Villa Chagrin
Chapitre 25
La dune la plus proche de la maison était devenue mon lieu de méditation et d’examen de ma santé mentale. Je m’y asseyais le soir, surplombant la couvée enterrée dans le sable où cent dix embryons se tortillaient sous leur coquille, sachant qu’en dépit des bizarreries qui m’avaient traversé depuis mon réveil, j’avais aussi participé à la réalité du jour qui finissait. Et cette réalité me reliait à celle du monde ancien où les caouannes étaient déjà une vieille histoire et à un monde futur où je serais mort, où peut-être l’humanité tout entière se serait éteinte alors que ces tortues feraient encore exactement ce qu’elles avaient toujours fait sans l’aide de notre espèce disparue.
J’avais l’impression d’être leur invité. Je voulais rester discret et ne pas affecter leur développement. Quand le temps de l’éclosion s’est approché, je leur ai parlé dans un murmure apaisant et sage. Je leur ai dit à quoi elles devaient s’attendre entre l’instant où chacune utiliserait la dent temporaire placée au bout de son museau pour briser sa coquille puis s’étirerait. (« Souvenez-vous que vous êtes roulées en boule depuis deux mois et que vous devez le faire. Et ce faisant vous heurterez les coquilles encore closes de vos frères et sœurs et les stimulerez pour qu’ils sortent eux aussi… »)
Ce mois de juillet était celui des « deux lunes », m’avait appris Ed Bolton. Environ tous les trois ans la lune est pleine deux fois lors d’un même mois. Elle l’avait été le vendredi précédent et le serait encore le 31 juillet. Elle s’appellerait alors lune bleue, car des particules de poussières de haute altitude lui donneraient cette couleur qu’on lui voit rarement. Ce soir-là elle était décroissante et gibbeuse – de gibbosus, bossu en latin. Sa courbe intérieure avait bien quelque chose d’une bosse. Mais quand il ne resterait de l’astre qu’un dernier quartier, la bosse disparaîtrait. Ed Bolton m’avait fait don des tortues et de la lune. J’aurais aimé être un de ses élèves quand il enseignait les sciences au lycée. Il donnait l’impression que tout ce qui existait dans la nature lui était important – comme cela le devenait pour tous ceux qui regardaient bien le monde.
Avoir raté Billy Upchurch à un an près était vraiment désespérant. Il aurait répondu aux plus cruciales de mes questions. Je lui aurais demandé, pas de but en blanc mais au fur et à mesure de la conversation, de quoi Johnny et lui parlaient. Johnny Dace lui avait peut-être raconté ces difficultés familiales auxquelles Coral Upchurch avait fait allusion. Ainsi que les problèmes qui ne concernaient que lui. S’il n’allait pas à l’école en octobre, c’était peut-être qu’il avait été renvoyé. Il avait sûrement expliqué à Billy pourquoi il gardait toujours ses vêtements sur la plage, ou au moins trouvé une excuse à ce comportement. Et j’aurais adoré savoir pourquoi Billy était allé vers lui après l’avoir vu marcher d’un bout à l’autre de la plage dans les deux sens, une chose que je n’avais pas encore faite. J’aurais demandé qui avait parlé à l’autre en premier. À mon avis, c’était Billy, puisqu’il tendait toujours la main à ceux qui lui semblaient désespérés. Et est-ce que Johnny l’avait invité chez lui, ou s’était-il invité lui-même ? Et quand ils étaient là-bas, à quoi passaient-ils leur temps ?
Si le garçon-fantôme n’avait pas disparu dans l’ouragan, il aurait soixante-cinq ans, comme Billy, à moins qu’il ne soit mort avant Billy.
