Villa Chagrin
Chapitre 34
« Ça va, Marcus ? » C’était le matin et Tante Charlotte était devant la porte de ma chambre.
« Heu… oui.
— Je peux entrer ?
— Bien sûr. »
Elle a ouvert, sauté sur un pied et s’est appuyée contre le chambranle. « Tu as été malade, hier soir ?
— Tu veux parler de l’odeur des toilettes ?
— Ce n’est pas grave. Ça nous arrive à tous. » Le blanc de ses yeux était sillonné de petites veines rouges et elle semblait exténuée.
« Ce n’était pas moi. C’était ce garçon. On attendait sur la plage avec la Patrouille que les tortues sortent de leur nid et il a dit qu’il ne pouvait plus se retenir.
— J’ai lu ton mot. Alors, elles ont montré leur nez ?
— Oui, mais je n’y ai pas assisté.
— Tu as raté tout le processus ?
— Non, juste le début, quand elles se déversent sur le sable. Pickett a dit que c’était dingue. Quand je suis revenu, j’ai aidé à en accompagner quelques-unes jusqu’à la mer.
— Pickett étant, j’imagine, le garçon en question ?
— Ed Bolton l’a amené. Il est en vacances chez ses grands-parents.
— Attends une seconde. Pourquoi est-ce que ce Pickett les a vues remonter vers la surface et pas toi ?
— Parce que… » Je me suis détourné pour cacher ma détresse. « Je devais rester nettoyer les toilettes. C’était assez répugnant.
— Oh Marcus, je suis désolée. Écoute, est-ce que tu verrais un inconvénient à ce que je m’asseye sur ton lit ?
— D’autant moins que c’est le tien. »
Elle a fait les quelques pas branlants qui la séparaient de moi et j’ai senti le matelas s’enfoncer sous son poids léger. « Bon sang, Marcus, je suis vraiment désolée. »
Quelques larmes ont discrètement mouillé mon oreiller.
« Tu espérais assister à cet incroyable phénomène naturel, et j’étais impatiente pour toi. Tu as attendu, tu as veillé fidèlement sur leur nid, je regardais par la fenêtre et tu étais là sur le sable les bras autour des genoux, on aurait dit que tu les encourageais à se développer – et parce que tu as enlevé les saletés laissées par un étranger tu as raté le moment crucial. On est toujours puni pour une bonne action, n’est-ce pas ? »
Je n’ai pas pu répondre, ma voix aurait déraillé.
« Oh Marcus. » Sa main blessée s’est refermée sur mon épaule tournée. « Que va-t-on faire de toi ? Tu penses trop aux autres. Comment puis-je te protéger ? »
Je retenais ma respiration et mordais ma lèvre inférieure pour ne pas perdre tout contrôle.
Puis elle a retiré sa main et émis le grincement sec qui lui servait de rire. « Elles devaient être plus que malodorantes.
— Quoi ?
— Les horribles saletés que Pickett a laissées derrière lui.
— Assez, oui. » J’ai gloussé et elle a de nouveau grincé. « Quelle heure est-il ?
— Dix heures passées. Tu ne te lèves jamais si tard. Je commençais à m’inquiéter. Et j’ai un affreux mal de crâne. J’ai trop forcé, hier soir.
— Sur ton projet ?
— Non, sur le cabernet sauvignon. Tu pourras prendre du Tylenol extra fort, quand tu iras faire les courses ? Il semblerait que j’aie vidé la dernière boîte. »
Elle avait parlé du vin. Est-ce que Lachicotte considérerait cela comme un changement qui aurait du bon ?
J’ai pédalé tristement vers le supermarché. Ce à quoi j’avais espéré assister tout l’été était fini – et je l’avais raté. « Tu as attendu, tu as veillé fidèlement sur leur nid… et parce que tu as enlevé les saletés laissées par un étranger tu as raté le moment crucial. » « Vous ne devinerez jamais ce que j’ai vu, dirait Pickett aux élèves du “groupe deux” de son école. Ces incroyables petites tortues… elles courent vers la mer depuis quarante millions d’années, et il n’y en a que deux cent mille que nous, nous sommes là. » De derrière la fenêtre de l’atelier Tante Charlotte m’avait regardé. En fait, je n’avais jamais imaginé qu’elle puisse s’arrêter de travailler et m’observer, or elle l’avait fait. « Et tu étais là sur le sable… »
« Comment puis-je te protéger ? » Comme si elle partageait ma souffrance. Depuis que je vivais avec elle, elle avait posé la main sur mon épaule exactement deux fois. Désormais, la possibilité que nous nous protégions l’un l’autre était envisageable.
