Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 17 sur 43

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Villa Chagrin

Chapitre 17

 

Lorsque Tante Charlotte a dit à Lachicotte que j’étais sensible à la douleur des autres même lorsqu’ils étaient morts, j’ai craint d’avoir parlé dans mon sommeil. Mais en y réfléchissant je me suis dit qu’elle faisait simplement allusion à l’intérêt que j’avais montré pour le garçon sans nom et ses parents, et à ma compassion.

Bien qu’il ait pris dans ma vie une place prépondérante, je savais ne pas devoir évoquer ma relation avec lui devant quiconque et encore moins dire que je l’avais vu. Je m’appuyais sur la même sage intuition que lorsque les psychiatres des services sociaux s’entêtaient à me demander ce que j’avais ressenti pendant que je cognais sur Siffleur et que je répondais inlassablement « l’instant s’est effacé de ma mémoire ».

Curieusement, de tous ceux qui avaient compté dans ma vie passée ou présente, Siffleur était le seul à qui j’aurais aimé parler du garçon mort. Il serait resté pendu à mes lèvres. Le surnaturel était son domaine préféré. Il aurait tenu à passer tous les détails en revue.

« Recommence, Marcus, dis-moi exactement ce que tu as vu.

— Il était dans l’embrasure de la porte, face à moi.

— Quelle porte ?

— Celle de devant, qui donne sur la véranda. En fait il n’y a pas de porte à proprement parler, mais il se tenait appuyé contre le chambranle.

— Tu es sûr que ce n’était pas un jeu de lumière ou un truc de ce genre ?

— Sûr et certain. Très mince, il avait la mâchoire saillante et…

— Sa taille ?

— Plutôt grand. Vraiment très maigre. Il portait une chemise rouge passé, un jean et des boots. C’était quelqu’un de particulier. Et je ne l’ai pas seulement vu, je l’ai senti.

— Senti comment ?

— Comme quand tu es en face de quelqu’un. Je sentais son regard. Sa curiosité. Il s’intéressait autant à moi que je m’intéressais à lui. C’était aussi réel qu’être en ce moment en face de toi.

— Quelle sorte de chemise rouge passé ? Genre polo ?

— Non. Boutonnée de haut en bas, peut-être un peu trop petite pour lui. Et à manches courtes – ou qui avaient été coupées.

— À quoi ressemblaient les boots ?

— Je ne sais plus très bien. Tout cela était très intense.

— Oh Seigneur, aurait-il pleurniché, envieux, pourquoi est-ce que ce n’est pas à moi que c’est arrivé ? »

J’aimais respecter ma routine quotidienne et partir à vélo tôt le matin jusqu’à la pointe nord de l’île, mais Lachicotte venait me chercher chez Tante Charlotte à neuf heures et demie pour m’emmener à la bibliothèque. Et une fois à la Villa Chagrin je voulais prendre mon temps. Lorsque vous rendez visite aux gens, si vous êtes pressé ou que vous devez aller quelque part ailleurs après les avoir quittés, ils le sentent. J’irais là-bas en fin d’après-midi. C’était en fin d’après-midi que je l’avais vu, la seule fois où c’était arrivé.

Lachicotte a apporté à Tante Charlotte une laitue et deux concombres de son potager, ainsi que des petits pains encore chauds qui sortaient de son four. J’avais pelé pour elle deux bananes et les avais enveloppées dans deux sacs en plastique. Le nombre nécessaire de bouteilles débouchées était dans son atelier, celles de la cuisine discrètement hors de vue. Comme elle n’est pas venue le saluer, j’ai dit à Lachicotte qu’elle dormait encore.

« À ton avis, comment s’en sort-elle ? a-t-il demandé alors qu’il venait de démarrer.

— Bien, je pense. »

Tout en roulant sur Seashore Road, il a semblé ruminer ma réponse parcimonieuse. Il la ruminait encore quand nous avons passé le pont. Il en attendait plus, mais que pouvais-je loyalement ajouter ?

« Elle a essayé de peindre de la main gauche, ai-je dit. Ça n’a pas bien marché. Elle n’arrivait pas à contrôler son pinceau et elle a renoncé.

— Et qu’a-t-elle fait ensuite ?

— Elle a dormi toute la journée. »

Il s’est replongé dans ses pensées. J’aurais préféré ne pas deviner ce qu’il était en train de se dire, mais c’était impossible.

Je suis resté silencieux jusqu’à ce que nous passions devant des gens qui pêchaient dans le ruisseau. « Qu’attrapent-ils ? ai-je demandé.

