurais-je pu ne pas m’en souvenir ? Siffleur m’avait offert la série originale de Star Trek. Il l’avait achetée sur eBay en cassettes car Maman et moi n’avions pas d’autre lecteur.) Il vient de sortir sous son vrai nom, William Shatner, un album qui s’appelle Has Been, et dans le refrain du morceau-titre il y a cette phrase, “J’attends toujours”, qui m’a donné des frissons dans tout le corps. Parce que c’est exactement ce que je ressens. J’attends toujours ! Il psalmodie les paroles avec la voix vibrante du capitaine Kirk sur une musique envoûtante. » Baissant de plusieurs notes son registre habituel, Maman en a repris des passages, rêvant de succès… j’aurais été le meilleur… ce que j’aurais pu faire… tombant, tombant… j’ai de nouveau peur.
« C’est merveilleux ce que l’art accomplit, tu ne trouves pas, Marcus ? J’étais tellement triste, parce que ça ressemblait trop à ma vie, et en même temps je me suis sentie vraiment humaine… et incroyablement vivante. »
Ensuite, alors que les choses allaient de mal en pis, mes plaintes prenaient une forme ironique grâce aux paroles de Has Been. Chaque fois que Maman annonçait une nouvelle « compression » j’imitais la basse du capitaine Kirk et psalmodiais tombant, tombant… j’ai de nouveau peur. Ou j’attends toujours. Elle riait, mais je voyais bien que ça la blessait.
Tout en pédalant le plus vite possible pour passer avant la marée montante du milieu de matinée, je parlais déjà au garçon-fantôme, lui racontais tout ce qui était arrivé depuis la dernière fois où j’étais allé là-bas. (« Rien d’étonnant à ce qu’elle soit allée se chercher un meilleur fils. Mais voilà ce qui m’inquiète : bien qu’ayant été un mauvais fils peut-être que je l’aimais autant que je suis capable d’aimer qui que ce soit ? Est-ce que tu as déjà ressenti ça ? Est-ce que tu as aimé quelqu’un en particulier quand tu étais vivant ? Est-ce que tu as pensé que tu n’étais pas capable d’aimer assez ? Mais pour toi maintenant, tout cela est fini. Ton existence est arrivée à terme. Je t’envie. Est-ce que ça vaut la peine de continuer à vivre, sachant que je n’ai pas soutenu ma mère, que j’ai peur de la nouvelle école et que je me demande dans combien de temps Tante Charlotte en aura assez et se débarrassera de moi ? Pourquoi ne pas lui épargner la culpabilité qu’elle ressentira de m’avoir renvoyé ? Et à quoi bon « grimper à l’échelle » quand tu sais que tu ne trouveras jamais ta place là-haut au milieu des nantis ? Est-ce que tu avais des pensées de ce genre quand tu étais vivant ? »)
La tentation se présenta d’elle-même. Puis elle prit la forme d’un défi, puis d’une nécessité, je devais le faire, je n’avais pas le choix. C’était le jour idéal pour monter sur la véranda de la Villa Chagrin et m’asseoir face à la porte.
Quand on en vient à souhaiter être au terme de sa vie et qu’on n’a pas le courage de soi-même y mettre fin, le mieux n’est-il pas de chercher à y arriver autrement ? J’allais faire face à la porte et y rester avec l’espoir d’être anéanti. Je ne serais certainement pas le premier à mourir de peur.
Mais mon plan a avorté quand j’ai aperçu de l’autre côté du dernier virage des gens autour de la Villa Chagrin. Charlie Coggins, l’agent immobilier, était avec deux hommes habillés d’une sorte d’uniforme d’été. L’étrange véhicule amphibie de Coggins que Lachicotte avait aidé à assembler était garé à côté d’un camion blanc qui portait un insigne. Les hommes en short regardaient à travers des instruments montés sur trépieds, Coggins tournait autour d’eux. Je pouvais soit me cacher derrière les dunes et attendre leur départ, soit rentrer à la maison avant que la marée haute m’oblige à passer par la route. Je n’étais plus d’humeur. Il valait mieux revenir le lendemain à mon heure matinale, avoir les lieux pour moi seul.
Quand j’ai retrouvé la maison de Tante Charlotte, il y avait la jeep à peinture camouflage d’Ed Bolton garée devant nos dunes et il était là, avec son chapeau écrasé, respectueusement accroupi à côté du nid de tortue.
« Je jette un coup d’œil, a-t-il dit et ses genoux ont craqué quand il s’est relevé pour me saluer. La pluie qui est tombée hier pourrait changer le début du compte à rebours. D’où viens-tu ? »
Je lui ai dit que j’aimais aller tous les matins à vélo au nord de l’île pour mettre de l’ordre dans mes pensées. « Mais aujourd’hui je suis parti trop tard et il y avait déjà du monde à la Villa Chagrin. Un agent immobilier que je connais, Mr. Coggins, et deux autres hommes qui prenaient des mesures. Ils étaient en uniforme et se servaient d’instruments montés sur des trépieds.
— Short noir, chemise grise et casquette bleue ?
— Comment vous le savez ?
— Ingénieurs militaires. Coggins sait qu’il ne se débarrassera jamais de cette propriété sans l’appui des experts.
— Mais l’autre jour un monsieur qui venait de Chicago semblait intéressé.
— Il a renoncé. Personne ne veut commencer à construire une auberge au bord de l’eau et la voir s’effondrer avant même qu’elle soit terminée.
— Comment êtes-vous au courant de tout ça ?
— Ici, tout le monde sait tout sur tout le monde. Il n’y a que trois autres maisons entre la Villa Chagrin et la nôtre, alors évidemment nous dressons nos antennes. Voilà ce qui va se passer : les ingénieurs militaires vont réaliser leur étude et recommander l’utilisation de géotubes. Et comme ces trucs-là coûtent une fortune, tous les propriétaires du nord de l’île devront voter pour ou contre. Coggins va se retrouver coincé à jamais avec ces parcelles, à moins que quelqu’un ne soit assez idiot pour les acheter sans que dans l’avenir la protection du littoral soit garantie.
— C’est quoi, les géotubes ?
— D’énormes boudins faits de textiles spéciaux posés sur le sable sous la ligne des hautes eaux. Ils sont remplis d’un mélange d’eau et de sable et peuvent généralement arrêter les vagues immenses que créent les ouragans. Attention, je dis bien généralement, mais pas toujours.
— Comment la pluie peut-elle influer sur notre compte à rebours ?
— Elle rafraîchit le sable. À ce stade de leur développement, les embryons préfèrent la chaleur. C’est pour ça que nous détectons toujours avec nos thermocouples une rapide hausse de température quand l’éclosion est imminente. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as l’air troublé.
— C’est juste que j’aimerais en savoir autant que vous sur la façon dont les choses fonctionnent dans le monde.
— Respire un peu, mon garçon. Si tu continues à poser des questions au rythme où tu les poses maintenant, tu seras un grand sage avant d’avoir trente ans. »
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