Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 35 sur 43

Pages du PDF

Villa Chagrin

Chapitre 35

 

 

La période qui se déroula entre mon après-midi avec Billy et Coral Upchurch et le rendez-vous de Tante Charlotte avec le chirurgien fut empreinte de mélancolie. Certaines choses tendaient à leur fin, d’autres que j’avais attendues n’étaient pas arrivées. Ce fut pour moi un temps d’activités monotones et de pensées chargées d’angoisse. Le soleil se levait plus tard et se couchait plus tôt. Comme si l’été avait su que ses plus belles journées étaient passées et capitulait sans lutter. Je continuais d’aller tous les matins en vélo à la Villa Chagrin, portant mon casque et baissant la tête devant les dernières maisons au cas où Pickett aurait regardé dehors. Avec le garçon-fantôme il n’y avait plus rien, aucune impression d’être vu ou entendu. Un tel vide me conduisait à remettre en question la relation que j’avais eue avec lui avant d’entrer dans la maison en compagnie de l’agent immobilier. C’était comme si la peinture bleu ciel de Charlie Coggins, destinée à tenir dehors Ole Plat-eye, avait chassé mon fantôme. Je lui parlais encore, je le mettais au courant de vérités attrayantes. (« La mère de Billy Upchurch dit qu’il t’a invité à t’enfuir et à aller avec lui au lycée à Columbia… que vous aviez une cachette d’où vous espionniez ceux qui étaient à l’intérieur… J’ai raté la sortie des bébés tortues parce qu’il a fallu que je nettoie derrière ce garçon qui avait dégueulassé nos toilettes, mais je les ai vus courir vers la mer… »)

Pas un remous dans l’air, pas une vibration d’intérêt ou de dégoût, juste un garçon seul sur une véranda pourrie troublant la paix avec son bruit humain.

Ed Bolton s’était excusé. (« Ce garçon était tellement désœuvré, j’ai pensé que ça l’amuserait. Et j’ai gâché ta soirée. ») Ed était revenu sur la dune de Tante Charlotte, il avait nettoyé le nid et compté les petits cadavres et les œufs qui n’avaient pas éclos et qu’il donnerait ensuite aux protecteurs des tortues de mer afin qu’ils effectuent de nouvelles recherches. (« Je suis désolé, Marcus. Et si ça peut te consoler, Pickett était mortifié. »)

Parler aux caouannes et analyser auprès d’elles mes journées me manquait. Leur présence m’avait aidé à méditer.

En célébrant l’arrivée annuelle de Billy, Coral Upchurch s’était épuisée et avait dû s’aliter. J’allais encore tous les jours chercher leur liste de courses, mais il n’y avait pas grand-chose dessus. J’ai demandé à Roberta si j’avais fait quelque chose qui l’avait fatiguée. « Non, elle se laisse enfin aller au chagrin. Dieu sait qu’il était temps. » Roberta tressait un élégant panier de taille modeste.

Tante Charlotte et moi dînions toujours ensemble, mais elle mangeait de moins en moins et j’ouvrais de plus en plus de bouteilles. Parfois quand elle me demandait d’en déboucher une de plus elle me jaugeait du regard, comme si elle avait attendu que je la « critique » afin de pouvoir contre-attaquer de son « Fais-le Marcus, c’est tout ».

Je lui ai parlé de la façon dont Coral avait fêté le jour où Billy venait chaque année sur l’île. Et de sa chute à l’aéroport, qui l’avait empêchée de voir comment son fils vivait à Washington et de rencontrer ses amis.

« Tu n’as jamais pensé que peut-être elle ne voulait pas savoir comment son fils vivait à Washington ni rencontrer ses amis ? »

J’ai dit que non, ça ne m’avait pas traversé l’esprit.

« Les gens trouvent souvent comment se tirer une balle dans le pied pour éviter d’affronter quelque chose. »

Ces derniers temps, sa conversation était émaillée de remarques caustiques. En entendant ce qu’elle venait de dire, je me suis demandé si tomber dans la cuisine avait été pour elle un moyen de ne pas affronter un problème quelconque. Et si cela l’était, en avait-elle conscience ?

