Villa Chagrin
Chapitre 22
Dans la maison voisine, le nettoyage battait son plein. Une équipe d’employés taillait les haies, arrachait les mauvaises herbes, tondait et ratissait les plaques éparses de la pelouse sableuse, lavait les escaliers et les allées au jet. Un homme agenouillé coupait à la main les pousses qui envahissaient le chemin menant à la plage. Un autre plantait en dernière minute une bordure de fleurs annuelles rustiques. De l’intérieur provenait le gémissement aigu de plusieurs aspirateurs fonctionnant en même temps.
« La grande vie, hein, Marcus ? Imagine-toi à quatre-vingt-quinze ans dans un fauteuil roulant et sans aucune chance d’approcher la plage, mais entretenant toute une suite de gens qui chaque année remettent en état ton jardin, tes allées et ta passerelle afin que rien n’ait l’air d’avoir changé depuis soixante-quinze ans.
— Soixante-quinze ans ?
— Elle en avait vingt quand elle est arrivée jeune mariée dans la maison de plage ancestrale de son époux. Quatre-vingt-quinze moins vingt égale soixante-quinze. Lachicotte te donnera tous les détails, ils sont amis. Peux-tu lui téléphoner et lui dire qu’elle ne va pas tarder ? Il sera heureux de lui préparer une tourte.
— Une tourte aux huîtres ?
— Non, elle déteste les huîtres. Probablement bœuf et rognons sans les rognons.
— Elle arrive aujourd’hui ?
— Demain. Ses gens la précèdent. Dès qu’elle sera là, elle enverra son aide à domicile avec sa carte pour nous laisser savoir qu’elle peut recevoir. Autrefois la carte était apportée sur un plateau d’argent mais désormais il est en osier et fabriqué par Roberta Dumas, qui maintenant s’occupe d’elle.
— Tu vas aller la voir ?
— Elle sait comment je fonctionne. Elle comprend. Elle respecte les artistes. Roberta est issue d’une lignée de vanniers dont certaines œuvres sont exposées à la Smithsonian Institution. D’où viens-tu ? Je crois deviner.
— Mr. Coggins était là-haut avec des ingénieurs militaires.
— Que faisaient-ils ?
— Je ne leur ai pas parlé. Mais Mr. Bolton pense qu’ils mesuraient le degré d’érosion autour de la villa. Je l’ai rencontré près du nid de tortue.
— Comment vont nos petits amis ?
— Il dit que la pluie d’hier peut retarder l’éclosion.
— Je suis sur l’île depuis vingt-cinq ans et je n’ai jamais assisté à… Comment disent-ils ? Au “déversement” ?
— Tu veux que je frappe à ta porte pour t’avertir ?
— Eh bien… pourquoi pas ?
— Même tard ?
— Bien sûr. Si je me sens de le faire, peut-être que je descendrai voir. Après tout, ils ont été en incubation sous notre passerelle. »
J’ai téléphoné à Lachicotte, qui semblait heureux d’avoir de nos nouvelles. « J’aimerais bien appeler plus souvent, mais je ne veux pas déranger (déranger-er-er). » Nous avons prévu d’aller chez Mrs. Upchurch le lendemain en début d’après-midi. « Elle va te plaire. C’est une bonne conteuse. Peux-tu dire à ta tante que je me suis permis de réviser sa Mercedes et de changer ses pneus ? Histoire de la remercier pour le prêt prolongé. »
Après avoir dîné avec Tante Charlotte, je suis descendu au bord de l’eau, sur la surface humide et luisante qui reflétait la même lumière orange que le grand « Tranquillité du crépuscule » accroché au mur de la bibliothèque et dont la carte postale avait été autrefois collée au frigidaire de ma mère. Je me disais qu’il devait être horrible de ne plus pouvoir peindre. Cela pouvait arriver
À
de différentes façons. À cause d’un bras blessé ou d’un régime fasciste qui vous en empêchait. Pendant que nous mangions, Tante Charlotte m’avait parlé du peintre allemand Emil Nolde à qui les nazis avaient interdit de peindre alors qu’il avait soixante-dix ans et était au sommet de son art. Pendant toute la guerre, il a réalisé en secret de petites aquarelles sur papier japonais qu’il cachait partout dans sa maison.
« Qu’est-ce que le papier japonais ?
— De nos jours, il ne vient pas forcément du Japon. C’est un papier de grande qualité fait à partir de fibres d’écorce et non pas de pulpe de bois, donc très résistant. Si tu dois peindre à l’eau comme ce pauvre Nolde, ça te permet de travailler par couches, comme à l’huile. Il écrivait des petits mots à ses tableaux secrets.
— Comment ça ?
