Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 33 sur 43

Pages du PDF

Villa Chagrin

Chapitre 33

 

« Mystère résolu », a dit joyeusement Ed Bolton, penché au-dessus de nous tandis que nous remettions chaussettes et chaussures. Il avait garé tout près sa Willys MB 1944 pour une visite de routine à notre nid de tortue. « J’ai reconnu tes tennis, Marcus, mais je me demandais à qui diable ces mocassins pouvaient bien appartenir. Content de te voir, Lachicotte.

— Ed ! Comment va ma jeep préférée ?

— Impeccable, grâce à toi.

— Tu ne regrettes toujours pas qu’on ait remplacé la caisse ?

— La seule chose que je regrette, c’est de ne pas avoir capitulé plus tôt. Je croyais plus ou moins que l’ancienne, avec sa rouille, lui donnait toute son authenticité. Marcus, la température a beaucoup monté. C’est peut-être pour ce soir.

— Pourtant quand je suis allé voir tout à l’heure, il n’y avait aucun changement.

— Tu te souviens exactement quand ? »

C’était avant que je mette le linge à laver et que je défasse le dernier carton de Jewel. « Il y a environ trois heures.

— Donc, ça monte vite et il y a encore plus de chances pour que cela arrive bientôt. Écoute Marcus, est-ce que tu pourrais baby-sitter ce nid, disons, pendant l’heure qui vient, jusqu’à ce que je trouve des bénévoles pour te remplacer ? Si un nouveau changement se produit, appelle-moi sur le bipeur.

— Quel genre de changement ?

— C’est d’abord le sable qui s’effondre.

— Et à ce moment-là elles sortent ?

— Non, elles remontent en général après le coucher du soleil, quand le sable est plus frais. Ce soir est le bon moment. Lune croissante qui se lève tôt et marée montante qui leur évitera d’avoir à courir trop longtemps. Tu as déjà vu des bébés tortues sortir de leur nid, Lachicotte ?

— Non, jamais. Si je ne devais pas aller à Sumter faire essayer une voiture à un client, j’aurais adoré rester. En fait, j’aurais dû prendre la route il y a déjà un moment. Marcus, on se tient au courant. » Avec un regard « tu-vois-de-quoi-je-veux-parler » il s’est éloigné d’un pas rapide tout en essuyant le sable de son pantalon. C’était pour cette promenade avec moi qu’il s’était mis en retard.

J’ai dit à Ed Bolton que je devais remonter à la maison pour laisser un mot à ma tante.

« Va, Marcus, va. Pendant ce temps je vais rester ici et essayer de joindre des bénévoles. Il va probablement falloir s’y mettre, installer le système audio et creuser le chemin. Si je ne me trompe pas, il y a un tas de bébés tortues là-dessous qui attendent que le sable soit plus frais. Formidable, non ?

— Qu’est-ce qu’une caisse ?

— Quoi ? Oh, tu parles de la jeep. Tu vois la partie basse, au-dessus des roues ? Quand on la pose à même le sol, ça ressemble plus ou moins à une caisse. Lachicotte m’a tanné pendant quinze ans pour que j’en mette une neuve. Mais j’avais peur de perdre, si je la remplaçais, mon lien direct avec le passé. En réalité, j’ai surtout perdu un amas de rouille. »

Chère Tante Charlotte,

Je suis auprès du nid de tortue. C’est peut-être pour ce soir ! Elles remontent en général après le

coucher du soleil dès que le sable refroidit. Il y a des salades de poulet et de concombre dans le frigidaire, et une tomate du potager de L que je t’ai coupée en morceaux. La bouteille débouchée est à l’endroit habituel.

Marcus

Je me suis demandé si, la prochaine fois qu’elle poserait les yeux sur moi, quelque subtil changement dans mon attitude permettrait à Tante Charlotte de comprendre que j’avais « rapporté ».