Lachicotte m’a emmené me faire couper les cheveux – je le lui avais demandé après avoir rencontré Pickett. Le coiffeur a voulu savoir ce que je voulais exactement car ils étaient trop longs pour qu’il puisse retrouver le style de ma dernière coupe (exécutée par la mère de la famille d’accueil). J’ai dit court sur les côtés et à l’arrière, avec une petite frange partant en biais. On peut ne pas aimer quelqu’un et admirer la façon dont il est coiffé. Ensuite nous sommes allés acheter de quoi m’habiller pour la rentrée, ce dont j’avais l’habitude, et Lachicotte s’est assis dehors sur un banc pendant que je me laissais guider par les préceptes de Maman dans le rayon garçons. Les vêtements « tendance » passent vite de mode. C’est toi qui fais quelque chose de tes vêtements, ce ne sont pas eux qui font quelque chose de toi. Ils doivent s’accorder à ton corps, ne pas afficher un goût particulier en étant trop étroits ou trop larges. Choisis la qualité, dans la mesure où ton budget te le permet. Quand j’ai appelé Lachicotte pour qu’il vienne à la caisse avec sa carte de crédit, la note devant lui être remboursée ensuite par Tante Charlotte, il a dit qu’il s’attendait à ce que je dépense plus. J’ai été triste que Maman ne soit pas là pour voir comme je m’étais bien débrouillé.

Devant la glace de la cabine d’essayage, je m’étais observé attentivement en imaginant que j’étais les autres élèves qui me regardaient dans le couloir. La plage et le vélo avaient vraiment amélioré ma silhouette. En sous-vêtements, je me suis examiné, devant, derrière, et de haut en bas. Je n’étais plus le garçon que ma mère avait vu pour la dernière fois. Mais définitivement en train de devenir un homme. Devait-on avoir hâte que cela arrive ?

Qu’est-ce que j’espérais, l’année dernière à la même époque, quand Maman et moi étions allés faire les courses de rentrée ? Si la plaque de verglas avait été ailleurs que sous ses roues, que ferions-nous en ce moment ? Nous serions probablement encore dans l’appartement que Mrs. Méchante nous louait au premier étage de sa maison de Smoke Vine Road. Je serais le Potelé-Zélé qui entrait en quatrième, avait hâte de découvrir ses nouveaux livres et ses nouveaux cours et élaborait un système de défense contre les attaques de ses camarades. Maman aurait deux ou trois nouveaux temps partiels permettant d’éponger le manque à gagner dû à la mort de Mrs. Mal et continuerait pourtant de prétendre vaillamment que notre vie allait s’améliorer. Si tout allait bien, dans cinq ans nous irions à l’université ensemble.

Tante Charlotte a reçu des paquets du magasin de fournitures artistiques de Charleston. Elle m’a demandé de les ouvrir avec le couteau-scie de la cuisine. J’avais commis l’erreur de sortir le contenu d’un carton arrivé précédemment sur lequel étaient imprimés des caractères orientaux. « Ah, mon papier japonais », avait-elle dit avec désinvolture en me l’arrachant des mains. Cette fois, elle a monté la garde pour s’assurer que je n’y jette pas le moindre coup d’œil et s’en est allée clopin-clopant dans son atelier en les serrant contre elle. Elle m’a chargé de répondre aux messages reçus sur son site web. « Uniquement ceux qui te semblent sérieux. Si tu as un doute, demande-moi. » J’étais soulagé d’y trouver quelques requêtes prometteuses. La plupart concernaient la Villa Chagrin. Une dame voulait savoir si l’artiste accepterait de peindre son petit-fils en premier plan d’après une photo qu’elle lui enverrait.

« Réponds brièvement que l’artiste ne représente jamais d’êtres humains.

— Et qu’est-ce que je signe ?

— Marcus Harshaw, assistant de Charlotte Lee. Bientôt ils vont me demander de peindre le fantôme confédéré devant la villa. »

Les livraisons de fournitures d’art, les demandes déposées sur son site web, le fait qu’elle passait toute la journée, en dehors de quelques rapides expéditions aux toilettes, enfermée dans son atelier avec le papier japonais et ce qui était arrivé dans les derniers paquets me semblaient des signes positifs. Son projet secret devait avancer et elle se préparait à se remettre à peindre de la main droite.

Deux jours avant la visite chez le chirurgien de Charleston, Tante Charlotte m’a demandé de lui couper les cheveux et de les laver. J’avais déjà pas mal avancé, une mèche, un coup de ciseaux, une mèche, un coup de ciseaux, quand elle a dit, et ce n’était pas la première fois, que j’étais vraiment beau avec ma nouvelle coupe. Elle a continué en racontant combien j’avais impressionné Lachicotte lors de nos courses de rentrée. « Il s’attendait à ce que tu dépenses au moins le double.

— J’ai de l’entraînement, Maman et moi comptions au dollar près.

