Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 4 sur 43

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Villa Chagrin

Chapitre 4

 

 

La nuit, les vagues allaient et venaient. Un bruit dont je ne pensais jamais me lasser. C’était comme si la partie liquide du monde respirait régulièrement dans votre oreille. Fracas-frôlement, fracas-frôlement, incessant, accomplissant sa tâche sur le même rythme qu’il y a des millions d’années quand les petites tortues caouannes attendaient de sortir de l’œuf et d’entamer leur course vers la mer. (« C’est leur Débarquement, m’avait dit un vieux patrouilleur, mais à l’envers. »)

Ma mère avait dormi dans cette chambre avant d’être ma mère. Sa jeune tête, comme la mienne, n’avait été séparée des vagues millénaires que par un simple mur et quelques dunes. Où ma méprisante grand-mère (« Brenda ») avait-elle dormi ? Au moment même où je me posais la question, il m’apparut évident qu’elle avait dû partager ce lit avec ma mère et que Tante Charlotte s’était retrouvée dans l’atelier. Quand Maman m’avait raconté comme cela avait été agréable d’être allongée là et d’entendre la mer si proche, je l’avais toujours imaginée seule. Mais peut-être avait-elle, pour l’évoquer devant moi, adapté le souvenir qu’elle avait de cette nuit. En tant qu’enfant ayant dormi toute sa vie avec sa mère, je pouvais le comprendre. Chaque fois que je racontais à mon meilleur ami Shelby un rêve que j’avais fait, je lui donnais une autre vision de moi, celle que lui, qui dormait seul dans son lit, imaginait naturellement.

Jusqu’au jour malencontreux où il est venu dans notre appartement et a découvert la vérité.

Ce matin, mes lacets étaient noués, et comme les pélicans qui volaient droit devant eux j’avais un but : la Villa Chagrin. J’avais mis dans mon sac à dos mon déjeuner et une bouteille d’eau de source. Tante Charlotte estimait qu’il me faudrait quarante minutes pour y arriver, en marchant d’un bon pas.

« Quand je me suis installée ici, j’étais éperdue de liberté. Lors de ma première année sur l’île je touchais à peine terre. J’avais un peu plus de trente ans, ce qui te semble peut-être sénile, mais jamais je ne m’étais sentie si pleine d’énergie. Personne pour me dire comment je devais vivre ; personne pour me critiquer ou lever la main sur moi. J’ai investi toutes mes économies dans un cabanon de plage. Qui en plus s’appelait le Cabanon du lascar. Les jeunes hoirs s’y réunissaient quand ils voulaient se soûler. Il n’y avait même pas de toilettes quand je l’ai acheté.

— Qu’est-ce qu’un zoir ?

— Un hoir. Un héritier de famille aisée. Un mot ancien qui s’écrit avec un h. H - O - I - R . Les premiers temps, j’allais tous les jours au nord de l’île. Quarante minutes dans chaque sens. La marche parfaite, exactement la distance qu’il me fallait pour sortir de moi-même. Et au bout de ma route, cette maison dévastée qui s’écroulait sur ses secrets. Quel meilleur endroit pour faire le tri dans les décombres de mon histoire ?

— Si tu sortais de toi-même en allant vers le nord, que faisais-tu sur le chemin du retour ?

— Je profitais de mon vide intérieur. Ou parfois je me félicitais simplement de m’être échappée.

— De t’être échappée de quoi, si ce n’est pas indiscret ?