J’ai laissé le mot sur la table. J’avais d’abord envisagé de le glisser sous sa porte, au cas où elle déciderait de ne pas sortir de l’atelier pour manger. Je lui avais, après tout, dit que je l’avertirais dès que nous aurions les signes d’une proche éclosion. Mais que se passerait-il si elle voyait cette feuille de papier au moment même où je l’introduisais dans la fente ? (« Tu peux toujours frapper, Marcus. Inutile de te faufiler et de laisser des messages en douce. Qu’est-ce que c’est que cet air coupable ? »)

Je pensais passer ensuite une heure près des tortues, sans personne d’autre. Seul dans la paisible lumière tombante, avec le bruit des vagues sur la plage plus ou moins vide. Je serais le héraut d’un événement longtemps attendu, le témoin solitaire de ce premier léger trou dans le sable. Je pourrais peut-être même voir une petite tête apparaître, décider qu’il était trop tôt et disparaître. Puis les autres bénévoles arriveraient dans la fraîcheur du crépuscule, un ou deux à la fois. Dans mon scénario, Ed Bolton était le premier à revenir. Il annoncerait à chaque nouvel arrivant : « Marcus que voilà les a surveillés comme le lait sur le feu. Dès qu’il a aperçu ce petit éclaireur, il a appelé mon bipeur et je me suis mis en route. Marcus a vraiment vu le petit bonhomme pointer son museau, regarder autour de lui et retourner dire aux autres que le moment n’était pas encore venu ! »

Mais pendant le peu de temps où je m’étais absenté, Ed Bolton devait avoir téléphoné non-stop. Car à peine était-il parti dans sa jeep chercher de quoi creuser le chemin des bébés tortues que d’autres bénévoles ont commencé à apparaître en haut des dunes. Ils devaient avoir garé leurs véhicules près de notre maison. Pourtant il faisait encore jour, au-dessus du nid le sable ne s’était pas effondré, rien d’extraordinaire ne s’était produit et je n’avais pas eu à me précipiter pour appeler Ed sur son bipeur. Certains m’ont dit Salut, ou Salut, tu dois être Marcus, mais la plupart d’entre eux se sont mis immédiatement au travail, leurs tâches ayant dû être distribuées à l’avance. Il y en avait de toutes les générations : des retraités comme Ed Bolton, des femmes entre deux âges en bermuda, des hommes plus jeunes, certains portant encore leurs vêtements de travail, et quelques adolescents.

Précautionneusement, deux dames ont enlevé les piquets de bois et enroulé autour le plastique orange qui encerclait le nid. Un homme s’est agenouillé et a enfoncé quelque chose dans le sable tandis qu’un autre installait un ampli sur un poteau. Les adolescents traçaient le chemin où les bébés tortues ramperaient jusqu’à l’eau.

« Mais si ça ne se passe pas ce soir ? ai-je demandé à la plus aimable des deux dames, une des bénévoles qui m’avaient salué par mon nom. Vous devrez remettre la barrière ?

— Oh, Ed a un sixième sens en ce qui concerne ces petites bêtes. Il dit que la température a monté en trois heures et que pas mal d’œufs ont déjà dû éclore. Tiens, le voilà, demande-le-lui. »

Le soleil venait de se coucher et sa jeep est apparue, soubresautant dans la brume rose qui se formait au nord. J’ai pris d’abord ce qui ressemblait à de la paille appuyée au-dessus du siège passager pour une sorte de balai qu’Ed apportait afin de préparer le chemin menant à la mer. Mais quand la voiture s’est approchée, j’ai compris qu’il s’agissait de quelqu’un. Je n’ai su que c’était un garçon, plus grand que moi, aux cheveux blonds coupés court sur les côtés et avec une frange qui lui tombait sur le front, qu’en le voyant se glisser à terre. Il portait un tee-shirt orange où était imprimée une grosse patte d’animal, un short cargo kaki, des baskets supersoniques gris et orange et une énorme montre noire au poignet. Il avait le visage tanné, le corps beaucoup moins.

« Marcus, voici Pickett, il est chez ses grands-parents, nos voisins, jusqu’à la rentrée. Pickett, voici Marcus, qui habite dans cette maison derrière les dunes. Marcus, j’ai dit à Pickett de rester avec toi pour que tu le mettes au courant de la manœuvre. »

Pickett ne me semblait pas du genre à rester avec qui que ce soit ou à écouter un garçon de son âge le « mettre au courant » de quoi que ce soit. Jusque-là, il ne m’avait pas regardé mais quand j’ai dit : « Salut », il a répondu en me lançant un regard indolent.

« Si vous voulez, vous pouvez aider à creuser, a suggéré Ed. Pickett, va chercher la pelle et le râteau que nous avons apportés. »

« En quelle classe tu entres ? » ai-je demandé quand nous nous sommes mis au travail. J’avais proposé de prendre la pelle et de laisser Pickett ratisser derrière moi.