— Que de difficultés et de souffrances inutiles. À cause d’un monstre auquel elle devait échapper. Si seulement elle avait pu rester chez elle, finir ses études et suivre le sillon bourgeois de Brenda… mais en même temps, si elle ne s’était pas enfuie, tu n’existerais pas. »

J’ai réfléchi à ce qu’elle venait de dire, quoique j’aie eu du mal à penser à ma non-existence. Ses mots conduisaient au diable incarné qu’était son père, le grand-père de ma mère, responsable de leur fuite à toutes deux. J’aurais voulu en savoir plus, mais jusqu’où pouvait aller ce que j’avais besoin de savoir ? C’était comme dans le rêve où je demandais à l’homme à la peau tannée ce qu’il y avait dans la poubelle devant la Villa Chagrin et qu’il riait et disait : « Je pourrais te répondre, seulement il faudrait ensuite que je te tue. »

« Eh bien Marcus, grâce à toi je vais pouvoir affronter notre voyage à Charleston en toute élégance », a-t-elle dit quand j’ai eu fini de lui couper, laver et sécher les cheveux. Surfant sur notre bonne entente et me souvenant de l’inquiétude qu’elle avait ressentie pour moi quand j’avais raté l’apparition des bébés tortues, je lui ai dit que j’étais impatient d’aller en ville avec elle.

« Mais tu ne viens pas, Marcus. Ce n’est qu’une rapide visite au chirurgien. Lachicotte et toi, vous n’aurez pas le temps de faire des courses ni rien d’amusant.

— Mais je pensais que…

— Tu pensais quoi ?

— Tu as toujours dit “notre voyage”. Même Lachicotte…

— Eh bien, en l’occurrence, “notre” signifie Lachicotte et moi. Ce n’est pas une promenade en famille. »

Avais-je entendu une note méprisante dans ces derniers mots ?

« Tu ne viendrais que pour rester assis dans la salle d’attente avec Lachicotte.

— Oui, et je gênerais, c’est ça, hein ?

— Je vais t’expliquer. Si les nouvelles sont mauvaises, je n’ai pas envie de prendre l’air d’être contente. Je préfère qu’on me ramène à la maison en silence et aussi contrariée que j’aurai envie de l’être.

— Mais je ne…

— Assez, Marcus. Je veux que ce soit comme ça. »

Mes journées étaient de plus en plus vides. Plus d’œufs de tortue à surveiller et qui me tenaient compagnie le soir quand j’évaluais mon rapport à la réalité et concluais que j’étais encore sain d’esprit. Plus de cartons à déballer. Plus de visites l’après-midi à Coral Upchurch, qui maintenant pleurait vraiment son fils. Quelqu’un avait remplacé l’homme à la peau tannée sur l’itinéraire des poubelles. Était-il retourné à l’université (s’il y allait), ou avait-il fait quelque chose qui lui avait coûté son job ? Il me restait le ménage et les courses. Je roulais fidèlement chaque matin vers la Villa Chagrin et parfois aussi l’après-midi. Comme un de ces personnages de films qui s’obstinent à garder foi dans les vieilles habitudes quand l’être aimé est parti à la guerre ou ailleurs.

Depuis que Tante Charlotte m’avait signifié qui allait à Charleston et qui n’y allait pas, je cherchais des choses à faire afin de ne pas avoir l’air de me morfondre. J’ai enlevé les étiquettes de mes vêtements de rentrée et je les ai passés à la machine à laver plusieurs fois pour qu’ils ne hurlent pas « Je suis tout neuf ! » dans les couloirs du collège. Déballer les cartons me manquait, mais je pouvais au moins ranger le garage où ils avaient été empilés. Puis j’ai craint que Tante Charlotte ne voie là qu’un stratagème destiné à la faire changer d’avis. Mais quand elle a vu le résultat, ça lui a plu et elle a dit qu’il n’avait jamais été aussi propre. Puis elle a répété qu’elle n’en revenait pas de ma gentillesse et que cela lui redonnait foi en la nature humaine. J’ai pensé que si elle avait pu accepter que je n’étais pas si bon et si fort que ça, la pression aurait été moins forte.

Comme elle ne m’avait pas demandé de voir les photos de la Villa Chagrin, je les ai mises là où (à sa demande) j’avais caché les antidouleurs. Soit elle avait des choses plus importantes en tête, soit elle craignait que les regarder avant d’être certaine de repeindre bientôt ne lui porte malheur.

OceanofPDF.com