Mes photos étaient prêtes. Avant de finir les courses, je suis allé m’asseoir dehors sur le banc et je les ai passées en revue. Celles que j’avais prises de la plage étaient bonnes. Tante Charlotte verrait la villa dans la lumière du tout début de matinée, d’abord de loin puis en plans de plus en plus rapprochés montrant de plus en plus nettement son état actuel. Elle pourrait choisir le niveau de délabrement qui lui conviendrait : abandon pittoresque, destruction tragique, ou bien un entre-deux. Une fois sur la véranda, j’avais manqué d’éclairage, mais ces images restaient suffisamment distinctes pour me rappeler un jour que j’avais vraiment vu le garçon-fantôme debout sur ce seuil sans porte.
Les clichés d’intérieur m’ont terriblement déçu. Tous étaient trop sombres. Impossible de discerner l’ancienne cheminée dont le manteau avait été volé, et la peinture bleu ciel de Charlie Coggins était devenue grise. La photo de la chambre du haut où Charlie Coggins n’avait pas voulu que j’entre semblait avoir subi une double exposition. Trop obscure mais avec une balafre de lumière déchirant le mur de planches en son milieu. J’étais content de ne pas les avoir commandées en double : l’agent immobilier ne les aurait montrées à personne.
J’ai cherché un petit cadeau pour Coral Upchurch. Il y avait un rayon souvenirs dans le supermarché, et la seule chose qui a retenu mon attention était un cendrier en plastique imprimé d’un pélican sur une jetée. Mais qui aurait voulu éteindre sa cigarette sur un pélican ?
« Vous êtes ravissante », ai-je dit à Coral. Elle l’était. Elle portait une robe blanche et un châle de dentelle blanche assortis à ses cheveux duveteux que le coiffeur avait la veille mis en plis. Son vernis à ongles avait la couleur de son collier de corail. Une senteur subtile que je devinais être son parfum flottait dans l’air.
« Merci, Marcus. C’est une journée particulière.
— Oui madame, Roberta m’en a parlé. À quelle heure arrivait-il ? » J’avais préparé ça.
« S’il prenait l’avion, en fin d’après-midi. C’était le meilleur vol depuis Washington. Il atterrissait à l’aéroport de Myrtle Beach où il avait réservé une voiture de location. S’il préférait conduire, tout dépendait de l’endroit où il passait la nuit et de la route qu’il prenait, la plus belle ou bien la plus directe. Il est arrivé une fois avant le lever du jour et m’a réveillée avec le plateau du petit déjeuner.
— C’était gentil.
— Oui, même si je préférais m’être un peu arrangée avant qu’il ne me voie. Mais il était tellement content de lui ce matin-là qu’il n’a probablement pas remarqué à quel point j’étais vilaine à voir.
— Que faisiez-vous tous les deux quand il était ici ? » Dans la profonde poche de mon short cargo, les photos de la Villa Chagrin attendaient le bon moment pour nous permettre d’évoquer Johnny Dace, mais je n’étais pas là depuis assez longtemps pour les sortir. Ce jour-là dans la véranda il y avait une nappe de dentelle, et de l’argenterie et de la porcelaine plus raffinées que d’habitude. Même le cendrier, en cristal taillé vert clair comme la carafe qui contenait le thé glacé, était monté en grade. Celui en plastique avec le pélican que j’avais vu au supermarché aurait été totalement déplacé. Sur le plat à gâteau vide qui trônait au centre de la table, des petits chérubins jouaient de la flûte sous des branches où perchaient d’innombrables oiseaux. Le gâteau aux pruneaux et bourbon, le préféré de Billy, était encore dans le four.
« Eh bien, quand je marchais encore, nous allions toujours aux jardins de Brookgreen. Billy ne s’en lassait jamais, même adulte. Il faut que quelqu’un t’y emmène, Marcus. Il y a des fleurs et des sculptures magnifiques, des promenades en bateau, un zoo, et des allées au milieu d’arbres qui ont deux cents ans, des bois où vivent des oiseaux rares et des alligators. Ils vendent des passes d’une semaine, car là-bas une journée ne te suffit jamais. Quand Billy était petit, au moment de la fermeture il fallait littéralement le traîner dehors, et à plus de cinquante ans il voulait encore y retourner pour y retrouver ses souvenirs. Bon, quoi d’autre ? Nous mangions souvent dehors, même après que j’ai été confinée dans ce fauteuil roulant. Billy aimait la cuisine locale. Et l’après-midi pendant ma sieste, il allait à Charleston acheter des meubles anciens pour son appartement de Washington.
