Villa Chagrin
Chapitre 27
Tante Charlotte et moi prenions notre unique repas quotidien commun. « Sa mère m’a dit que Billy était d’une beauté renversante. Tu le connaissais ?
— Bien sûr. Lors de ce premier été où je retapais la maison, pendant son séjour sur l’île, il est venu ici tous les jours. Il était fasciné par les travaux et bavardait interminablement avec les jeunes gens au corps de rêve qui s’en chargeaient. Il était beau, indéniablement beau. Et charmant avec moi, mais je savais qu’il n’était pas de ce bord-là, et il savait que je savais.
— Et à ton avis, sa mère le savait ?
— Je crois qu’en bonne sudiste distinguée, elle ne voyait que ce qu’elle voulait voir.
— Elle n’était pas encore en fauteuil roulant, à cette époque ?
— Oh non. Elle allait constamment par monts et par vaux. Puis, il y a environ dix ans, quand elle est partie prendre l’avion pour Washington afin de voir Billy, arrivée à l’aéroport elle s’est tout bonnement effondrée et ils l’ont transportée d’urgence à l’hôpital. Sa colonne vertébrale s’était désintégrée. Selon Lachicotte, elle peut encore se mettre au lit toute seule et n’a pas besoin d’aide pour aller aux toilettes. Tu es vraiment un bon garçon, Marcus, de faire leurs courses et de lui rendre visite tous les après-midi.
— C’est une des personnes les plus fascinantes que j’aie jamais rencontrées.
— Tu as connu beaucoup de personnes âgées ?
— J’oublie son âge. Nous parlons de choses intéressantes – elle effectue des recherches archéologiques sur elle-même afin de pouvoir se passer de son nom. Elle refuse d’être appelée Mrs. Upchurch et voudrait aussi ne plus avoir besoin de “Coral”.
— J’ai l’impression de rater quelque chose.
— J’ai rarement été en compagnie de personnes âgées. Avant Coral, l’image que je m’en faisais était inspirée par la mère de notre propriétaire. Elle s’appelait Mrs. Mal. C’était son nom, je te jure. Et sa fille, notre infernale propriétaire, s’appelait Mrs. Michante. Maman et moi les avions surnommées Mal et Méchante.
— En quoi était-elle une infernale propriétaire ?
— Tu veux vraiment le savoir ?
— Mal et Méchante – qui ne serait pas curieux ?
— Eh bien, quand nous nous sommes installés dans son appartement du premier étage de Smoke Vine Road – c’était à Jewel, là où je vivais avant de venir ici –, Mrs. Michante a passé un marché avec Maman. Elle baisserait notre loyer de cinquante dollars si je tenais compagnie à sa mère, chez elle au rez-de-chaussée, tous les jours après l’école. Cela lui permettait d’avoir un peu de temps libre et lui évitait de payer quelqu’un jusqu’à six heures et demie, quand arrivait l’aide à domicile. La vieille Mrs. Mal ne posait pas beaucoup de problèmes. Elle restait couchée dans sa chambre avec sa bouteille d’oxygène et sa télé. Et elle portait une couche au cas où… enfin tu vois. J’ai pris l’habitude de faire mes devoirs avec le bruit de la télé. Elle regardait une de ces chaînes qui passent de la musique sirupeuse, encore et encore. Je devais régulièrement vérifier qu’elle n’avait pas arraché les tubes de son nez, et j’avais différents numéros de téléphone à appeler en cas d’urgence. Je ne suis pas certain qu’elle ait su que je n’étais pas Mrs. Michante. L’aide à domicile du soir était souvent en retard et j’étais supposé l’attendre. Alors Maman et moi ne dînions pas avant huit heures, ou plus.
— Cette femme profitait de vous.
— Mais ce n’est pas tout. La nièce de Mrs. Michante est venue les voir et Mrs. Michante a dit à Maman que j’avais bien gagné quelques vacances et que sa nièce surveillerait Mrs. Mal à ma place. Et le mois suivant, le loyer a augmenté de trente dollars. Pour quatre jours. Maman a dit que ce n’était pas la peine de poser l’opération. Que c’était mesquin de la part de Mrs. Michante mais qu’elle était notre propriétaire et que nous n’avions pas de bail. Or quand j’ai repris le job, le loyer suivant était encore de quatre-vingts dollars. Maman est allée parler à Mrs. Michante et quand elle est revenue elle était dans tous ses états. La propriétaire avait déclaré que le prix de la vie avait augmenté et qu’elle avait besoin de ces trente dollars de plus. Maman avait dit que dans ce cas, elle pouvait peut-être se passer de moi et Mrs. Michante avait répondu : “Si Marcus ne vient plus, j’ai peur d’être obligée de vous faire payer encore plus.”
— Ça me donne envie de tout casser.
— Finalement les choses se sont arrangées.
— Et comment ?
— Mrs. Mal est morte, j’ai perdu le job, et nous avons simplement continué à payer les quatre-vingts dollars par mois jusqu’à ce que Maman soit tuée. On peut dire que le destin nous avait aidés. Et Mrs. Michante s’en est bien sortie car elle a touché une prime d’assurance lui remboursant le loyer jusqu’à ce qu’elle trouve, le mois suivant, de nouveaux locataires. Mon tuteur ad litem m’a raconté qu’elle avait essayé de se faire aussi rembourser par l’État.
— J’ai beaucoup de peine à l’idée de toutes les histoires tristes que tu traînes derrière toi, Marcus. » Tante Charlotte avait l’air affligé. Si elle souffrait, c’était qu’elle tenait à moi. Encouragé, je me suis rappelé autre chose.