— Du genre de vie où je m’étais toujours sentie piégée. Mais c’est une autre histoire. Tu sais, Marcus, la Villa Chagrin est à l’origine de ma vocation de peintre. Un jour, quand j’y suis arrivée il y avait quelqu’un d’autre sur mon lieu de prédilection. Quelqu’un qui avait planté un chevalet dans le sable et peignait la maison. J’ai tout d’abord cru qu’il s’agissait d’un homme, mais quand je me suis approchée, j’ai vu que c’était une femme, en pantalon et avec un chapeau. Une touriste souriante qui faisait un court séjour sur l’île, et je l’ai regardée préparer ses couleurs. Un travail fascinant. Son petit tableau était habile, je pouvais l’imaginer accroché à un mur et apprécié par les uns ou les autres, mais à mon avis il ne rendait en rien l’atmosphère du lieu. Moi, je pourrais y arriver, me suis-je dit. J’ai acheté de la peinture, des cartons entoilés et un livre intitulé Peinture de paysage, guide du débutant. Il m’a fallu pas mal de temps pour comprendre comment saisir l’ambiance à côté de laquelle cette femme était passée. Mais j’ai d’abord dû apprendre les bases les plus élémentaires. Ensuite, j’ai emprunté des ouvrages à la bibliothèque afin de voir comment les grands maîtres avaient créé leurs ciels. Constable passait des heures sur ses esquisses de nuages et de ciels. Il appelait ça ses “séances célestes”.

— Constable ?

— John Constable. Anglais. Dix-huitième siècle, début du dix-neuvième. Regarde ses ciels de près – il adorait les orages en train de se former – et tu verras que ses nuages n’ont pas de contour. Il les travaille de l’intérieur. Ses nuages sont des coups de pinceau. Et Constable est le roi des nuages. »

Ce jour-là, la marée montante avait recouvert l’endroit où j’avais vu la veille la mère et le petit garçon. Dans l’après-midi, les eaux auraient reculé de nouveau et peut-être cet heureux duo reviendrait-il. Peut-être suivaient-ils une routine familiale dans l’une des maisons derrière les dunes. Y avait-il un père avec eux, ou était-il quelque part ailleurs, ou faisait-il partie de ces pères secrets dont personne ne sait rien ?

À cause de la marée, je marchais le long des dunes, et un camion blanc impeccable s’est arrêté à côté de moi. Un homme en short à la peau tannée en est sorti et a dignement retourné une des poubelles jaunes dans la benne du camion. « C’est répugnant ! m’a-t-il crié au-dessus du bruit des vagues. Inimaginable, ce que les gens mettent là-dedans ! » Sans attendre de réponse, il m’a demandé où j’allais. Et quand je le lui ai dit, il a regretté : « Je t’aurais bien emmené jusque là-bas, mais c’est contre le règlement. Tu comprends, je pourrais perdre mon boulot.

— Aucune importance. Je veux marcher.

— Eh bien mon pote, a-t-il dit en me regardant de haut en bas, si j’étais toi, jusqu’à ce que je sois en meilleure forme j’irais doucement. » Quand il a levé ses bras bronzés pour reposer la poubelle sur son socle en ciment, une âcre odeur virile s’est dégagée de son tee-shirt tout trempé au niveau des aisselles. « Bonne journée », a-t-il lancé en se retournant, puis il a sauté dans son camion et repris sa route vers le nord et la poubelle suivante.

J’étais déjà fatigué, alors que je n’avais pas encore atteint l’endroit où la veille j’avais eu cette crise d’angoisse et fait demi-tour. Mais je devais continuer à marcher jusqu’à ce que l’homme ait fini sa tournée et me croise à son retour ou bien il verrait que je n’étais vraiment pas en bonne forme.

Quand Maman a quitté son emploi à l’usine de meubles et que nous nous sommes installés à Jewel, dans les montagnes, je suis entré en CM2. Puis, à la fin de l’année, la maîtresse a dit à Maman que si elle n’y voyait pas d’objection je pouvais sauter une année et entrer directement en cinquième. Maman n’y voyait pas d’objection, elle en était même fière car tout au long de ces premiers mois solitaires à Jewel elle m’avait aidé à faire mes devoirs et à apprendre mes leçons. Elle m’a demandé mon avis et j’ai répondu que ça m’allait. Mais les élèves de cinquième étaient plus mûrs que moi et ils ont dû me prendre pour une erreur de la nature. Qu’est-ce que c’était que ce gamin au corps d’enfant qui sortait toujours la bonne réponse quand le professeur l’interrogeait ? Au début ils m’appelaient Bébé Zélé. Puis, j’ai commencé à prendre du poids et je suis devenu le Potelé. (« Dis donc, l’allocation repas de cantine profite bien au Potelé, non ? »)

À Forsterville, où se trouvait l’usine de meubles, mon meilleur ami avait un surnom. Tout le monde l’appelait Siffleur, avec une certaine tendresse, à cause de son asthme. Mais pour Siffleur, dont le vrai nom était Shelby, je n’ai jamais été autre chose que Marcus.

