Villa Chagrin
Chapitre 6
Pendant la période pluvieuse, j’ai rêvé que l’homme à la peau tannée m’emmenait en moto. Il m’a expliqué que le camion blanc était à l’atelier et que nous devions longer la plage dans un sens et dans l’autre afin de vérifier le niveau des poubelles jaunes. Être derrière lui était merveilleux. Je devais sauter à terre et regarder dans les boîtes à ordures. Il a ri si fort que j’ai senti son dos trembler quand je me suis exclamé en me penchant au-dessus de son épaule, tandis que nous roulions contre le vent : « C’est répugnant ! Inimaginable, ce que les gens mettent là-dedans ! » Finalement, nous sommes arrivés devant la Villa Chagrin et là j’ai dit : « Je pense qu’on n’a pas besoin d’inspecter celle-là.
— Pourquoi ?
— Parce que. Personne n’a vécu ici depuis l’ouragan Hazel.
— C’est ce que tu crois. Je vais aller voir quand même.
— Exactement ce que je pensais, a-t-il annoncé à son retour. Souviens-toi de ce que je t’ai dit, Marcus. N’entre pas dans cette maison.
— Mais qu’y avait-il dans la poubelle ?
— Je pourrais te répondre, seulement il faudrait ensuite que je te tue. » Et il a ri.
Le bruit de la pluie qui tambourinait sur le toit en tôle de la maison de Tante Charlotte couvrait celui de la mer. Au dîner, quelques jours avant, elle avait déclaré qu’elle aurait bientôt fini de peindre la McMansion qu’on lui avait commandée. Je lui ai dit que j’avais commencé à défaire les cartons. « Eh bien le mauvais temps a servi à quelque chose », a-t-elle répondu. Dans la salle de bains, je rinçais toujours le lavabo après m’en être servi, puis je l’essuyais avec ma serviette. Maman m’avait appris à le faire quand, en plus de son autre emploi, elle avait dû travailler comme femme de ménage. C’était le genre de détails que les gens appréciaient, disait-elle. Des lavabos et des porte-savons secs, des robinets étincelants. Un cheveu, un seul, dans le bac de douche pouvait tout gâcher. Et je m’assurais que la lunette des toilettes soit toujours baissée. Il m’était un jour arrivé d’oublier et Tante Charlotte l’avait laissée retomber avec un commentaire acerbe sur le fait de partager des toilettes avec un homme.
J’ai ouvert un deuxième carton et au premier coup d’œil j’ai reculé. Celui-là contenait une collection différente de tristesses. Sous des livres d’enfant (Bonsoir lune, Mrs. Ticklefeather, Winnie l’ourson et La maison de Winnie l’ourson ), il y avait le manteau d’hiver de ma mère, les pantalons de jogging et les hauts qu’elle portait à la maison, ses chaussures, chemises de nuit, sous-vêtements, bas de contention (qui arrêtaient le développement des varices dues à la position debout qu’exigeait son travail), son badge plastifié (chef de service) qu’elle avait fièrement arboré à l’usine de meubles Forster, son maquillage et ses crèmes hydratantes, un paquet à moitié vide de Tampax super plus. Le travailleur social en formation avait-il appelé son chef ? « Est-ce que je me permets de jeter certains articles très personnels, et sinon qu’est-ce que j’en fais ? Certes l’Armée du salut prendrait le manteau d’hiver, bien qu’il soit plutôt miteux, mais le reste ? » Et son chef avait dû lui ressortir le laïus sur les éventuelles poursuites.
Le contenu entier de ce carton (l’Armée du salut n’avait qu’à trouver ses manteaux miteux toute seule) est parti dans le sac-poubelle. Après avoir, plein de nostalgie, feuilleté Bonsoir lune et m’être senti triste, j’ai jeté les livres. Puis le remords m’a envahi et j’ai sauvé les Winnie. Maman les avait fièrement rapportés d’une vente de bibliothèque. (« Ils sont comme neufs, à l’exception de quelques pages de La maison de Winnie, où un enfant a crayonné. ») Il valait peut-être mieux que je garde des forces pour la suite. Et si les cartons étaient de pire en pire, de plus en plus difficiles à supporter ?
Retrouver les livres des femmes nanties et cruellement ignorantes de tout ce qui ne concernait pas leur propre histoire fut un véritable soulagement. Quand j’étais dans le hamac sur la véranda, les bruits de la mer noyaient le crépitement plus doux de la pluie. Je regardais la Patrouille des tortues en ciré venir régulièrement inspecter notre couvée. Et il y avait toujours une chance pour que j’aperçoive le petit camion blanc cahotant en direction du nord ou bien du sud.
J’ai repris le chapitre « Violentes tempêtes » de Chroniques d’une île légendaire en repensant à la façon dont j’avais si bien réussi mon dossier de recherche quand j’étais Bébé Zélé et le Potelé, celui qui avait sauté une classe. Notre professeure, qui m’aimait tellement que lorsqu’elle s’adressait à la classe tout entière c’était souvent moi qu’elle regardait (ce qui n’avait pas arrangé ma réputation d’erreur de la nature), nous avait dit de ne pas commencer trop vite à rédiger notre texte, qu’il fallait d’abord lire plusieurs fois notre documentation et la considérer comme un ensemble d’indices permettant d’éclaircir un mystère. Parce que plus vous lisez quelque chose, plus vous prenez conscience de certains éléments qui vous ont tout d’abord échappé. Quels indices pouvais-je extraire de l’unique paragraphe consacré à Hazel en fin de chapitre ?