— Des choses comme : “Pour vous seules, petites feuilles.” C’est celui que je préfère. »
Il ne pouvait pas utiliser l’huile parce qu’il ne pouvait pas être vu en train d’en acheter et qu’en cas de fouille, l’odeur l’aurait trahi. Pendant cette période d’oppression artistique, il avait abandonné les paysages qui l’avaient rendu célèbre et peint à l’aquarelle des silhouettes et des visages oniriques sur papier japonais. Il les appelait des tableaux non peints et Tante Charlotte a allumé son ordinateur pour me les montrer. Ils représentaient en couleurs vives des êtres grotesques ou surréels, dont certains paraissaient menaçants ou obscènes, comme s’ils venaient directement des régions intérieures les plus sombres de leur créateur. J’ai dit à Tante Charlotte qu’ils me faisaient penser aux monstres et fantasmes que nous avions tous en nous sans même le savoir. « Très juste, Marcus », a-t-elle dit en prenant une gorgée de vin. Son visage s’est plissé comme cela arrivait presque toujours quand elle essayait de comprendre quelque chose. J’ai failli profiter de la bonne impression que je venais de faire pour lui demander si son projet secret avançait, mais je me suis retenu. Quelques instants plus tard, elle a voulu que j’ouvre une autre bouteille de vin et l’a emportée en claudiquant jusqu’à son atelier.
Tout en imprimant sur le sable mouillé les motifs de mes semelles, je me suis rappelé l’extravagant désespoir qui m’avait envahi le matin et le désir fou que j’avais eu de mourir de peur à la vue du garçon-fantôme. Comment pouvait-on changer si souvent d’humeur au cours de la même journée ? Était-ce dû à mon âge ou serait-ce désormais toujours comme ça ? Et est-ce qu’après avoir décidé un matin de se tuer on ne pouvait pas se réveiller mort en se disant que l’on avait commis une erreur colossale ? Et voilà que j’étais la même personne, dans le même corps, habillé des mêmes vêtements, mais debout dans la paisible lumière orange de la « Tranquillité du crépuscule » de Tante Charlotte et enthousiaste à l’idée que les embryons de tortue encore sous le sable avaient, s’ils survivaient aux divers dangers qui les attendaient, au moins quatre-vingts ou cent ans devant eux avant de mourir de vieillesse et d’entrer dans l’histoire ancestrale des caouannes. Bientôt, ils allaient jaillir de leurs œufs, s’aplatir et prendre une forme de tortue, grimper les uns sur les autres et « se déverser » sur la dune pour courir vers la mer – processus auquel nous participions.
Je ne sais pas pourquoi mais cela m’a fait penser à William, mon ami ad litem, et au dernier salut vulcain que nous avions échangé à l’aéroport. Je me suis demandé de quel genre d’enfants il s’occupait maintenant et si je lui manquais.
J’avais eu beaucoup de chance d’être confié à lui. Tout le monde n’aurait pas compris que pour pouvoir véritablement accepter sa mort il fallait que je voie ma mère sans qu’elle soit embaumée. Nous nous sommes rendus à l’hôpital dans son camion. Il avait tout arrangé avec le chef de service des urgences, qui nous a emmenés en ascenseur jusqu’au sous-sol où se trouvait la morgue. Puis il a défait la fermeture à glissière de la housse mortuaire noire posée sur un brancard. Elle était là. C’était elle et pas elle. On m’avait dit à quoi m’attendre. L’os et le cartilage de son nez saillaient à l’endroit où il avait tapé dans le volant – notre Honda datait d’avant les airbags. Ses yeux étaient ouverts, mais la vie les avait désertés. Ses iris bleus avaient pris une teinte vert-jaune, terne. Sa bouche entrouverte laissait voir les dents écartées qui la complexaient tant. Elle avait récemment fait un henné, ses cheveux acajou brillaient plus que jamais. (« Au moins je ne suis pas morte avec des racines apparentes. » J’ai entendu sa voix, où se mêlaient l’autodépréciation et l’humour résolu, exactement comme lorsqu’elle vivait encore.)
William et moi avions organisé les funérailles pendant le trajet vers l’hôpital. Adolescente, Maman avait lu un roman écrit par un célèbre occultiste qui s’opposait à la crémation car il fallait selon lui pouvoir ressortir de la tombe en un seul morceau. « On pourrait avoir besoin de nos os, disait Maman. C’est peut-être de la superstition, mais comme ça remonte au Livre d’Ézéchiel, je préfère ne pas prendre de risques. » Quand nous vivions encore à Forsterville, Maman et moi parlions souvent de la mort et de l’endroit où nous aurions aimé être enterrés. Nous nous promenions dans un magnifique petit cimetière à l’extérieur de la ville. « Si nous sommes toujours ici au moment de ma mort, disait Maman, c’est là que j’aimerais être enterrée. » Mais après notre déménagement à Jewel, comme nous n’étions pas certains d’y rester, surtout après la faillite de la menuiserie Mountaintop, nous avions mis un terme à nos romantiques projets d’ensevelissement.
William m’a emmené dans le petit cimetière de campagne où reposaient presque tous les membres de sa famille. Il se trouvait à flanc de coteau face à la chaîne de montagnes qui s’étirait aussi loin que le regard portait. Quand le compte en fiducie sera créé, a-t-il dit, tu pourras acheter une belle pierre tombale et y faire graver son nom et ses dates de naissance et de décès. « Alors, où que tu ailles, Marcus, tu sauras toujours que tu peux revenir et la retrouver là. »
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