— Surtout des poissons-chats. C’est aussi pour eux l’occasion de voir du monde. » À sa voix résignée, j’ai compris qu’il n’allait pas chercher à en apprendre plus. Je l’avais laissé tomber.

« Écoute, je ne suis pas certain de pouvoir… » Je dus m’arrêter ; je m’étranglais. Je me suis tourné vers la fenêtre pour le lui cacher. « Je ne suis pas certain de pouvoir l’empêcher de fermenter. »

J’ai compris, à peine ma phrase finie, l’erreur stupide que je commettais. En termes de loyauté envers Tante Charlotte « fermenter » était probablement ce que je pouvais choisir de pire. « Non, l’empêcher de s’envenimer, ai-je corrigé. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça.

— Les deux mots sont probablement plus ou moins applicables à la situation, a-t-il fait remarquer sans rien ajouter de plus.

— Est-ce que tu as vendu la Rolls-Royce 1965, hier ?

— Eh non. Dès l’instant où il a posé les yeux sur cette beauté dans laquelle nous roulons, ce n’est plus notre pauvre Silver Cloud qu’il a aimée.

— Mais tu ne peux pas vendre la Bentley. Tu y tiens trop.

— Il m’a fait une offre intéressante, pourtant je n’ai encore rien décidé. Je sais que ce n’est pas bon de trop s’attacher aux choses. Et malgré tout, je le répète, je n’ai rien décidé. »

Comme le collège, la bibliothèque était un bâtiment de plain-pied bien entretenu, entouré de buissons vivement fleuris et auquel on avait ajouté des extensions. L’une d’elles comportait de nombreuses fenêtres. Elles étaient ouvertes et on entendait au-dessus d’un vacarme enfantin une femme appeler au calme.

« C’est ma nièce Althea, a dit Lachicotte. J’ai reconnu sa voix. Elle s’occupe du jardin d’enfants pendant l’été. Tu seras surpris, Marcus, de la modernité de nos installations. En matière de microfiches, nous avons ce qu’il y a de plus récent. »

La salle d’informatique et de stockage analogique se trouvait dans une des extensions. À droite en entrant, il y avait au mur une grande plaque de bronze où l’on pouvait lire : S A L L E M A R G E R Y L A C H I C O T T E H A Y E S . 1 9 9 4 .

« Une parente ?

— Ma mère. Notre famille a toujours été passionnée de bibliothèques. Je suis heureux qu’elle ait vécu assez longtemps pour voir la nouvelle aile construite. »

Une dame souriante en tailleur pantalon s’est précipitée à notre rencontre. « Voici Mrs. Daniels, notre bibliothécaire, a dit Lachicotte. Lucy, voici Marcus Harshaw, qui s’intéresse à l’ouragan Hazel.

— Heureuse de te rencontrer, Marcus. Nous sommes tous très fiers de ta tante. Un de ses merveilleux tableaux est accroché au-dessus de notre bureau d’accueil. Toutes les enveloppes sont prêtes, Lash. Je les ai sorties hier après ton coup de fil.

— Merci beaucoup, Lucy.

— Je t’en prie, aucun problème. Comme c’est le cinquantième anniversaire de Hazel, nous avons eu de nombreux appels à propos de ces journaux. Et j’ai aussi pour Marcus un nouveau magazine où sont publiés des récits de gens qui ont connu Hazel. Tu veux que je t’aide à mettre en route l’imprimante scanner, Marcus ?

— Non, merci. Je me suis servi de la même quand je travaillais sur mon dossier de recherche, à l’école. J’ai juste besoin de la carte-clé. »

La bibliothécaire était impressionnée, et je crois que Lachicotte aussi. Ils sont restés près de moi jusqu’à ce que je sorte la première fiche de son enveloppe – en prenant soin de ne pas laisser de marques de doigts sur le film –, que je la mette dans le lecteur et que je commence à lire. Alors Lachicotte a dit que puisque je semblais savoir me débrouiller, Mrs. Daniels et lui allaient me préparer une carte de bibliothèque. « Tu veux ton deuxième prénom dessus, ou juste une initiale ? » m’a-t-il demandé. J’ai répondu que Marcus Harshaw suffirait. Je n’avais pas de deuxième prénom.

Une fois seul, je me suis avidement plongé dans mes recherches et j’ai vite été indigné du peu d’informations trouvées. J’avais devant moi trois articles de journaux datant de cinquante ans auparavant sur les conséquences de l’ouragan Hazel, et aucun d’entre eux ne se révélait aussi utile que le seul périodique, pourtant vieux de cent cinquante ans, dont je m’étais servi pour mon dossier sur une ville de Caroline du Nord qui avait été coupée en deux pendant la guerre de Sécession. Les uns étaient pour l’Union, les autres pour la Confédération et les deux camps se sont entre-tués.

