Villa Chagrin
Chapitre 36
« Marcus, où avons-nous rangé le déambulateur que j’ai rapporté de l’hôpital ?
— Dans mon placard.
— Tu peux le sortir ? Je ne veux pas m’appuyer sur Lachicotte plus que nécessaire. »
Le jour de la visite chez le chirurgien était arrivé. J’ai aidé Lachicotte à accompagner Tante Charlotte et son déambulateur en bas des marches et à l’installer sur le siège passager de sa propre voiture. « Pourquoi est-ce que ça sent si bon ? a-t-elle demandé.
— Je l’ai emmenée dans un centre de soins esthétiques.
— Un centre de soins esthétiques ?
— Ils viennent d’ouvrir, ils ne font que ça. Tu la laisses toute la journée et ils te la rendent en parfait état, extérieur et intérieur. Tapis nettoyés à la vapeur, cuirs cirés, tout le tintouin.
— Comme c’est bien de pouvoir être remis en état, extérieur et intérieur. Combien je te dois ?
— C’est pour te remercier de me laisser la conduire.
— Tu m’as déjà offert quatre pneus neufs.
— Quatre pneus et un nettoyage à fond, ça vaut bien ça, a répondu Lachicotte.
— Sois sage, Marcus. Quoique je n’aie pas besoin de te le dire. Nous devrions être de retour en fin d’après-midi. »
Elle avait trouvé que la voiture sentait bon et non plus le vomi de crevettes. Ils allaient probablement déjeuner dans un chouette restaurant. Peut-être y aurait-il un plat de crevettes sur la carte et Tante Charlotte dirait alors que cela lui rappelait le jour de mon arrivée et donnerait des détails en ajoutant charitablement : « Mais le pauvre, il était mortifié. » Puis elle dirait : « Je n’ai pas très faim, je ne prendrai qu’une salade et un verre de vin. Mais toi, Lash, pourquoi ne commandes-tu pas une de leurs spécialités ? » Ce serait sa première sortie de l’été où elle ne me traînerait pas derrière elle, enfin autre chose qu’une « promenade en famille ».
Le reste de la journée s’étendait devant moi comme un test d’endurance. Il était trop tôt pour aller à côté demander à Roberta si elle avait une liste de courses à me remettre. J’avais renoncé à ma promenade à la Villa Chagrin afin d’être là quand ils partiraient pour Charleston, et maintenant la matinée était trop avancée, la plage remplie d’enfants et de cris, la lumière trop forte. Je rôdais dans la maison en imaginant une version moins honorable de moi-même passant le seuil de l’atelier interdit de ma tante. Après avoir fait à la main la vaisselle du petit déjeuner, j’étais ravi de voir sur le sol des éraflures et du sable : traces négligées de quand Pickett s’était rué vers les toilettes en serrant les fesses ? Un bon nettoyage s’avérait nécessaire. À genoux et récurant à la brosse dure en cercles appliqués, je me suis rappelé le jour où, pour la visite des Steckworth, Tante Charlotte, à genoux elle aussi, avait frotté furieusement. (« C’est ça ou tuer quelqu’un. ») Puis elle m’avait mis dehors. (« Vas-y, c’est tout ! Ne m’oblige pas à te le redemander, Marcus. ») C’était après que je lui avais appris que Maman, comme elle, s’était enfuie de chez eux à seize ans pour échapper au pire.
Quand j’en ai eu fini avec la cuisine, j’ai passé la serpillière dans l’entrée, briqué la salle de bains et rangé ma chambre déjà rangée. Et ensuite j’ai sorti les ordures.
Alors que je refermais la poubelle devant la maison, une ambulance, lumière rouge tournoyant au-dessus d’elle, s’est engouffrée dans notre rue et s’est arrêtée devant la maison des Upchurch.
Roberta est arrivée avant qu’ils aient fini de sortir le brancard. Elle les a vite conduits en haut de l’escalier. Elle n’avait pas regardé de mon côté. Ils sont bientôt ressortis, passant cette fois par la rampe d’accès probablement pour ne pas trop secouer la petite silhouette allongée sous la couverture. On ne voyait d’elle qu’un masque respiratoire fixé sur son visage. Ils l’ont montée à l’arrière, après un court conciliabule avec Roberta, et l’ont emmenée aussi silencieusement qu’ils étaient arrivés, lumière rouge tournoyant. Roberta s’est dirigée vers la maison sans avoir tourné la tête dans ma direction, aussi ai-je couru derrière elle.
« Roberta ! Qu’est-ce qui se passe ?
— Ils pensent que c’est une pneumonie. Quand je suis entrée dans sa chambre ce matin, elle respirait très mal.