Dans les pages précédentes, qui énuméraient les disparus des terribles ouragans de 1822 et 1893, les noms de tous les membres de chaque famille et de ses domestiques étaient cités. On y trouvait même ceux de leurs invités et des étrangers de passage, quoique parfois de façon incomplète. (« Ont aussi péri noyés lors de cette nuit terrifiante, il y a un siècle et demi, le neveu de Mr. Warren Botsford, Channing Botsford, le capitaine Wise, architecte venu en visite sur l’île, un certain Dr. Venn de Charlotte, N.C., une Miss Satterwhite et un Mr. de Vere… »)
Il n’y avait pourtant nulle part les noms des seules personnes qui n’ont jamais été retrouvées après le passage de Hazel, le 15 octobre 1954. Cette année-là le téléphone n’avait pas encore été installé sur l’île, mais « grâce à l’efficacité d’un système permettant aux insulaires de se donner l’alarme de proche en proche » la plupart d’entre eux avaient eu le temps de se réfugier sur le continent.
Trois disparus, un garçon de quatorze ans, sa mère et son père, une famille étrangère à la Caroline du Sud qui occupait la maison des Barbour alors que la saison d’été avait pris fin. C’était un enchaînement de circonstances malheureuses. N’ayant probablement pas l’habitude de telles tempêtes, ces gens venus d’ailleurs avaient dû sous-estimer la force de Hazel. Un insulaire en partance pour le continent, Mr. Art Honeywell, avait raconté que les parents désespérés qui marchaient dans le vent à la recherche de leur fils avaient arrêté son camion, mais l’enfant n’avait été vu nulle part. On présuma ensuite qu’il était parti dans une autre direction à la recherche de ses parents. Leurs corps n’ayant jamais été retrouvés, on suppose qu’ils ont tous les trois été emportés par la mer. La maison, la plus vieille de l’île, avait résisté à la tempête, à l’exception de la véranda côté sud mystérieusement détruite par le feu avant ou pendant l’ouragan. Elle avait ensuite été vendue mais jamais habitée et ses nouveaux propriétaires l’avaient laissée tomber en ruine. Ce triste destin lui valait le surnom de « Villa Chagrin ».
Qu’était exactement le fameux « système permettant aux insulaires de se donner l’alarme de proche en proche » ? Est-ce que chacun n’avertissait que ses proches ? Que se passait-il pour les nouveaux venus ? Pour ces étrangers n’ayant probablement pas l’habitude de telles tempêtes et qui devaient sous-estimer la force de Hazel ? Pourquoi Mr. Honeywell n’avait-il pas dit aux parents « Montez dans mon camion et allons chercher votre fils ensemble » ? Comment savait-on que ce garçon était âgé de quatorze ans ? Est-ce que son père ou sa mère avait dit à Mr. Honeywell « Nous cherchons notre fils, qui a quatorze ans… » ? Pourquoi n’était-il pas à l’école ? Quel genre de famille séjourne dans une villa de bord de mer en octobre, « après la saison d’été » ? Très probablement des gens qui ne pouvaient pas se permettre de payer le prix fort. Si Maman et moi étions un jour allés à la mer, nous aurions dû attendre que la saison prenne fin.
Je regrettais presque qu’il ne s’agisse pas d’un travail scolaire. Je savais exactement comment me débrouiller pour tirer le meilleur parti de la documentation fournie par le chapitre sur les tempêtes de cette dame nantie. Bébé Zélé aurait brillamment réussi ce devoir et se serait attiré un peu plus de mépris de la part de ses congénères.
J’aurais appelé mon dossier « Et qui sont mes proches ? », d’après le passage de la Bible où un docteur de la Loi retors qui veut mettre Jésus en difficulté lui demande : « Et qui est mon prochain ? » Jésus lui rabat son caquet en lui racontant la parabole du Bon Samaritain. (« Luc, Dix, Vingt-neuf ! » se seraient frénétiquement exclamés les gamins de la famille d’accueil.)
L’année précédente, Maman avait commencé à envisager pour nous un nouvel avenir. Dans cet avenir, elle passerait l’examen d’équivalence de fin d’études secondaires et nous « commencerions la fac en même temps ». Plus elle s’enthousiasmait pour ce projet, plus mon désaccord grandissait. J’ai compté les années qui nous en séparaient : de la cinquième à la terminale. Je me suis vu devenir le « petit mari de sa mère », comme Siffleur m’avait appelé devant nos camarades de classe.
Maman disait souvent : « Je ne peux peut-être pas me permettre ce qu’il y a de mieux, mais je sais très bien ce qu’il y a de mieux. » Et en ce qui me concernait, elle visait ce qu’il y avait de mieux, excellent traitement dentaire dans une clinique gratuite pour les enfants mais à laquelle les adultes n’avaient pas accès (alors qu’elle négligeait malheureusement ses propres dents), formidable assurance-vie pour vingt-quatre dollars par mois (ce qui n’est pas évident quand vous gagnez moins de vingt-quatre mille dollars par an). J’espérais encore faire un rêve important à propos d’elle. Elle m’était apparue plusieurs fois, mais elle ne se ressemblait pas du tout ou bien se dépêchait de partir afin de m’éviter.
Chose étrange, je rêvais régulièrement de Siffleur, qui habitait toujours à Forsterville. Je l’appelais par son prénom, Shelby, et il était lui-même. Parfois, il portait un bandeau noir sur un œil (« Tu vois ce que tu as fait, petit monstre ? »). Il était borgne mais il m’avait pardonné. Plus proches que jamais, nous découvrions le monde et grandissions ensemble.
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