— Comment était-ce, chez lui ?
— Oh, Marcus, je n’ai jamais pu le savoir ! Nous organisions mon voyage tous les ans et chaque fois quelque chose l’empêchait. Puis nous avons enfin réussi à ce qu’il n’y ait plus de problème. Billy s’en était occupé, j’avais un billet de première classe et je faisais la queue à l’enregistrement quand je me suis écroulée. Le fauteuil roulant date de cette année-là. Ma colonne vertébrale avait lâché. Je t’épargnerai les détails. Mais c’est la grande déception de ma vie. Depuis des années, Billy disait : “Maman, quand est-ce que tu viens voir comment je vis, rencontrer mes amis ? Je veux que tu connaisses le Billy de Washington.” Et je ne le connaîtrai jamais.
— Que faisait-il là-bas ?
— Il avait un poste important dans une compagnie d’assurances qui s’occupait des membres des forces armées et de leurs familles. Il adorait son boulot. Ce n’est pas toujours le cas des gens qui ont la fibre artistique. Ne pas être directement connectés avec la création les frustre. Mais pas lui. Il s’en est sorti en prenant des leçons de chant, en collectionnant des antiquités et avec ses petites virées en France et en Italie. Il avait une voix de ténor intense et magnifique. Les gens lui demandaient toujours de chanter pour leur mariage.
— La mère de Lachicotte est partie depuis dix ans et il dit qu’il la connaît mieux maintenant que lorsqu’il la voyait tous les jours, que lorsque le bruit et les conflits humains ne sont plus là, l’absent peut prendre une place plus grande dans notre cœur et y être lui-même. Peut-être que c’est ce qui va arriver entre Billy et vous.
— Oh Marcus, il n’y a rien que j’aimerais plus. Ce serait tellement bon que Billy prenne plus de place et soit lui-même dans mon cœur. Nous en savons si peu sur ceux dont nous sommes les plus proches. Et si peu sur nous-même.
— À propos, où en sont vos recherches archéologiques ?
— Oh, tu te souviens de ça. Que disais-je la dernière fois que nous en avons parlé ?
— Vous vouliez vous débarrasser des noms et prénoms et des rapports sociaux, et en arriver à ce qu’il y a sous Coral. Non, vous aviez utilisé les mots “ au-delà de Coral”.
— Je crois que j’aime mieux ton sous. Eh bien, j’ai abouti à deux ou trois culs-
de-sac 1 et j’essaye maintenant d’accepter mes découvertes.
— Qu’est-ce qu’un cul-de-sac ?
— Juste une expression française signifiant une impasse. Que suis-je en dehors d’une certaine fille de, épouse de, mère de, voisine de, amie de ? Que resterait-il d’essentiel de moi sans tous ces rôles ? Telle est la première impasse dans laquelle je me suis retrouvée. Peut-être ne resterait-il rien, me suis-je dit ; je ne suis que ces rôles. Même morte, je jouerai le rôle de la “dépouille de Mrs. Upchurch” pour mon entrepreneur de pompes funèbres. Quand les gens se souviendront de moi, ce sera toujours dans l’un de mes différents rôles. Je dois avouer que ça m’a fait revoir mes ambitions à la baisse.
— Pourquoi ?
— Eh bien, tu as fait tes fouilles archéologiques et tu as trouvé des pièces de monnaie, bijoux et poteries magnifiques et tu penses, oh, si j’ai déterré tout ça, le plus beau doit être en dessous ! Seulement, quand tu parviens tout au fond, il n’y a que de la terre.
— Si c’est la première impasse, quelle est la seconde ?
