Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 16 sur 43

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Villa Chagrin

Chapitre 16

 

 

L’humeur de Tante Charlotte se détériorait. Et un soir au dîner j’ai aggravé les choses en lui posant une question idiote avec l’intention de lui remonter le moral.

Elle m’avait confié qu’elle avait essayé de peindre de la main gauche. (« Pourquoi ne pas essayer de traduire un état d’esprit par la couleur ? me suis-je demandé. Uniquement ça : état d’esprit et couleur. Bon, peut-être aussi quelques formes esquissées. ») Ce matin-là elle avait pressé ses tubes, choisi un gros pinceau et s’était mise au travail. (« Je voulais donner une version minimaliste de la Villa Chagrin. Après tout j’en connaissais les proportions, vu le nombre de fois que je l’avais peinte. Qu’est-ce que poser sur la toile les couleurs du ciel et de quelques nuages à la Constable puis ébaucher en bas une forme brune et brisée avait de si difficile ? Peut-être même, pensais-je, que ces nouvelles contraintes conduiraient à quelque chose de passionnant. »)

Mais sa main gauche avait refusé d’aller là où elle voulait qu’elle aille. Quand elle essayait de l’empêcher de bouger, elle se mettait à trembler. Frustrée, abattue, dégoûtée, elle a renoncé. Elle a bu une bouteille de vin rouge et dormi jusqu’au soir.

C’est en entendant son récit que j’ai eu cette envie idiote de lui demander comment elle avait occupé ses journées sur l’île avant de commencer à peindre. Je pensais que ça lui donnerait des idées pour faire passer le temps plus vite jusqu’à ce que son poignet soit guéri.

Elle m’a regardé incrédule, comme si j’avais soudain parlé une langue étrangère. « Eh bien laisse-moi réfléchir, a-t-elle répondu d’un ton amer. Premièrement je pouvais marcher. Je marchais beaucoup. Le long de la plage, dans un sens et dans l’autre. Et j’examinais mon passé pourri, encore et encore, et me félicitais de m’être enfin échappée. Je marchais jusqu’à ce que je sorte de moi-même. Ensuite, comme je te l’ai dit, j’ai eu différents jobs. D’abord chez le vétérinaire, puis avec Lachicotte. Et comme tu le sais grâce à ta mère, travailler emplit les jours. Et enfin j’ai vu cette femme peindre la Villa Chagrin et j’ai pensé : “Je pourrais y arriver.” Et j’y suis arrivée.

» Maintenant, en revanche, je ne peux pas marcher, je ne peux pas peindre et j’ai… disons d’autres responsabilités. Et vingt-cinq ans de plus. Cet accident me donne un aperçu de la vieillesse. Un avant-goût. Je me vois déjà comme notre voisine, Mrs. Upchurch, dans son fauteuil roulant. Et quel intérêt y a-t-il à continuer à vivre dans ces conditions-là ? »

Par « autres responsabilités », elle avait voulu dire moi. Et la question qu’elle avait posée ensuite était vraiment trop sinistre. Il fallait que je nous ramène sur un terrain plus sûr.

« Mais même si tu étais vieille et en fauteuil roulant, lui ai-je rappelé, tu pourrais encore peindre.

— Une Grandma Moses suffit.

— Qui est Grandma Moses ?

— Une vieille dame qui s’est lancée dans l’art à plus de soixante-dix ans parce que son arthrite l’empêchait de continuer à broder. Elle a vécu jusqu’à cent un ans et on a imprimé un timbre en son honneur.

— Quel genre de peinture faisait-elle ?

— Oh, des scènes rurales nostalgiques qui rassuraient les gens. »

Elle a dit « rassuraient » avec un ton tellement méprisant que j’ai pensé plus sage de laisser tomber le plan du terrain sûr. J’aurais pu simplement me taire, ou débarrasser la table, mais quelque chose me poussait à continuer. Comme j’avais déjà provoqué le contraire de ce que je voulais, lui remonter le moral, et que son avenir dans un fauteuil roulant ne nous menait nulle part, pourquoi ne pas tenter le passé pourri ?

« Pourquoi était-il pourri ? ai-je demandé.

— Quoi ?

— Tu parles toujours de ton passé pourri.

— Je n’en avais pas conscience. J’essayerai de me réfréner.

— Mais ça m’intéresse. Nous appartenons à la même famille et je ne sais rien sur personne de cette famille ! Maman gardait tout pour elle et les rares fois où ma grand-mère est venue nous voir, elle n’a pas non plus voulu parler de ça.

— Non, évidemment. Et de quoi ma sœur – ta grand-mère – parlait-elle ?

— Des erreurs que nous commettions, Maman et moi, et de ce que nous pouvions faire pour nous améliorer. Et de la façon épatante dont elle, elle avait mené sa vie. Après son départ, chaque fois Maman pleurait pendant des jours. Elle n’a jamais dit pourquoi, mais je ne crois pas que c’était parce qu’elle était triste de voir Grand-Mère s’en aller.

