Villa Chagrin
Chapitre 7
Quand je suis allé vivre avec elle, l’année de mes onze ans, on aurait pu qualifier Tante Charlotte d’ermite. Elle utilisait les technologies modernes mais vivait en solitaire. Et même après mon arrivée, elle gardait ses habitudes de recluse. Elle passait des commandes avec son téléphone fixe mais ne décrochait jamais quand on l’appelait. Une boîte vocale se mettait en route et on pouvait lui laisser un message – ou non. Et elle restait parfois plusieurs jours sans écouter son répondeur. Son ordinateur portable, la plupart du temps posé fermé, lisse et brillant sur le comptoir de la cuisine, lui servait à se renseigner sur les sujets qui l’intéressaient, à regarder la météo et à « savoir que le monde existait encore ». Ses ventes se déroulaient généralement par internet, entre son site web et ses clients. Elle était aussi connectée à des galeries d’art locales et en ligne qui jouaient les intermédiaires entre elle et des acheteurs potentiels et au passage prenaient une commission. Comme je n’y tenais pas, elle continuait de ne pas avoir le câble. Jusqu’alors je ne l’avais jamais vue allumer sa vieille télévision. Elle se retirait généralement dans ses quartiers de nuit installés derrière un rideau au fond de l’atelier dès que nous avions fini de dîner, emportait son verre de vin et la bouteille entamée.
Elle pouvait affronter la plupart des situations d’urgence, changer un fusible, remplacer le joint d’un robinet qui fuyait, arranger une chasse d’eau défectueuse, câbler les interrupteurs électriques qui ne marchaient plus, déboucher une gouttière, remplacer une planche pourrie. Au bord de la mer, les planches pourrissent tout le temps. Après avoir acheté son « cabanon de plage » elle s’était adressée à des professionnels pour construire ce qui était maintenant son atelier, son ancienne chambre devenue la mienne et une salle d’eau, mais elle avait fait presque tous les travaux de finitions en se formant grâce à des livres comme elle s’était formée à l’art du paysage. Elle avait même appris les bases de la menuiserie, fabriqué des étagères et des tables à tréteaux où poser son matériel de peintre.
Elle n’avait pas de religion officielle et n’en appelait pas à Dieu ou à Jésus quand elle avait besoin de jurer ou de demander de l’aide. Je crois que son art était pour elle ce qui ressemblait le plus à une religion. Ma présence à ses côtés suffisait à prouver qu’elle pratiquait la charité. Bien sûr il y avait la « jolie allocation mensuelle » à propos de laquelle elle avait tellement tenu à être honnête avec moi, mais j’ai vite abandonné l’idée qu’elle ne m’avait pris chez elle que pour l’argent. Si Maman n’avait pas souscrit cette assurance-vie, je crois que Tante Charlotte, une fois consciente d’être ma seule parente, m’aurait de toute façon accueilli sous son toit de tôle.
La première fois que mes yeux se sont posés sur elle à l’aéroport, ses cheveux blancs et raides étaient taillés en brosse très courte. Mais en 2004 le look crâne rasé était à la mode pour beaucoup de femmes, soit par féminisme, soit à cause d’un cancer, soit parce qu’elles voulaient annoncer au monde qu’elles étaient lesbiennes ou simplement parce que ça leur donnait un air plus tragique. En ce qui concernait Tante Charlotte, cela mettait en valeur sa belle forme de tête et la faisait ressembler à un centurion romain. Elle se les coupait elle-même.