« Il n’y a pas de classes dans mon école. Je serai dans le groupe deux, ce qui correspond à la quatrième.

— Oh, moi aussi !

— Bizarre, tu as l’air plus jeune que ça.

— J’ai sauté une année. »

Pas de commentaire. « Est-ce que je dois ratisser large ?

— Peut-être un peu plus. Mais laisse un petit monticule de chaque côté pour qu’ils ne sortent pas du chemin.

— Que d’histoires pour quelques tortues !

— Il ne s’agit pas vraiment de quelques-unes. Rien que dans ce nid il y a cent dix œufs. Les caouannes sont les plus grandes tortues à carapace dure du monde et leur espèce est en voie d’extinction. Leurs bébés courent rejoindre la mer depuis quarante millions d’années. Et il n’y en a que deux cent mille que nous, nous sommes là. »

Il m’a laissé parler en grattant le sable du bout d’une de ses baskets. « Et comment ont-elles fait pendant ces millions d’années, avant que nous n’arrivions avec nos râteaux ?

— Leur nombre a diminué jusqu’à ce qu’on mette en place ce système de protection. Les gens mangeaient leurs œufs au petit déjeuner, ils fabriquaient des bijoux avec leur…

— Je plaisantais, a-t-il dit comme à un enfant qui prend les choses trop au sérieux. Tu vis ici toute l’année ?

— J’habite chez ma grand-tante. Ma mère est morte l’hiver dernier.

— Désolé.

— Pourquoi as-tu voulu venir, si ce n’est pas trop indiscret ?

— De quoi tu parles ?

— C’est que tu n’as pas l’air de t’intéresser beaucoup à leur éclosion.

— Oh, les tortues. Ed a dit que ça m’amuserait peut-être. Et pourquoi pas ? Mes grands-parents n’assurent pas vraiment. Lui reste scotché à la télé pour suivre la campagne présidentielle, elle, elle élucubre de nouveaux plats épicés dans la cuisine et au milieu de l’après-midi ils sont tous les deux bourrés. »

Nous avons creusé et ratissé en silence un moment, tous deux perdus dans nos pensées. Je n’avais aucune idée de ce qui lui tournait dans la tête et ne voulais pas le savoir. Dans ma nouvelle école, il y aurait certainement un ou deux Pickett, évasif, fermé, prêt à me juger, à me rabaisser. Le long supplice recommencerait.

Cela venait peut-être de ma déconvenue, mais les autres bénévoles semblaient tous réunis à l’intérieur d’une bulle conviviale, s’interpellaient, poursuivaient un but commun, pendant que Pickett et moi étions à l’extérieur, entravés par notre lutte pour… quoi donc ? Dominer ? Survivre ? Pourquoi m’avait-on imposé Pickett ? Je considérais Ed Bolton comme mon ami et mon mentor, grâce à lui j’avais appris à aimer les caouannes. Et maintenant, parce qu’il pensait que cela amuserait peut-être le petit-fils de ses voisins, il nous avait exclus de la communauté des tortues. La douleur d’avoir perdu son fils était-elle si forte qu’il collectionnait les garçons envers qui il pouvait se montrer gentil ?

Le ciel s’assombrissait, sauf autour du nouveau croissant de lune montante. Les bénévoles devenaient des silhouettes vaguement discernables allant et venant dans le crépuscule. La nuit qui s’attardait m’a rappelé le matin où la lumière du jour s’était comme contenue jusqu’à ce que j’arrive à la Villa Chagrin et voie le garçon-fantôme appuyé contre le cadre de la porte, attendant un geste de moi.

Puis le rythme des activités s’est accéléré, les voix se sont élevées, s’appelant, se répondant. Les bénévoles se sont réunis autour du poteau où l’ampli était installé. Une femme s’est allongée et a plongé son visage dans le sable.

« J’ai besoin d’aller aux toilettes, a dit Pickett.

— Pourquoi tu ne montes pas derrière les dunes ?

— Il faut que je chie.

— Tu ne peux pas attendre ? Je crois que les bébés tortues vont se montrer.