— Une pneumonie, en été ?
— Tu peux en avoir en toute saison. Des gens sains sont porteurs du microbe sans en souffrir. Elle a dû attraper ça à l’institut de beauté. La coiffeuse a peut-être toussé sur elle, à moins que ce ne soit la femme sous le casque à côté d’elle. Mais à son âge, ça peut être grave. Elle avait de la fièvre et je n’ai pas voulu prendre de risques.
— Elle va s’en sortir ?
— Prions le Seigneur, Marcus. Nous avons été ensemble depuis qu’elle s’est retrouvée en fauteuil roulant. C’est… c’est une amie. » Des larmes ont coulé sur ses joues.
« Je vais au supermarché, vous avez besoin de quelque chose ?
— Non, je vais préparer les affaires dont elle peut avoir besoin puis les apporter à l’hôpital et attendre d’en savoir plus.
— Dites-lui de ma part “guérissez, je vous en prie”.
— Compte sur moi. Elle t’a énormément apprécié. »
J’ai traversé la cuisine au sol immaculé et je suis allé sur la véranda. Le hamac, encore à l’ombre le matin, ne me tentait pas. Par habitude, je suis descendu sur les dunes et je me suis assis dans mon ancien lieu de méditation. L’absence du nid de tortue rendait l’endroit aussi abandonné que la Villa Chagrin sans fantôme à sa porte. Pourquoi Roberta avait-elle dit « Elle t’a apprécié » et non « Elle t’apprécie » ? Avant que le soleil ne se couche, cela pouvait facilement devenir : « Elle t’appréciait. »
J’avais eu l’impression de regarder une minuscule créature extraterrestre emportée respectueusement dans l’ambulance par de grands êtres humains. À peine quelques petits renflements sous une couverture avec un masque sur la tête. Je n’avais rien vu de la femme qu’elle était, pas même une fine mèche de cheveux blancs. Elle n’allait maintenant jamais finir ses fouilles archéologiques sur elle-même. Non, elle avait dit les avoir finies et tout au fond avoir trouvé l’amour. Mais maintenant je ne pourrais jamais lui dire que l’amour n’était pas la pire chose qu’on puisse trouver au fond de soi.
Je perdais la carapace qui m’avait maintenu entier. Je la sentais se ramollir comme la joue de ce garçon de la famille d’accueil semblait avoir fondu. J’ai relevé les genoux pour me resserrer sur moi-même, me densifier, et plongé la tête dans mes mains. Lorsque Maman vivait, elle disait : « Quand tu t’assieds comme ça, Marcus, j’ai envie de mourir. »
Eh bien tu es morte. Je t’ai attendue et tu n’es pas revenue. Tandis que moi je suis toujours là, en train de perdre tout repère, prêt à voler en éclats.
Les cadavres des bébés tortues et les œufs jamais éclos avaient été emportés pour être examinés. Il aurait peut-être mieux valu être un de ces œufs qui n’avaient pas éclos. Pas de douleur, pas de lutte, pas d’angoisse. Mais quelqu’un de gentil et curieux dans un laboratoire, fendant doucement votre coquille, regardant à l’intérieur afin de découvrir comment votre dépouille pourrait aider de futures petites caouannes.
Quand vous commencez à vous auto-apitoyer, nous disait la mère de la famille d’accueil, faites la liste de toutes les bonnes choses dont vous avez bénéficié. Que m’était-il arrivé de bien durant l’été ? Mon vélo, une chambre à moi, le garçon-fantôme quand il ne faisait pas la sourde oreille. Lachicotte, Coral Upchurch, Tante Charlotte.
Pour Siffleur, les meilleures histoires vraies étaient non seulement réellement vécues mais aussi les plus bouleversantes, les plus inouïes : Van Gogh se tranchant l’oreille et l’offrant à une prostituée, le remarquable oncle de Siffleur qui lisait le latin et le grec, mort en se shootant dans une caravane envahie par les rats.
Siffleur avait aussi un mot pour désigner ceux qui de manière certaine pensaient toujours à vous et à qui vous manquiez, où que vous soyez. Il les appelait les « infaillibles ». Comme on se montre des billes rares pour discuter de leurs qualités particulières, nous nous révélions leur existence et en parlions. Siffleur et moi n’en avions qu’un. (« Mais Marcus, beaucoup de gens n’en ont pas du tout. ») La grand-mère fumeuse de cigarettes dans la maison de qui il vivait était l’unique infaillible de Siffleur. Ni sa mère, ni son père, ni même son frère aîné, qui tous habitaient ailleurs, ne pouvaient revendiquer ce terme. (« Il peut se passer des semaines sans qu’aucun d’entre eux ne pense à moi. »)
Maman était mon infaillible. « Et qui sait ? avait dit Siffleur. Peut-être finirons-nous un jour par être chacun celui de l’autre. »
Mais quel idiot j’étais ! Avoir considéré Tante Charlotte et Lachicotte comme de potentiels infaillibles. Et peut-être même Coral Upchurch puisque Billy n’était plus de ce monde.
