Villa Chagrin

Gail Godwin · Chapitre 26 sur 43

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Villa Chagrin

Chapitre 26

 

« Archie et moi étions mariés depuis dix ans lorsque nous avons eu Billy. Nous pensions devenir un couple sans enfant et, pour être honnête, nous nous sommes drôlement bien amusés. Nous avons voyagé dans des endroits où nous n’aurions jamais pu aller avec des tout-petits et il s’est installé entre nous une intimité qui autrement n’aurait jamais pu se développer. J’avais juste vingt ans quand je l’ai épousé et j’étais ignorante et provinciale à bien des égards. Archie avait dix-huit ans de plus que moi et il disait que c’était comme avoir une fille et une amante dans le même paquet. Tu n’es pas choqué, Marcus ?

— Oh non. Maman s’est mariée longtemps avant ma naissance. Et son mari était lui aussi beaucoup plus âgé qu’elle. Il est mort avant ma naissance. » Pas un seul mensonge dans ces simples déclarations. À condition qu’elles restent aussi simples.

« Tu as faim ? Roberta a rempli mon minibar de tas de choses délicieuses.

— Non, pas vraiment. Je peux vous apporter quelque chose ?

— Je ne suis pas une grosse mangeuse, mais merci. » Son regard effleura l’étui à cigarettes.

« J’aimerais bien que vous fumiez.

— Je préfère profiter de ta présence.

— Vous pouvez avoir les deux. J’ai souvent été au milieu de fumeurs. » La grand-mère de Siffleur comptait pour au moins vingt d’entre eux. Parce qu’il avait de l’asthme, elle ne fumait que dehors ou dans les toilettes avec l’aérateur en marche. Siffleur et moi comptions combien de temps elle pouvait rester sans en allumer une et son record s’était établi à quarante-deux minutes.

« Bien, je garde cela à l’esprit. Dès qu’il passait la porte chaque été, Billy commençait à me faire la leçon pour que j’arrête. Et voilà qu’il a sauté le pas avant moi. J’ai dit à Roberta que je devais me trouver d’autres mauvaises habitudes afin de ne pas rester là indéfiniment. Car ça suffit comme ça. D’autant que je suis fascinée par la mort. Je ne sais pas s’il existe ensuite une autre vie – je ne crois pas aux conventionnels paradis et enfer –, mais je me prépare à être étonnée. Et toi ?

— Maman disait que les seuls paradis et enfer auxquels elle croyait étaient sur terre. Moi aussi, la mort me fascine.

— À ton âge ? Oh pardonne-moi. Tu as perdu ta mère récemment.

— Vous demandez-vous jamais si, eh bien, si les morts ont des façons d’entrer en contact avec les vivants ?

— Archie est parti depuis quarante-trois ans et il me parle tous les jours. “Laisse-moi m’occuper de ça”, dit-il, bien qu’évidemment il ne soit plus là pour le faire. Des choses que je n’ai jamais réussi à faire correctement, comme plier un sac de courses afin qu’il soit parfaitement plat. Et je m’efforce d’y arriver comme lui. Quand Billy m’a laissée tomber l’hiver dernier, je l’ai houspillé pour qu’il m’apparaisse. Je voulais le revoir. Bien que ces dernières années l’hypertension l’ait rendu écarlate, exactement comme Archie. Mais plus jeune, Billy était d’une beauté renversante. Tu sais quoi, Marcus, avec ta permission je vais en fumer une. »

Et tandis que selon le rituel cher au cinéma des années quarante elle allumait sa cigarette, j’ai regardé cette toute petite femme se transformer en star.

« Est-ce que vous avez rencontré ce garçon dont vous nous avez parlé ?

— Quel garçon ?

— Celui dont votre mari pensait qu’il avait une mauvaise influence sur Billy. Johnny Dace.

— Oh je ne l’ai vu qu’une fois, un jour où Archie et moi cherchions Billy sur la plage. Archie pensait qu’ils devaient être allés à la villa des Barbour pour faire des bêtises, et alors que nous nous demandions s’il valait mieux marcher jusqu’à la pointe nord de l’île ou rebrousser chemin et prendre la voiture, nous les avons aperçus. Ils se dirigeaient vers nous et quand ils se sont approchés, Archie a murmuré : “Ne me dis pas que ce pitoyable sauvageon est le merveilleux nouvel ami de Billy.”

— En quoi avait-il l’air pitoyable ?

— Un pauvre petit voyou tout malingre. À côté de l’impressionnante carrure de Billy.

— À quoi ressemblait-il ?

— Nous sommes restés trop loin d’eux pour le savoir. Quand Billy nous a repérés, il s’est penché pour lui dire quelque chose alors le garçon a fait demi-tour et il est reparti vers le nord. Il semblait plus grand que Billy – Billy n’avait pas encore fini sa croissance – mais peut-être était-ce parce qu’il portait des chaussures alors que Billy était pieds nus.

— Quel genre de chaussures ?

— Je ne saurais pas dire.

— Étaient-ce des boots ?

— Ce n’est pas impossible. Billy nous a raconté que son ami restait toujours habillé sur la plage et ne se baignait jamais. Il pensait qu’il ne savait peut-être pas nager. Ou bien n’avait-il pas de maillot de bain, a suggéré Archie.

— Il portait une chemise ?