— Je ne le pense pas non plus. Comment se fait-il que certaines personnes nous donnent l’impression que nous ne sommes bons à rien alors que nous savons que c’est à travers leur regard que nous nous voyons. Ces gens sont de véritables poisons. Si je devais résumer mon passé en quelques mots, je dirais : “J’ai été empoisonnée dès l’âge de cinq ans.” Et c’est tout. Mais je vois sur ton visage que cela ne te suffit pas. Alors je vais te donner un condensé de ce qui s’est passé. Il y a très peu d’histoires de famille différentes en ce monde. Voici la mienne. Ma mère était une femme lâche et inutile, mon père un monstre toxique, et ma sœur aînée avait choisi de faire comme si rien n’avait été délétère sous notre toit. Ah, ces bonnes vieilles histoires de famille, ces bonnes vieilles histoires d’horreur : choisis ta version, Marcus, parmi toutes celles qui existent depuis la nuit des temps. Prends les Grecs, la Bible, Shakespeare, ou fouille dans l’abondante littérature autocompassionnelle présente sur les rayons de nos librairies. Quand tu seras capable de condenser ton histoire de famille en quelques mots, peut-être échangerons-nous un ou deux suppléments. »

Cette tirade semblait avoir changé le désespoir de Tante Charlotte en énergie rageuse. Je me félicitais déjà de ce retournement lorsqu’elle m’a demandé de déboucher de nouvelles bouteilles car elle avait vidé toutes celles qui étaient ouvertes. Elle a dû sentir mes scrupules car elle a ajouté d’un ton sec : « Je traverse une passe difficile, Marcus. Fais-le. »

Le lendemain ou le surlendemain, la boutique de Myrtle Beach a envoyé d’autres caisses de vin. Tante Charlotte avait dû les commander pendant que j’étais dehors sur mon vélo. Le livreur les a déposées dans la cuisine et plus tard j’ai sorti et rangé les bouteilles. Mais je devais maintenant en laisser trois dans l’atelier. Je me suis alors demandé s’il n’était pas temps d’appeler Lachicotte. Or je ne pouvais pas le faire de la maison sans que Tante Charlotte m’entende. Et en ces premières années du nouveau millénaire, nous ne nous promenions pas encore tous avec notre portable. Il fallait que j’attende d’aller faire les courses au supermarché, où il y avait un téléphone public.

Mais ne serait-il pas déloyal d’appeler Lachicotte – agir derrière son dos et m’associer à cet homme qui « lui disait constamment ce qu’il fallait faire » ? Je commençais à comprendre le sujet des sempiternelles recommandations de Lachicotte. J’avais défait d’autres cartons de mon ancienne vie et j’ai cherché envenimer dans mon dictionnaire. « Infecter un corps de venin. Envenimer une flèche. » S’il y avait une arme à infecter, c’est qu’il y avait un ennemi à combattre. Son ennemi mental, c’était la dépression. Son ennemi physique, l’alcool. Même si je n’étais pas certain de la façon dont tout cela marchait. L’alcool était supposé engourdir la douleur. Siffleur m’avait raconté que pendant la guerre de Sécession on faisait boire les soldats avant de les amputer. Mais tout en engourdissant la douleur, l’alcool pouvait-il devenir un poison ?

J’ai cherché un exemple d’acte déloyal que j’aurais pu commettre dans mon ancienne vie. Si appeler Lachicotte pour l’informer de la façon dont ma tante buvait était déloyal, qu’est-ce qui aurait pu l’être quand je vivais avec Maman ? Eh bien, pour commencer, ma mère ne buvait pas. Elle pouvait à peine bouger quand elle rentrait après le travail. Elle avait mal au dos et les pieds douloureux. Je la massais. (L’idée de faire un massage à Tante Charlotte ne semblait pas seulement déplacée, mais bizarre. Je ne voulais même pas imaginer ce qu’elle aurait dit si je le lui avais proposé.)

Les points faibles de ma loyauté envers Maman concernaient tout ce qui dans notre vie aurait justifié l’expression « petit mari de sa mère » qu’avait utilisée Siffleur afin de se moquer de moi. Au cours de ces dernières années, j’avais été continuellement déchiré entre le désir de lui apporter un peu de bien-être (le dernier cadeau de Noël que je lui avais offert était un coffret d’huiles de massage) et la honte ressentie quand ces gestes me rappelaient l’inoubliable sentence de Siffleur. Alors qu’avec Tante Charlotte, s’il y avait conflit, c’était entre ce qui valait le mieux pour elle et le risque que je prenais de baisser dans son estime en cafardant derrière son dos.

Tandis que je tournais et retournais tout cela dans ma tête, Lachicotte est passé un après-midi nous apporter une tourte aux huîtres.

« Ce sont des huîtres (huuuîtres) d’élevage, la saison est terminée mais préparées comme ça elles sont parfaites (paaa-rfaites). »

Il s’était fait couper les cheveux et semblait sur son trente et un. Il venait probablement de prendre une douche, je l’ai senti, en même temps que l’odeur de la tourte.