Si cette plaque de verglas avait été un peu plus à gauche ou un peu plus à droite des pneus de Maman, nous aurions encore dormi ensemble : dans l’appartement de Smoke Vine Road il n’y avait de place que pour un seul lit. Je me demandais quel âge il aurait fallu que j’aie pour qu’elle dise : « Marcus tu es désormais un grand garçon, voyons si nous pouvons trouver un canapé ouvrant payable à tempérament qu’on arriverait à caser dans un coin. Je n’ai peut-être pas les moyens de nous offrir une pièce de plus, mais il est temps que tu aies un lit à toi. »
Et si ce moment n’arrive jamais ? m’étais-je parfois surpris à penser, couché à ses côtés. Puis je m’efforçais de bloquer l’idée qui me venait alors : Comment la quitter un jour ?
« Je ne reste pas là à réfléchir avec toi à d’autres “idées à venir”, est soudain intervenu mon gremlin depuis la passerelle. Je suis un gremlin évolutif, j’essaye de m’améliorer. Tu vas dans la direction opposée. Tu seras de meilleure compagnie pour les autres.
— Quels autres ?
— Les méchants qui nous font contrepoids. J’ai appelé un modèle de pointe diabolique, il vient juste d’être créé. Le voilà. Je me casse d’ici ! »
Peut-être finalement avais-je craqué. Voilà qu’à midi je quittais la plage en courant, fuyant un gremlin. Je ne voulais pas rencontrer ce modèle de pointe diabolique ni même l’apercevoir du coin de l’œil. J’ai claqué la porte de la cuisine derrière moi en regrettant que personne ne l’ait entourée de la peinture bleue des Gullah comme l’avait fait Charlie Coggins à la Villa Chagrin. Pour plus de sécurité, je me suis enfermé dans ma chambre.
Quelle aide y trouver ? J’ai pris l’ours noir en sweat à capuche gris et l’ai frotté contre mon visage. J’ai regardé par la fenêtre la ligne où la mer rencontrait le ciel. Là-bas dehors, j’avais senti que ma carapace se ramollissait, maintenant ma peau me semblait trop tendue pour me contenir. La tension était insupportable. Je transpirais et j’avais des haut-le-cœur mais rien ne remontait. Les choses horribles dont je ne voulais pas à l’intérieur de moi se développaient.
J’ai ouvert la boîte en fer où Maman gardait ce qu’elle avait de plus sacré et sorti les antidouleurs de Tante Charlotte que j’avais cachés là. Je n’avais jamais rien pris de plus fort que l’aspirine. Peut-être qu’un cachet suffirait à éteindre le malaise physique qui m’étreignait et me permettrait de surmonter l’épreuve avant qu’ils ne reviennent. Dans la cuisine, sans réfléchir j’ai attrapé une bouteille de vin ouverte que j’avais rangée à sa place habituelle et fait descendre le médicament en buvant au goulot. Le vin était lourd et acide. Comment pouvait-elle vider verre sur verre de ce truc ? Si je devais prendre le même chemin qu’elle je choisirais un alcool léger et clair qui agisse vite, très vite. J’ai tourné en rond dans la cuisine, encore et encore. Combien de temps un antidouleur prenait-il pour faire effet ? Ce n’était pas que mes pensées défilaient trop rapidement, mais quand elles se présentaient, mon esprit reculait devant elles. Tout sujet abordé se teintait de douleur ou d’horreur.
J’ai allumé l’ordinateur de Tante Charlotte et regardé sur son site si elle avait reçu des mails. Aucune demande prometteuse, aucune demande tout court. J’ai jeté le courrier indésirable.
« Croyais-tu, a dit une voix que je peux seulement qualifier de friable, croyais-tu vraiment que mettre entre nous une lamentable porte m’empêcherait d’arriver ? Je vais te dire quelque chose que tu ne veux pas entendre. Tu ne peux pas me laisser dehors car je suis un modèle de pointe diabolique. Nous travaillons de l’intérieur. Et je ne parle pas de l’intérieur de la maison. Mais de toi. Le bon côté, le seul bon côté de tout ça c’est que tu n’as pas besoin de me voir ou d’imaginer à quoi je ressemble. Je suis au-delà de l’apparence. Je suis en toi pour pouvoir me camoufler derrière ton apparence à toi. »
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