— C’est que je ne pouvais simplement pas accepter qu’il n’y ait rien en moi que ce que je suis par rapport aux autres. Et cette conscience qui habite mon corps et celui de personne d’autre, cette part de moi inracontable qui vit tout du point de vue d’un être unique au monde ? Après tout même l’arbre de la forêt expérimente ce qui l’entoure de son seul point de vue. Alors j’ai pensé à Billy, à ce qu’il m’avait dit, “Je veux que tu connaisses le Billy de Washington”, et je me suis retrouvée devant ma seconde impasse, qui n’en était pas exactement une mais était une cause de chagrin. J’ai compris qu’en dessous de tous mes moi que les autres connaissent il existe quelqu’un que personne d’autre ne peut jamais pleinement connaître. Aucun d’entre nous ne peut partager avec un autre son être entier, quel que soit l’amour qui existe entre eux. Et j’ai pleuré. Longtemps. Puis après avoir essuyé mes larmes, j’ai pensé, bon, que me reste-t-il ? Et tout ce qu’il me restait là où j’avais creusé, c’était l’amour. »
Je me suis demandé s’il fallait lui dire que l’amour n’était pas la pire chose que l’on puisse trouver lorsque l’on fouille en soi, je craignais que cela ne provoque en elle la même amertume que Tante Charlotte avait ressentie quand je l’avais assurée que son poignet retrouverait toute sa mobilité. Les pas lourds de Roberta qui montait l’escalier extérieur, le long de ce que Charlie Coggins considérait à regret comme une « inesthétique rampe d’accès », m’ont évité de trancher.
« Et voilà. » Roberta a fait glisser le gâteau, qui dégageait une odeur délicieuse, dans le plat qui l’attendait. « Quatre générations de gâteaux aux pruneaux. Quatre, c’est bien ça ?
— Oui, quatre. La recette vient de l’arrière-grand-mère d’Archie. Il avait à l’origine une forme ordinaire, jusqu’à ce que la mère d’Archie reçoive en cadeau de mariage un moule à kouglof. Et le glaçage était toujours à base de rhum, mais un jour où il n’y en avait pas dans la maison on l’a préparé avec du bourbon et c’est ainsi qu’Archie et Billy l’ont toujours mangé. Est-ce que les roses thé sont arrivées, Roberta ?
— Elles sont dans la cuisine. Il ne me reste qu’à couper les queues et verser dans l’eau le contenu de ces petits sachets, puis nous pourrons y aller.
— Marcus, je vais te montrer la chambre de Billy avant que tu ne repartes. Dans le vase vert pomme, hein Roberta ?
— Oui Miss Coral. »
« Avec son “Miss Coral” elle me punit, a dit la vieille dame quand nous nous sommes retrouvés seuls. Je n’aurais pas dû lui reparler du vase. Elle ne pouvait pas l’avoir oublié. Sers-nous, Marcus. Ne sois pas timide. Prends la pelle à gâteau et lance-toi. Une tranche fine pour moi et le double pour toi.
— En quoi est-ce une punition ?
— J’ai joué à la maîtresse de maison et elle s’est comportée comme à la terrible époque de la ségrégation. Nous avons, dans le Sud, une histoire différente, Marcus. Il va nous falloir pas mal de temps pour nous intégrer au reste du pays. Cela n’arrivera pas de mon vivant, mais Roberta et moi avons entre nous lancé le processus. »
Elle avait dit : « Je vais te montrer la chambre de Billy avant que tu ne repartes » et avec cette échéance en tête, dès qu’elle a allumé devant moi sa première cigarette, j’ai sorti les photos, en lui expliquant que Charlie Coggins m’avait fait visiter l’intérieur de la Villa Chagrin.
« Celles que j’ai prises de loin sont les meilleures, ai-je dit. Elles sont pour Tante Charlotte, quand elle recommencera à peindre. Elles révèlent l’état de délabrement actuel et elle pourra choisir ce qu’elle veut en montrer dans ses tableaux.
— Je vois ce que tu veux dire. J’aime bien celles où il y a aussi les autres maisons. Oh pauvre Archie, je ne peux pas regarder tout ça sans me rappeler combien il était contrarié quand il allait là-bas l’été et trouvait cette ruine toujours debout. Il a finalement réussi à leur faire suffisamment honte pour qu’ils l’entourent de barrières – mais peut-être t’en ai-je déjà parlé ?
— Peut-être.
— À mon âge, la mémoire à court terme trahit plus que la mémoire à long terme.
— Les clichés de l’intérieur sont affreux, ai-je dit en les étalant devant elle. Trop sombres, et les couleurs sont trahies.
— Je ne comprends pas que Charlie Coggins t’ait laissé y accéder. C’est forcément dangereux.