« Crois-le ou non, ce fameux soir où Maman est remontée après avoir parlé à Mrs. Michante a bien fini. Quand Maman est revenue, nous avons tous les deux piqué une crise. De rage et de désespoir. Hors de moi, j’ai appelé notre propriétaire de tous les noms les plus ignobles auxquels je pouvais penser, puis je me suis mis à lui souhaiter les pires malédictions et au bout d’un moment Maman m’a pris dans ses bras et m’a dit que ça suffisait. Puis elle a demandé : “Parce que nous sommes pauvres, devons-nous être cruels ?” et elle est allée nous préparer un chocolat chaud. J’ai d’abord cru qu’elle me posait cette question, mais quand elle est revenue avec le chocolat, elle m’a expliqué que c’était une phrase tirée d’une pièce pleine de violence écrite avant même l’époque de Shakespeare. Elle ne l’avait pas lue, mais ce professeur des cours du soir qu’elle admirait tellement leur donnait tout le temps des citations qui pourraient les aider lors de leurs examens. Et elle a ajouté qu’elle avait toujours retenu celle-là parce qu’elle lui remontait le moral quand elle se fustigeait elle-même de sa pauvreté. Elle a dit que c’était peut-être égoïste de sa part de m’avoir mis au monde alors qu’elle avait si peu à offrir, néanmoins elle m’avait plus désiré que quoi que ce soit d’autre. Elle a dit que j’étais sa grande récompense. »
Nous nous étions, Tante Charlotte et moi, déplacés jusqu’à la véranda. La douce brise du soir soufflait à travers les dunes et la marée descendait. Sur la plage, les familles de vacanciers et les adeptes du bronzage avaient ramassé leurs affaires et partaient, il ne restait que les promeneurs, avec ou sans chien. Il n’y avait pas d’heure « sans laisse » en fin de journée, ce que je trouvais désolant. Barrett était probablement de retour à la caserne maritime où son prisonnier-dresseur mettait la touche finale à son entraînement. J’étais descendu vérifier le nid de tortue : le thermocouple planté dans le sable n’avait enregistré aucune hausse de température. Tante Charlotte m’avait dit de laisser la vaisselle pour plus tard et elle avait claudiqué jusqu’à la véranda en me demandant par-dessus son épaule d’apporter une autre bouteille de vin. D’habitude, depuis qu’elle s’était lancée dans son projet secret, elle retournait directement dans l’atelier après avoir dîné, mais ce soir elle était d’humeur sociable. Peut-être, après l’histoire triste que je lui avais racontée, se sentait-elle désolée pour moi.
« Oh, j’oubliais », a-t-elle dit quand je l’ai rejointe avec la nouvelle bouteille. Elle s’était installée en fonction de ses plâtres : la bouteille et le verre sur une table basse à sa gauche, du côté où elle pouvait les prendre, et sa jambe gauche sur un tabouret en face d’elle. « Lachicotte a appelé quand tu étais chez la voisine. Il a dit de te dire qu’il t’avait inscrit pour le ramassage scolaire. Les cours commencent le troisième lundi d’août. Tu te rends compte, tu seras en classe avant qu’on m’enlève ces plâtres.
— Il faudra fêter ça.
— Attendons d’être certains que j’aie quelque chose à fêter. »
Mon cœur s’est serré à l’idée de l’école. Lors de ce premier été sur l’île, j’avais maîtrisé ma nouvelle vie. Bien que ces derniers jours eussent exigé beaucoup de moi, j’avais réussi à tout assumer : surveillance des tortues, vélo matinal jusqu’à la Villa Chagrin où je travaillais à retrouver ma crédibilité auprès du garçon-fantôme, retour à la maison et travaux ménagers ordinaires, puis récupération de la liste de courses de Roberta, vélo jusqu’au supermarché, livraison dans la cuisine de Roberta, repas de midi en solitaire, parfois à côté du nid de caouanne, et après ça lessive, si nécessaire. (Je m’inquiétais vraiment de l’état des draps de Tante Charlotte, auxquels je n’avais pas accès, mais me retenais de lui en parler.) Venait ensuite ma visite à Coral Upchurch, quand elle était en état de me recevoir, le dîner avec Tante Charlotte, la vaisselle et le rangement, ma méditation sur la dune, de nouveaux cartons à défaire (quand j’étais d’humeur), le coucher, les pensées, les rêves, le sommeil, le réveil au rythme des vagues. J’accomplissais tout ce qui était sur la liste et gardais jusque-là un équilibre prudent entre les événements intérieurs et extérieurs afin de rester dans le royaume de ce que les gens appellent la santé mentale.
Une fois en classe, il en irait différemment. Aller à l’école signifiait être de nouveau jugé. Essayer de contenter une grand-tante qui se retrouvait plus ou moins coincée avec moi, rendre visite à une vieille dame qui me fascinait et poursuivre une fragile relation avec un garçon mort était une chose, me retrouver dans le même chaudron que mes impitoyables pairs était une tout autre perspective, qui me démoralisait.
« Tu sais, songeait Tante Charlotte, internet a du bon et du mauvais. Le bon côté c’est que je peux, assise devant mon ordinateur, passer de salle en salle dans tous les grands musées du monde. Je peux traîner devant un tableau aussi longtemps que je veux sans que personne ne me bloque la vue, ne dise quelque chose d’idiot ou ne me fasse me dépêcher. Et je peux me réapprovisionner en vin ou en matériel de peinture sans quitter la maison. En revanche, je peux gâcher ma journée en tapant simplement “entorse du poignet stade 3” dans le petit rectangle en haut de l’écran et avoir un accès instantané à toutes les façons peu enthousiasmantes dont le reste de ma vie risque de se dérouler. »
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