Les articles offraient de nombreux renseignements, mais seulement sur l’ouragan lui-même. Il avait frappé le jour de la pleine lune d’octobre, quand la marée était la plus forte de l’année, entraînant des dégâts dus aux vagues plus importants que jamais. Quand il était parti d’Haïti, Hazel n’atteignait que la catégorie 2, mais il s’était renforcé tout au long de la côte atlantique. En arrivant au nord de Myrtle Beach, le matin du 15, il était de catégorie 4. Les articles indiquaient les vitesses du vent et parlaient de millions de dollars de dommages matériels. Il y avait quelques récits d’évacuations, mais qui se finissaient bien. Hazel avait provoqué dix-neuf accidents mortels le long de la côte de Caroline du Nord et un en Caroline du Sud – mais il n’y avait aucun nom. Où étaient les noms de ces gens ? J’ai scanné le film à en avoir mal à la tête, et je n’en ai pourtant jamais trouvé un seul. Si même ceux qui avaient été déclarés morts n’avaient pas droit à ce qu’on imprime leur nom, que pouvaient espérer ceux dont les corps n’avaient jamais été retrouvés ?

J’ai renoncé aux microfiches et feuilleté les histoires de « vétérans » dans le magazine du cinquantième anniversaire de Hazel que la bibliothécaire m’avait laissé. Leurs souvenirs de l’ouragan étaient du genre qui commence par : « Nous roulions Maman et moi en direction de l’île où nous allions voir la sœur de Maman qui y habitait toute l’année. Mais arrivés au pont nous avons été arrêtés par un agent de la sécurité routière qui nous a dit de faire demi-tour, les habitants quittaient les lieux… » Ou bien : « Une semaine après la tempête, quand J. W. McLauren de Charleston a enfin pu passer le pont, il a retrouvé le cottage familial vieux d’un siècle, et tous ses assemblages à rainure et languette miraculeusement intacts. Les vagues l’avaient juste déplacé d’une centaine de mètres vers le rivage. »

Il y avait des descriptions saisissantes – comme celle du vent qui brisait les arbres comme des os de poulet, ou celle de cette famille tapie à l’arrière d’un camion, de l’eau salée plein le nez, mais les témoins oculaires de ces scènes avaient pu vivre vieux et être interviewés cinquante ans plus tard pour ce magazine de papier glacé.

J’ai tout laissé en pile, bien rangé. Mrs. Daniels n’étant pas dans les parages j’ai rendu la carte-clé du lecteur à la femme du bureau d’accueil. Plongée dans son travail, elle a à peine levé les yeux de son écran et j’ai pu observer tranquillement le tableau accroché derrière elle. C’était un de ceux que Tante Charlotte nous avait envoyés en carte postale. Une peinture tout en longueur du rivage au crépuscule, rien d’autre que les motifs dessinés sur le sable et le bord de l’eau à marée basse, pas une vague qui se brise, pas un être vivant en vue, pas même un solitaire oiseau de mer, paix et luminosité doucement orangée d’une fin de journée. La regarder vous faisait vous sentir heureux de vivre au milieu d’une telle beauté. J’ai pris mentalement note de dire à Tante Charlotte combien à mon avis cette toile embellissait la bibliothèque et lui donnait son atmosphère.

Puis je suis allé chercher Lachicotte qui était dans la salle du jardin d’enfants, assis devant une table à côté d’une dame aux cheveux gris, dos à la porte ouverte. Par terre, les petits peignaient au doigt sur de grandes feuilles de papier. Je n’avais jamais vu de gants en caoutchouc miniatures comme ceux qu’ils portaient, mais ils me parurent parfaitement adaptés à la situation. Je me suis approché. Lachicotte et la dame aux cheveux gris, qui devait être sa nièce, faisaient de leur côté des petites peintures au doigt. Eux aussi portaient des gants de caoutchouc, et ils étaient tellement absorbés par leur tâche que, ne voulant pas les déranger, je me suis arrêté sur le seuil. La nièce aux cheveux gris travaillait à une nature morte. Un vase de roses jaunes posé devant elle sur la table. Tante Charlotte l’aurait qualifiée de « petit tableau habile ». Lachicotte, penché en avant, très concentré, traçait de vigoureux cercles bleu foncé derrière ce qui ressemblait soit à une montagne de traviole, soit à une bête blanche accroupie. Je serais resté là plus longtemps si une petite fille n’avait pas brisé l’envoûtement. « Qui est cet homme qui nous espionne ? » s’écria-t-elle.

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