« Si je savais préparer la pâte brisée aussi bien que toi, Lash, a dit Tante Charlotte qui après son arrivée était vite partie à cloche-pied faire un tour dans la salle de bains, peut-être me lancerais-je dans les tourtes. » Maintenant Tante Charlotte sentait le rince-bouche. « Je suis sûre que les tourtes de sa mère manquent à Marcus. »

J’ai laissé passer ça sans dire que nos tourtes provenaient du rayon surgelés de notre supermarché.

« Elle sort du four, a dit Lachicotte en la posant sur le comptoir de la cuisine. Vous devriez la manger ce soir. Elle sera meilleure qu’après un séjour dans le frigidaire. J’espère que tu aimes les huîtres, Marcus.

— Oh oui. » Alors que je n’avais jamais mangé que du ragoût d’huîtres en boîte.

« Faire une bonne pâte n’est vraiment pas difficile, a-t-il dit à Tante Charlotte. Il suffit de ne pas oublier le bol de glaçons où tremper tes doigts afin qu’ils restent froids.

— Peut-être vais-je essayer quand j’aurai de nouveau dix doigts, a-t-elle dit.

— Je t’apporte un message de Charlie Coggins, Marcus. Il est venu à la boutique hier. Tu lui as fait grande impression. Il voulait savoir quel âge tu avais et quand j’ai dit onze ans, il n’arrivait pas à le croire.

— Tu ne veux pas t’asseoir, Lash ? » Tante Charlotte avait retrouvé ses bonnes manières.

« Quel était ce message ? » ai-je demandé quand nous avons été tous les trois installés autour de la table. Lachicotte avait refusé la tasse de thé que je lui proposais car il avait rendez-vous à cinq heures avec un acheteur potentiel de sa Rolls-Royce Silver Cloud 1965.

« C’était à propos de cette famille qui a été emportée par l’ouragan Hazel. Charlie m’a dit de te dire qu’il a vérifié dans les registres de l’agence et que ce n’étaient pas eux qui s’étaient occupés de la location. Ça avait dû passer directement par les propriétaires. En 1954, cette villa appartenait encore aux Barbour, mais ils ont vendu peu après la tempête. Qu’est-ce que tu voulais savoir, Marcus ?

— Je trouve simplement étrange que personne ne se souvienne de leurs noms. Dans leurs livres, les deux femmes qui racontent l’histoire de l’île donnent celui de l’homme en camion qui leur a parlé quand ils cherchaient leur fils, mais pas celui des seuls disparus de ce jour-là. Comme si ces gens ne comptaient pas du tout.

— Marcus est très sensible à la douleur des autres, a dit Tante Charlotte, même lorsqu’ils sont morts et enterrés.

— Je suis sûr qu’on peut trouver, a dit Lachicotte. Il n’y a qu’à chercher dans les microfilms des journaux locaux. Si tu veux je t’emmène demain à la bibliothèque, Marcus. Ensuite tu connaîtras le chemin et tu pourras y aller à vélo quand tu voudras.

— À propos, a dit Tante Charlotte. Il faut que je te rembourse ce vélo et ses accessoires. Tu peux m’apporter le carnet de chèques qui est dans mon sac, Marcus ? Je me suis exercée à signer de la main gauche. J’ai appelé la banque pour leur dire de ne pas s’affoler quand ils verront ce gribouillis digne d’un enfant de cinq ans et ils ont répondu que ça ne poserait aucun problème. Mais tu devras le remplir, Lash. »

Lachicotte a dit et répété que ça ne pressait pas, Tante Charlotte a dit et répété que si et ils ont failli se disputer. Puis nous avons tous les trois joué à signer de la main gauche sur le bloc-notes de Tante Charlotte. Les tentatives maladroites de Lachicotte lui ont valu de la part de Tante Charlotte un petit rire méprisant. Les difficultés que j’ai éprouvées m’ont rappelé à quel point ma main droite était hésitante quand, enfant, j’apprenais à écrire. Nous oublions vite à quel point nous avons eu du mal, au début, à contrôler nos doigts. La signature de Tante Charlotte était de loin la plus réussie de toutes, ce qui l’a mise de meilleure humeur. « Quoique j’aie évidemment eu toute la journée pour m’entraîner », a-t-elle marmonné presque gaiement.

« Votre voisine Coral Upchurch arrive juste après le 4, a ensuite annoncé Lachicotte.

— Comment fais-tu pour toujours te rappeler ce genre de choses, Lash ?

— C’est mon truc. » Il a ri. « Ma première femme m’appelait son livre d’anniversaires ambulant. »

Après le départ de Lachicotte, j’ai demandé à Tante Charlotte si elle savait pourquoi il avait eu trois épouses. « Est-ce lui qui les a quittées, ou elles ?

— Elles. Lash fait partie de ces hommes qui se laissent marcher dessus par celles qu’ils aiment. Et à l’inverse, j’ai toujours cherché le genre d’hommes dont je pouvais être certaine qu’ils allaient me faire souffrir. Puis, quand j’en ai eu assez, je les ai quittés.

— Je me demande combien de fois je me marierai.

— Oh Marcus, tu me donnes envie à la fois de rire et de pleurer. »

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