Je ne m’étais pas encore habitué à la beauté de l’île. Tu es un veinard, Marcus, avait dit la mère de la famille d’accueil quand ils avaient décidé que j’allais vivre avec ma tante dans son cabanon de plage. Je pensais qu’effectivement j’avais de la chance, mais ce n’était pas sans remords ni sentiment de culpabilité. Si Maman n’était pas morte, nous vivrions encore probablement dans cet horrible appartement de Smoke Vine Road, au-dessus de notre infernale propriétaire. Jewel avait beau se trouver au milieu de montagnes magnifiques, le seul nom de cette ville évoquerait toujours pour moi la honte et la pauvreté. Maman devait mourir afin que je puisse quitter Jewel pour le bord de mer. Comme il était triste que nous n’ayons jamais pu partager ensemble le plaisir d’un bel environnement. Forsterville (plus de dix mille habitants) était une bourgade de piémont où il n’y avait qu’une usine de meubles et des voies ferrées, quelques rivières et ruisseaux pollués et, à vingt kilomètres, un lac artificiel au bord duquel les citoyens importants avaient leur résidence d’été. Avec ses cyprès et ses pelouses soigneusement entretenues, le paisible cimetière de campagne où nous allions marcher et respirer un air qui ne sentait pas la sciure, les produits chimiques et le vernis était le seul bel endroit où Maman et moi avions été ensemble. Nous nous promenions entre les pierres tombales – sur lesquelles on lisait souvent le nom des Forster, qui avaient fondé la ville – et nous jouions au jeu des funérailles, choisissions les vêtements que nous souhaitions porter dans notre cercueil, les cantiques et les psaumes qui seraient chantés et lus. (« Nous devrions probablement aller plus souvent à l’église, disait Maman. Il y aurait alors plus de monde à nos enterrements. Mais je ne crois pas que mes grasses matinées du dimanche soulèvent la colère de Dieu. ») Maman était joyeuse et sereine lorsque nous allions au cimetière de Forsterville.
Les choses allaient maintenant changer entre le garçon-fantôme et moi. Je le savais. Tout dans sa présence et sa posture avait dit : Tu m’as convoqué. Je suis là. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Mais j’avais raté le test. J’étais certain qu’il n’apparaîtrait plus. Si seulement je m’étais rappelé les règles qui étaient énoncées à longueur de pages dans toutes les histoires de fantômes que Siffleur et moi dévorions autrefois. La personne vivante était à la hauteur du défi ou ne l’était pas. Si vous vouliez garder contact avec le fantôme, vous deviez faire vos preuves dès la première rencontre. Siffleur et moi en avions souvent discuté : si nous avions un jour la chance de rencontrer un fantôme, comme dans l’un de ces livres que nous adorions et où le héros réussissait l’épreuve, que ferions-nous, que dirions-nous ? Nous allongions constamment la liste de nos règles de conduite face aux fantômes.
« Ce n’est que pour ceux dont tu penses qu’ils méritent ton aide, a-t-il précisé un jour, pas les autres. » Pour ceux qui en valaient la peine, on devait rester là où on était, même si nos jambes tremblaient, et dire : De quoi avez-vous besoin ? Que puis-je faire dans notre monde que vous ne pouvez plus faire vous-même ? Y a-t-il un message que vous aimeriez me voir délivrer à un autre vivant ? Y a-t-il un tort qui puisse être redressé pour que vous reposiez en paix ? S’il en est ainsi, je serai à votre service.
« Mais comment reconnaît-on la différence entre ceux qui en valent la peine et les autres ? » ai-je demandé à Siffleur. Il a réfléchi. « Peut-être est-ce d’abord impossible, a-t-il répondu. Puis ton intuition t’éclaire. Alors tu sentiras qu’il a besoin de toi ou qu’il cherche juste à te faire peur. Dans ce cas, tu as intérêt à partir en courant. »
Or, face à mon fantôme ce matin-là, j’avais eu la sensation qu’il voulait à la fois mon aide et me terroriser. Si seulement j’avais tenu le coup et lui avais demandé : Que veux-tu de moi ? Que puis-je faire pour toi en ce monde que tu ne peux plus faire toi-même ? Peut-être que si je n’étais pas parti en courant j’aurais expérimenté un niveau de conscience avancé.
Il fallait que je demande à Ed Bolton de mieux m’expliquer le problème du temps. À l’école, les notions de base concernant la relativité qu’on nous avait inculquées n’avaient réussi qu’à nous désarçonner. Oui, garçons et filles, quand votre cerveau sera un peu plus développé, vous aurez à affronter des concepts de temps qui échappent à l’horloge et au calendrier.
J’avais erré entre de trop nombreuses sortes de temps à enregistrer : entre le temps du rêve et celui de l’éveil, entre le temps intérieur et celui du monde qui m’entourait, entre le moment où j’avais rêvé, la veille, que ma mère ouvrait la porte de son magnifique appartement et m’annonçait que j’avais un frère aîné et la visite de cet après-midi à une très vieille dame qui m’avait appris le prénom et le nom de famille du fantôme que j’avais vu le matin même.
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