— Non, j’peux pas. » Il se tenait le ventre. « Dis-moi où sont tes chiottes et j’y cours. »

Qu’il y aille seul était hors de question. Et si Tante Charlotte était dans la cuisine et que ce garçon étrange débarque chez elle pour faire ses besoins ?

« Non. Allez viens, je t’accompagne. Vite. »

En nous voyant monter quatre à quatre les marches de la passerelle, Ed Bolton a crié : « Hé, les garçons, où allez-vous ? ça va commencer !

— Il doit… on revient tout de suite !

— Oh bordel de Dieu, je ne vais pas tenir, a gémi Pickett.

— À gauche en sortant de la cuisine au bout du couloir. » Je l’ai poussé et il a titubé le derrière en avant jusque là-bas aussi vite qu’il pouvait. Sur l’arrière de son tee-shirt orange il y avait le nom d’un club de sport universitaire de Caroline du Sud, les Clemson Tigers. S’il se dépêchait, peut-être que nous n’allions pas tout rater. Attendez, petites tortues, attendez qu’on revienne.

Le mot que j’avais laissé à Tante Charlotte était toujours sur la table. La bouteille de vin avait disparu.

« Fonce ! » ai-je dit. Claquement de porte immédiatement suivi du bruit d’une violente explosion. J’ai imaginé les projections marron éclaboussant chaque coin et recoin de la cuvette. En esprit j’étais déjà en train de la nettoyer : balayette, Mr. Propre, puis Fraîcheur de pin pour couvrir l’odeur.

J’ai entendu la chasse d’eau une première fois, puis une deuxième. L’eau a coulé dans le réservoir. Pickett est apparu, il avait pris le temps de mouiller et de peigner sa frange. « Désolé pour la puanteur.

— C’est bon. Retourne sur la plage.

— Tu ne viens pas ?

— J’ai un truc à faire. Pars devant.

— Tu es sûr ?

— Oui, j’en ai pour un instant. »

La séance de nettoyage s’est déroulée, tel un cauchemar qui se serait avéré l’exacte réplique de ce que vous aviez déjà imaginé.

Après avoir fixé le blanc de la cuvette sous la lumière crue, mes yeux ont dû s’accommoder à l’obscurité de la plage. Les bénévoles, pour la plupart accroupis, s’étaient dispersés le long du chemin que Pickett et moi avions aidé à tracer. Quand je suis arrivé auprès d’eux, ma vision nocturne s’était rétablie et j’ai pu contempler une nuée de minuscules créatures brunes se ruant les unes sur les autres pour courir vers la mer aussi vite que le permettaient leurs petites pattes palmées.

Une main s’est posée sur mon épaule. « Oh, Marcus, tu as raté la sortie du nid, a dit tristement Ed Bolton.

— Je sais. Mais je le devais. » Une larme a glissé le long de mon visage. Heureusement il faisait trop sombre pour qu’Ed s’en aperçoive.

« Bon, ne t’inquiète pas. Ce sera pour l’année prochaine.

— Combien y en a-t-il eu ?

— Nous en avons compté quatre-vingt-dix. Sur cent dix, c’est une bonne cuvée. Certaines n’y arrivent pas. Elles sortent de l’œuf avant d’en avoir absorbé tout l’albumen et sont trop faibles pour survivre. Pourquoi ne vas-tu pas avec Pickett – il est en train d’aider à guider ceux qui s’écartent. Tu les touches le plus doucement possible pour les ramener sur le chemin. Comme ça. » Ed Bolton a appuyé sur ma joue un doigt léger.

Absorbé dans sa tâche, qui consistait à empêcher les éventuels délinquants d’escalader les buttes de sable, Pickett était la dernière personne au monde que j’avais envie de rejoindre. Tandis qu’agenouillé il redirigeait consciencieusement les nouveau-nés sur la bonne voie, les chiffres de sa montre titane luisaient dans l’ombre.

« Ils sont dingues, non ? Regarde-les se carapater ! s’est-il exclamé quand j’ai pris place à côté de lui. Ils viennent de sortir de leur trou. J’ai vu de mes yeux vu le premier se montrer – l’éclaireur. Une petite patte palmée d’abord, puis une petite tête, puis une autre patte, et je te jure qu’il semblait étudier la question. Puis il a filé vers l’eau. Et ensuite ils se sont tous littéralement déversés, masse vivante de créatures préhistoriques. Un truc de dingue ! »

OceanofPDF.com