— Est-ce que… est-ce que vous, vous y êtes entrée un jour ? » Question que j’avais préparée pour la lancer sur mon sujet de prédilection.
« Non, nous ne fréquentions presque personne, Archie et moi. Quand il était sur l’île, le temps passé ici dans cette maison lui était trop précieux. Et pour les Barbour cette maison représentait plus un investissement qu’un endroit où se retrouver avec les leurs. Ils la louaient pendant la saison, parfois jusqu’à fin octobre. Ces malheureux Dace ont été une exception, que les Barbour ont évidemment regrettée. »
En plein dans le mille !
« Je crois t’avoir déjà dit, a-t-elle continué, qu’ils ont été attaqués en justice par une vague cousine qui prétendait n’avoir aucune autre famille que Mr. Dace, et ils ont payé.
— Est-ce que Billy était allé chez eux avec… son ami ?
— J’imagine que oui. Il nous racontait des choses que les parents avaient dites, ou qu’ils avaient faites. Peut-être pendant que Johnny et lui les espionnaient depuis leur cachette.
— Où se trouvait-elle ?
— Si je m’en souviens bien, ils ne pouvaient y accéder que de l’extérieur, mais de la maison on ne pouvait pas savoir qu’ils étaient aussi près. Cela dit, Billy n’abordait certains sujets qu’avec moi, jamais avec Archie, et c’était probablement le cas de celui-là. Ces gens n’étaient pas dans leur élément au bord de la mer. Ils venaient du Kentucky et avaient eu des revers de fortune, ce que je crois t’avoir déjà dit. Ils avaient peur de la mer et se réfugiaient dans une des pièces qui donnaient du côté du ruisseau où le père allait pêcher tous les matins. Ils se nourrissaient de poisson, de pain de maïs, de riz et de haricots qu’ils avaient apportés avec eux. Selon Billy, Johnny détestait ses parents. Ils étaient trop vieux et ne le laissaient rien faire. Il était tellement dur qu’ils l’avaient envoyé à plusieurs reprises dans un foyer pour délinquants. Puis ils pleuraient tous, se retrouvaient, essayaient à nouveau. Avant qu’ils s’installent ici, Johnny avait été renvoyé de son école. Billy m’a dit – plus tard, après l’ouragan, quand tout le monde a appris qu’ils avaient disparu – qu’il avait eu l’intention d’envoyer à Johnny de quoi prendre le car pour Columbia. Ils avaient tout arrangé. Johnny serait allé dans le lycée de Billy. Dieu sait où ils avaient pensé que Johnny pourrait vivre ! C’est drôle, j’avais tout oublié de ces projets jusqu’à ce que tu me rafraîchisses la mémoire avec tes questions. »
Coral Upchurch a mis sa merveilleuse machine en marche pour notre excursion vers la chambre de Billy. Merveilleuse machine, à condition de pouvoir s’en extraire. Elle émettait avec l’accélération un sifflement de plus en plus aigu et prenait les tournants difficiles mieux que nous.
Sa chambre était exactement ce que quelqu’un comme Billy – enfin, d’après ce que j’en savais – se serait senti en droit d’avoir. Les portes coulissantes, qui étaient ouvertes afin de laisser l’air entrer, donnaient sur la mer. Le lit était fait et ouvert, les draps frais. Il y avait un fauteuil en chintz avec des coussins assortis et le plus joli secrétaire que j’aie jamais vu. J’en aurais dit plus si je n’avais déjà utilisé trop de superlatifs à propos du gâteau. Sur le bureau était posée la photo prise en studio d’un jeune homme aux cheveux souples et aux traits parfaits. Tout dans son maintien montrait qu’il n’attendait de la vie qu’une admiration sans réserve. « Il avait une vingtaine d’années, a dit Coral. Quelle beauté, hein ? Quant au secrétaire, c’est une antiquité provençale, Billy l’a fait envoyer de France. » À côté du cadre, il y avait le vase en cristal taillé vert pomme plein de roses en boutons orange pâle.
« Je vais vous laisser entre vous, a dit Roberta Dumas.
— Avant de partir, raconte à Marcus ce que nous avons fait de ton Boogie, lui a demandé Coral.
— Grâce à elle, j’ai renvoyé leur argent aux commanditaires, et nous avons maintenant un grand panier à linge en osier. » Et Roberta s’est éloignée en riant doucement.
1. En français dans le texte. (N.d.T.)
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