— Je crois, mais c’était il y a un demi-siècle, Marcus. » Elle s’est consciencieusement détournée de moi pour exhaler la fumée vers la mer. « Lachicotte m’a dit que cette malheureuse famille t’intriguait. J’aurais aimé en avoir plus à te raconter.

— C’est seulement que je trouve injuste qu’ils aient été les seuls à disparaître dans cet ouragan et qu’on ne les cite nulle part.

— Oh mais on en a beaucoup parlé, à l’époque. Billy a été bouleversé quand les Barbour nous ont annoncé la nouvelle. Il répétait : “Mais il avait promis de venir me voir !” Archie a dit qu’il ne s’était réjoui d’aucune mort en dehors de celle d’Hitler, mais que, il fallait l’avouer, il se sentait soulagé que nous soit épargnée la visite de ce gamin. »

Quand par la suite je suis retourné à la Villa Chagrin, tout en pédalant j’ai imaginé les deux amis en train de se diriger vers le sud et Billy Upchurch, voyant ses parents arriver, dire à Johnny Dace : « Oh merde, voilà mes vieux. » Ou peut-être : « Tiens, mes parents ! Je vais enfin pouvoir te les présenter ! » et Johnny Dace répondre : « Ce sera sans moi. » Ou quelque chose de plus vulgaire. Puis tourner les talons (chaussures ? boots ?) et décamper. Il était plus facile de me mettre à la place de Johnny Dace. Bien sûr qu’il n’avait pas envie de rencontrer les parents de Billy. Il ne voulait pas être jugé. Comment savait-il qu’ils le feraient ? Eh bien, comme ses parents et lui occupaient la Villa Chagrin grâce à la charité des Barbour, ils avaient dû ressentir ce que les insulaires tels que les Upchurch pensaient des gens comme eux. J’étais moi-même plus un Dace au milieu des Upchurch que le contraire. Mais je profitais d’un meilleur camouflage : ma grand-tante était une artiste locale respectée, elle s’était donné le nom du général de l’armée confédérée, et j’avais été introduit dans la communauté de l’île avec l’approbation de Lachicotte.

Les récents événements concernant la silhouette aperçue avaient changé les perceptions que j’en avais. Elle représentait maintenant deux êtres différents. Le « garçon-fantôme », dont j’avais senti la présence derrière moi lors de ma première visite à la Villa Chagrin et que j’avais ensuite revu deux fois, debout sur le seuil. Et Johnny Dace, qui avait noué une brève amitié avec Billy Upchurch (et eu une mauvaise influence sur lui ?). Le Johnny Dace qui était allé au bord de la mer avec ses parents sans maillot de bain.

Après ma dernière rencontre avec lui, quand je suis retourné à la villa, j’ai changé mes habitudes. Je rampais toujours sous les fils barbelés entre les panneaux d’interdiction d’entrer et montais l’escalier branlant jusqu’au sol en pente de la véranda. Mais maintenant, je m’asseyais face à la porte, appuyé contre une poutre qui soutenait le toit. Si j’avais jusque-là tourné le dos à l’entrée de la maison, c’était pour qu’il puisse m’observer sans se sentir menacé. Mais désormais, c’était moi qui me sentais menacé. Mieux valait regarder le trou béant de face que sentir soudain une main invisible m’agripper par-derrière.

Comme je n’avais pas été capable de l’affronter quand il m’était apparu, il avait peut-être, à sa manière de fantôme, établi de nouvelles règles. Règle numéro un : ne plus se montrer au visiteur. J’étais devenu l’animal nerveux. Les rôles étaient renversés. Il devait rationner sa présence afin de ne pas me faire fuir complètement terrifié.

Je continuais pourtant à lui parler. Je pensais que cela me donnait encore une chance de maintenir les ondes qui passaient entre nous – s’il en passait encore. Comme avant, j’attaquais prudemment avec des sujets concernant la nature, la mer et le paysage qui nous entourait, la phase actuelle de la lune, le développement des embryons de caouanne. (« Ed Bolton, le professeur de sciences à la retraite, prévoit que les œufs vont éclore la semaine prochaine… ») Puis je le mettais au courant des derniers événements me concernant. (« Ma tante est retournée à l’hôpital et on lui a mis une broche dans le poignet… En ce moment, elle travaille à un nouveau projet. Je n’ai pas le droit d’entrer dans l’atelier… ») Puis j’ai trouvé qu’il pouvait être intéressant de soudain aborder mes visites à Coral Upchurch. (« Tu ne l’as jamais rencontrée, c’est la mère de Billy Upchurch, le garçon avec qui tu es devenu ami quand tes parents et toi habitiez dans cette villa avant l’ouragan. Tu te souviens de Billy Upchurch ? Il faut que je t’annonce une triste nouvelle. Billy est mort l’hiver dernier. Il avait soixante-cinq ans. On changeait les piles de son pacemaker, un appareil inventé après l’époque où tu vivais encore et qu’on insère dans la poitrine du patient pour qu’il régule les battements de son cœur… »)

J’ai alors senti une certaine agitation dans l’air entre l’embrasure vide et moi. Qu’est-ce qui l’avait provoquée ? Était-ce un sentiment de sympathie à l’égard de Billy ou de révolte à la mention de son nom, ou était-il simplement furieux contre ce garçon exaspérant qui remplissait le silence d’histoires vécues ?

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