Elle ne montrait aucun intérêt pour l’amour, que ce soit d’un sexe ou de l’autre. Est-ce que ses bons à rien de maris successifs l’avaient dégoûtée de toute relation ou avait-elle eu des aventures lors de ses premières années sur l’île, alors qu’elle était continuellement en compagnie de menuisiers, de plombiers ou d’électriciens ? Elle n’avait après tout que trente ans. Ma mère en avait déjà vingt-huit quand je suis né et les prétendants défilèrent jusqu’à ce qu’elle meure, onze ans (cinq mois et quatre jours) plus tard. Elle n’acceptait d’invitations du même homme qu’un petit nombre de fois, mais commentait systématiquement ce qu’elle appelait ses « rendez-vous ». « Plus jamais », lui arrivait-il de dire. Ou bien : « Il est gentil. À mon âge, la gentillesse devient très attirante. » Cela ne durait jamais très longtemps car, disait-elle, elle savait reconnaître le meilleur et elle avait aimé le meilleur. Le seul souvenir de mon père aurait éliminé les concurrents les plus vaillants. Il y avait une citation qui lui plaisait tout particulièrement : « Mieux vaut avoir perdu l’objet de son amour que n’avoir pas aimé. » C’était dans un long poème que Tennyson avait écrit après la mort d’un ami cher. Coucher sur le papier toutes les pensées, tous les sentiments que cette perte faisait naître en lui avait demandé dix-sept ans de réflexion.
Une fois les travaux finis, Tante Charlotte avait continué à travailler avec des hommes, comme réceptionniste, tout d’abord chez un vétérinaire de l’île puis sur le continent dans un garage spécialisé dans les voitures de fabrication étrangère. (« Je changeais aussi l’huile et exécutais des réparations peu féminines quand les clients n’étaient pas là. ») Puis elle s’était associée au garagiste, un vieil « héritier » local appelé Lachicotte Hayes (le « ch » de Lachicotte se prononçant « sh »), et ils avaient monté une compagnie de taxis. Ils allaient tour à tour chercher les gens dans des voitures de collection. (« Nous avons pendant un certain temps conduit une Rolls-Royce 1935, jusqu’à ce que Lash se voie proposer pour elle une offre qu’il ne pouvait pas refuser. ») Ils ont fini par vendre leur affaire en en tirant un bénéfice. (« Ma part m’a permis de vivre jusqu’à ce que ma peinture commence à rapporter. »)
Le jour où le ciel a été de nouveau clair, Tante Charlotte a terminé son grand tableau de la McMansion. « Excellent timing, a-t-elle dit. Je peux maintenant l’examiner à la lumière naturelle. Viens dans l’atelier, Marcus, je veux ton avis.
— Oh, ai-je fait en m’arrêtant devant le chevalet.
— Oh quoi ?
— C’est différent de ce que j’attendais.
— Et tu attendais quoi ?
— Tu parlais d’un travail alimentaire, une commande dans laquelle tu ne cherchais pas vraiment à t’exprimer. Je trouve au contraire que tu l’as fait. »
Elle était juste derrière moi, aussi ne pouvais-je pas voir son visage. Mais je l’ai entendue prendre sa respiration et j’ai senti l’odeur aigre du vin rouge qu’elle sirotait du matin au soir. J’ai compris qu’elle tenait à avoir mon opinion. Ce que j’avais dit était sincère, j’étais vraiment surpris. Cette toile avait les qualités de celles que je préférais sur son site web. En fait je la trouvais merveilleuse, mais merveilleuse était un mot galvaudé. « C’est bien ton atmosphère, ai-je dit.
— Mon atmosphère ? a-t-elle demandé d’une voix enjôleuse.
— Dans le ciel. Et dans la maison aussi. Ce n’est pas seulement la représentation d’une McMansion. Ça dit comment est la vie. J’aimerais pouvoir mieux m’expliquer.
— Tu t’en sors très bien. Comment est la vie dans ce tableau ?
— Eh bien, par rapport à la façon dont tu as peint la Villa Chagrin, qui te fait immédiatement penser à la tristesse absolue de la vie, la tristesse de cette maison-là t’envahit furtivement. On a l’impression qu’elle pense : “Je suis toute neuve et trop grande et si je dégage quelque chose, c’est quelque chose de superficiel. Mais je ne peux pas changer ce que je suis.” »
La main de ma tante a agrippé mon épaule, et l’a relâchée tout de suite. Elle vous touchait rarement.
« Eh bien, a-t-elle dit en se mettant dans mon champ de vision, j’espère que les Steckworth ne verront pas tout ça, mais je te suis reconnaissante, Marcus. C’est surtout le ciel que j’aime dans ce tableau. Il ressort comme je l’espérais. Je suis d’accord avec toi. La McMansion a sa tristesse particulière. Une pointe d’impermanence pour ceux qui veulent bien la voir.