Exactement la distance qu’il me fallait pour sortir de moi-même, avait dit Tante Charlotte. J’aurais aimé savoir de quoi elle voulait sortir, dans quels décombres de son histoire elle avait besoin de faire le tri. Si elle était arrivée sur l’île à un peu plus de trente ans, est-ce que ses décombres étaient trois fois plus volumineux que les miens ?

Un pied devant l’autre. Rappelle-toi, chaque fois que l’eau s’avance, tu te rapproches de ton but.

Est-ce un mirage, ce minuscule camion blanc qui cahote au loin ? Non, c’est lui, qui roule vers le sud. Son salut d’homme à la peau tannée. T’es pas arrivé, mon pote. Les vagues viennent se briser plus près. L’honneur est sauf.

Oh non, ce ne pouvait pas être ça, la fameuse villa de Tante Charlotte, ce truc tout cassé et si laid qui se dressait devant moi. Mais si, forcément, car l’île s’arrêtait là. Les conseillers municipaux avaient raison de vouloir enlever cette horreur qui gâchait la vue qu’on avait sur la mer. Quand Tante Charlotte y était venue pour la première fois, ce ne devait pas être aussi moche. Après tout, une touriste souriante avait planté son chevalet devant elle. Puis Tante Charlotte avait appris à peindre et l’avait peinte encore et encore jusqu’à ce qu’elle devienne le genre de ruine pittoresque pour laquelle les gens étaient prêts à dépenser de l’argent.

Si une maison pouvait être zombie, cette triste coquille vide, gardée par les cactus baïonnettes méchamment pointus dont Tante Charlotte m’avait dit de me méfier et entourée de fil de fer pendouillant ponctué de panneaux S I T E I N T E R D I T , D É F E N S E D ’ E N T R E R , D A N G E R , répondait aux critères. Et plus de cinquante personnes avaient payé pour que Tante Charlotte peigne cette villa zombie et ensuite accroché son tableau à leur mur ! La véranda donnant au sud avait été arrachée et des planches étaient clouées à un mur de soutien. Était-ce là qu’il avait allumé une cigarette pendant que ses parents affolés le cherchaient dehors ?

Je me suis approché et j’ai pu observer de face le reste de la maison. Le soleil de midi tombait brûlant sur le toit affaissé, pénétrait impitoyablement par une embrasure sans porte et les trous béants des fenêtres qui l’entouraient. Peut-être le soir cet endroit pouvait-il passer pour une ruine pittoresque. Mais si l’on voulait donner envie à quelqu’un de l’accrocher à son mur, il faudrait que seuls de vagues contours en soient tracés.

J’avais chaud et très soif. À portée de vue, seule la maison zombie offrait de l’ombre, aussi me suis-je tortillé sous le fil de fer entre deux panneaux D É F E N S E D ’ E N T R E R , accrochant au passage mon sac à dos et m’écorchant le bras. Prudemment, j’ai monté les marches pourries jusqu’à la véranda. Son sol était en pente mais au moins il faisait frais sous le toit affaissé, et je pourrais raconter à Tante Charlotte que j’étais « presque » entré.