— Est-ce qu’ils pourraient le refuser et ne pas le payer ?
— Ça ne m’est jamais arrivé, mais j’imagine que c’est possible. Je prends toujours un acompte sur les commandes. Non remboursable. Cette toile est très grande. La peinture nécessaire pour couvrir une telle surface coûte cher. Et j’ai un autre moyen de me protéger. Ça s’appelle “Savoir se faire désirer”, ou “Et si elle disait non ?” ou encore “Liste d’attente”. Je suis maintenant assez connue pour que les gens désirent avoir un Charlotte Lee et soient prêts à ce que cela prenne du temps. Oh zut, il faut que je nettoie la maison avant la venue des Steckworth. Les gens imaginent toujours que les artistes vivent dans un certain désordre, mais cette fois, je suis allée trop loin.
— Je vais t’aider. Je sais m’occuper de ces choses.
— Oui, j’ai remarqué que tu ne laisses jamais la salle de bains sale. Ta mère t’a bien élevé.
— Maman faisait des ménages. Enfin, c’était un des petits boulots qui lui permettaient de boucler nos fins de mois. Elle m’a appris quelques trucs qui plaisent.
— Eh bien j’espère que tu me les apprendras. »
« Ta mère devait être sacrément courageuse, c’est sûr, a dit Tante Charlotte le lendemain alors que nous étions en train de nettoyer la cuisine. Être une mère célibataire n’est pas facile. Je crois que je me serais bien entendue avec elle. On avait peut-être des points communs. Elle m’a plu quand, adolescente, elle est venue ici avec ta grand-mère. Dommage que nous n’ayons pas eu l’occasion de nous connaître mieux. Quoique Brenda aurait probablement tout gâché en la montant contre son hippie de tante. Non que je me sois jamais considérée comme une hippie. J’ai travaillé toute ma vie sans jamais m’arrêter et je continuerai jusqu’à ce que je m’écroule.
— Oui, vous aviez des points communs. Vous vous êtes toutes les deux enfuies de chez vous quand vous étiez jeunes. Maman est partie avant d’avoir fini le lycée.
— Tu vois, ça, je ne le savais pas. Pourquoi a-t-elle voulu quitter Brenda ?
— À cause du père de Brenda. Il devait habiter chez elles et Maman a dit qu’elle préférait mourir que de vivre sous le même toit que lui.
— Son grand-père était mon père. À seize ans j’ai filé, pour ne pas être sous son toit. N’est-il pas bougrement incroyable que l’avilissement devienne une tradition familiale ? Pourquoi, bon sang, Brenda a-t-elle demandé à ce monstre de venir avec elles ?
— Après la mort de son mari elle a eu besoin qu’il l’aide à faire marcher la scierie. Quand Maman l’a appris, elle s’est sauvée avec le contremaître, qui était plus âgé qu’elle. Elle l’a persuadé de l’épouser. Ils se sont installés en Caroline du Nord et ils ont trouvé du travail dans une usine de meubles. Maman disait que c’était un homme bon, qui travaillait dur et avec qui elle se sentait en sécurité. Ne pas avoir son diplôme de fin d’études secondaires lui a brisé le cœur, mais elle devait échapper à bien pire.
— Sacrément vrai. » Tante Charlotte s’est agenouillée sur le carrelage. « Entre deux maux il faut choisir le moindre, même si cela te prive d’instruction et gâche ton avenir. Passe-moi cette brosse, Marcus.
— Mais je peux continuer.
— Passe-la-moi. Il faut que je frotte de toutes mes forces. C’est ça ou tuer quelqu’un. »
Elle m’a pris la brosse des mains et elle s’est mise à faire de grands cercles furieux de mousse de savon sur les carreaux. « Pourquoi ne vas-tu pas à la plage ?
— Mais…
— Vas-y, c’est tout ! Ne m’oblige pas à te le redemander, Marcus. »
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