Je me suis installé là. La pente se dirigeant vers la mer, c’était comme si quelqu’un s’était amusé à me pousser en avant et s’arrêtait juste avant que je tombe par-dessus bord. Sur ma chemise, la sueur séchait, alors j’ai bu mon eau et j’ai mangé mes sandwiches lentement, tandis que les vagues, à marée haute, venaient se briser autour de moi. Je n’aurais pas eu honte que l’homme à la peau tannée me voie maintenant, bien que de par sa position officielle il soit probablement obligé de m’ordonner de sortir de ce site interdit. (« Tu vois, je pourrais perdre mon boulot. »)

J’ai plié les papiers vides de mon déjeuner et je les ai fourrés dans mon sac à dos que j’ai replié en oreiller. C’était celui avec lequel j’allais à l’école quand Maman vivait encore et je l’ai reniflé pour voir s’il y restait des traces de notre ancienne vie dans l’appartement. Un vague relent de pain s’en dégageait, qui venait sans doute des sandwiches d’aujourd’hui. En dessous, le sol avait son odeur particulière de sel, de vieux bois et de pourri. La mer était si proche que je sentais ses embruns. J’ai eu envie de dormir. Aucun problème, j’avais bien mérité une sieste. J’allais me reposer, puis je rentrerais chez Tante Charlotte. La journée n’était pour elle qu’à moitié écoulée et elle penserait qu’il en était de même pour moi.

Quand je me suis réveillé, j’étais en train de rêver que l’homme à la peau tannée se tenait dans l’embrasure sans porte. Légèrement penché contre un montant, il me regardait dormir. Je savais qu’il ne fallait pas que je me tourne vers lui sinon j’allais me réveiller complètement et je voulais continuer à sentir qu’il veillait sur moi. D’autant qu’un dialogue se déroulait entre nous, sans que ni l’un ni l’autre nous ne parlions à voix haute. Nous lisions dans nos pensées. Je lui ai demandé s’il était déjà entré à l’intérieur de la villa et il a dit que oui, que de temps en temps il vérifiait que son état n’empirait pas. Puis je lui ai demandé si cet état était grave et il a répondu que oui, suffisamment grave pour que tout s’écroule. Quand j’ai voulu entrer pour me faire une idée de la situation, il me l’a interdit en expliquant que c’était exactement pour ça qu’il était là, pour m’interdire d’entrer. « Mais pourquoi ? ai-je voulu savoir. — Parce que les gens qui entrent ici n’en ressortent pas toujours, Marcus. » Comment connaissait-il mon nom ? « Parce que j’avais besoin de le connaître », a-t-il dit.

La marée descendait, le bruit des vagues s’éloignait. Combien de temps étais-je resté lové sur la véranda, totalement réveillé ? Il me semblait qu’un bon moment s’était déjà écoulé depuis ces instants où l’homme à la peau tannée avait veillé sur moi.

Mais il y avait encore quelque chose. Des picotements le long du dos et une sérieuse réticence à bouger le moindre muscle m’avertissaient d’une présence. Puis la réticence vira à la peur paralysante. Pour rien au monde je n’aurais eu le courage de rouler sur moi-même et regarder ce qu’il y avait dans l’embrasure de la porte.

Ce qui était derrière moi, quoi que ce fût, ne veillait pas sur moi comme l’avait fait l’homme à la peau tannée. J’avais plutôt l’impression d’être évalué, de la même façon que j’aurais évalué une créature étrangère entrant dans mon champ de vision recroquevillée sur elle-même et dos tourné. Il n’y avait plus aucune protection fraternelle, rien qu’une intense curiosité presque outragée. Ce qui me regardait, quoi que ce fût, semblait attendre ce que j’allais faire ensuite.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi, tournant le dos à ce qui m’observait. Peut-être pas plus de deux minutes, mais il me sembla que l’horloge s’était arrêtée et que j’étais pris au piège d’une terreur intemporelle. Alors je me suis forcé à m’asseoir plus droit sur la véranda affaissée. Mon cœur battait violemment, plus bruyant que l’océan. Mon dos, toujours parcouru de picotements, restait rigide face à l’embrasure de la porte. Mes genoux tremblaient tellement que me lever a demandé un effort. J’ai attrapé mon sac et sauté d’un bond au-dessus des marches pourries.

Alors qu’après avoir rampé sous le fil de fer entre deux panneaux S I T E I N T E R D I T D É F E N S E D ’ E N T R E R je marchais vers le sud, mon cou restait soudé, droit entre mes deux épaules. Tourner la tête et risquer de voir si l’on me suivait toujours des yeux était au-delà de mes capacités, je le savais.

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